Portrait d'Ary Renan, le mésestimé


"Écoute-moi t'aimer de loin ! vois-tu, l'espace, Entre ton libre rêve et mon front opprimé, N'est qu'un obstacle vain, par les Dieux supprimé ; Le temps même n'est plus, et son triomphe passe..."

Ary Renan, "Éternité"

Rêves d'artiste, 1901


Portrait d'Ary Renan, peintre anonyme.

©Paris, musée de la Vie romantique


Son célèbre patronyme l'a peut-être desservi. Fils de l'historien Ernest Renan, petit-neveu du peintre Ary Scheffer, Ary Renan (1857-1900) est issu d'une remarquable famille d'artistes. S'il se distingue de son père par ce goût pour la poésie et les arts, sans doute doté d'une sensibilité moins analytique, plus encline au rêve et à la contemplation, il est bien l'héritier d'un grand nom dont il ne lui fut pas simple de s'affranchir. De la même manière, on présente souvent Ary Renan accompagné d'autres noms célèbres ; de Gustave Moreau et Jacques-Emile Blanche dont il fut l'ami, à Jules-Elie Delaunay et Pierre Puvis de Chavannes, dont il fut le disciple. Mais il serait injuste d'oublier, en brossant ce portrait et en mentionnant les illustres compagnons qu'il croisa sur sa route, les qualités uniques de peintre et de poète de grand talent que possédait Ary Renan. Le milieu intellectuel dont il était issu, et les bénéfices qu'il a pu tirer d'un tel héritage pour sa propre carrière, ne doivent pas masquer le talent original dont il fit preuve durant sa courte vie. La vive sensibilité et la mélancolie qu'il portait en lui ont sans doute contribué à nourrir l'imagination artistique et l'intelligence qui le caractérisaient ; outre l'oeuvre picturale, — le Musée de la Vie Romantique en donne aujourd'hui encore un aperçu —, on lui connaît plusieurs publications. Un hommage à son ami Gustave Moreau, paru en 1886, après la mort de ce dernier, mais aussi une étude des Paysages historiques (1898) ou encore une histoire du costume en France (1890) comptent parmi celles-ci. Cet élan créateur le soulagea sans doute quelque peu du handicap physique dont il souffrait, et qui le contraignit à s'appuyer sur une canne toute sa vie. Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1895 en qualité d'artiste peintre, il meurt cinq ans après, à l'âge de 42 ans, le 4 août 1900. Il laisse derrière lui de nombreux portraits et tableaux, et des articles publiés dans les revues Le Temps, ou encore La Gazette des Beaux-Arts, pour laquelle il était critique d'art. En 1901, le volume de ses vers, Rêves d'artiste, parut à titre posthume chez Calmann Lévy.

C'est de cet ultime ouvrage que proviennent les poèmes ci-dessous. Une note liminaire à cette publication précise bien que ces poèmes, rassemblés pour établir une version définitive, n'ont "pas la forme achevée qu'Ary Renan eût aimé à leur donner". Pourtant ils frappent, déjà, par leur perfection, leur justesse de ton. Sept parties composent le volume : "poésies orientales", "poésies de la mer", "sonnets d'amour", "sonnets de la mort", "sonnets antiques", "varia", et, enfin, "petits poèmes en prose". L'amour, la mort, la mer, l'antiquité, autant d'évocations qui captivent Ary Renan. Quant à l'Orient, il l'avait vu de près, pour avoir accompagné même son père dans ses voyages en Syrie et en Palestine. Il en fit d'ailleurs le récit dans Paysages historiques. "Il avait vu l'Orient avec des yeux de Breton et le peignait avec la palette d'un disciple de Puvis", fait subtilement observer la notice nécrologique du Temps (6 août 1900). Breton, il l'est d'adoption ; son père est né à Tréguier, petite commune des Côtes d'Armor, et Ary y vient travailler régulièrement. Il est fasciné par la mer, qu'il représente en peinture comme en poésie. Les autres thèmes du recueil sont tout aussi éloquents. La mort le hante : "Ô mort ! suce le sang dont ma poitrine est pleine/Mêle-nous dans ton ombre et nous suivrons tes pas." Ainsi, les "sonnets de la mort" succèdent vite aux "sonnets d'amour". Même lorsque la mort n'est pas le thème principal du poème, le ton est souvent sombre, torturé. Les "fantômes gris" errent "sur les flots gris d'Armor" et sur une mer toujours mélancolique. La Bretagne et son brouillard, qu'il affectionne tant, nourrit continuellement le vague à l'âme du poète. Mais, par-dessus tout, Renan voue un culte à la Beauté et y aspire sans relâche. Esthète passionné, esprit fin et subtil, fier sans vanité, d'une bonté unanimement reconnue, Ary Renan mérite un hommage tout particulier.



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Choix de poèmes, accompagnés d'oeuvres picturales d'Ary Renan



Naufrage


La mer est un sépulcre immense et solennel,

Où la dépouille humaine et les débris des choses

Trouveront un suaire et des métamorphoses

Qui leur apporteront le repos éternel.


Ils seront dépouillés de leur masque charnel

Par les coraux pourprés et les polypiers roses,

Fleurs de chair et de marbre aux corolles mi-closes,

Qui tissent des linceuls de calcaire et de sel.


Un aveugle travail lentement les embaume,

Et transforme à son gré leur squelette impollu,

Déformant la cellule et dispersant l'atome.


Ô paix des profondeurs, palais bleu, morne dôme,

Glauque sérénité du silence absolu,

Reçois ma chair d'amant dans ton vaste royaume !



Jeune fille contemplant un Crâne près d'un Bateau naufragé au Bord de la Mer - Ile de Bréhal, Ary Renan

1892



Vers l'idéal


Voici l'hiver sur nous, et la mer qui se fane

A perdu sa couleur comme un beau champ de lin,

La tourmente a voilé le miroir opalin

Des golfes, et terni leur émail diaphane.


Des bancs de brume froide errent en caravane,

Le jour qui naît, déjà, paraît à son déclin,

Le flot va se cabrer sous le fouet du vent plein

Tel qu'au fronton d'un temple un quadrige profane.


D'autres prendront des ris et resteront au port ;

Ma barque court grand-largue au-devant de la mort,

Et bondit sur le dos des vagues déchaînées.


Car mon voyage est long ; mais je porte l'aimant

Qui sauve du naufrage et j'ai fait le serment

De chercher sans repos les îles Fortunées.



Les voix de la mer, Ary Renan

1899



Le plongeur, Ary Renan



Crépuscule


Lorsque le crépuscule étend son manteau noir

Sur le jardin des coeurs où les fleurs sont pâmées,

Les pauvres fleurs d'amour tendent, pour être aimées,

La chair de leur corolle aux caresses du soir.


Viens, beau disque d'argent, impassible miroir,

Emplis les horizons de bleuâtres fumées,

Sur le rideau nacré des paupières fermées

Versant l'oubli, l'extase et l'immortel espoir,


L'oubli des bruits du monde et des volontés vaines,

L'extase du silence et des langueurs sereines,

L'espoir de nuits sans nombre et d'un néant sans corps.


Ravis les âmes soeurs, comme en apothéose,

En un sommeil divin, sans rêve et sans remords,

Et fais de nos deux coeurs une immobile chose.


Jeune femme dans les rochers, Ary Renan



Éternité


Écoute-moi t'aimer de loin ! vois-tu, l'espace, Entre ton libre rêve et mon front opprimé, N'est qu'un obstacle vain, par les Dieux supprimé ; Le temps même n'est plus, et son triomphe passe.


Je souffre en attendant, et mon âme est très lasse,

Lasse à vider le sang de mon coeur consumé ;

Mais le défi de ceux qui toujours ont aimé,

Aura raison du temps et de la mort rapace.


Pour avoir partagé l'enthousiasme pur,

Et n'avoir pas douté des choses qui sont belles,

Nous nous reconnaîtrons au firmament obscur ;


Nos délices alors deviendront immortelles ;

L'éternité n'a pas de futur châtiment

Pour les amants grisés d'un noble enchantement.



La phalène


Ainsi qu'un soir d'été, sur un bouquet de menthe,

Tu vis une phalène, au vol soyeux et doux,

Se poser mollement après des cercles fous,

Elle entrera chez toi, ta triste et pâle amante.


Auprès de ton chevet, elle ôtera sa mante,

Sa robe de velours aux dessins gris et roux,

Ses bandelettes d'or et ses pesants bijoux :

Mornes préparatifs d'une étreinte endormante !


Et ses enlacements seront muets et beaux,

Apaisement sacré des remords et des maux !

Tu connaîtras alors sans regret et sans haine


Ses longs transports d'amour, son enivrante haleine,

Et sa lèvre cherchant ton baiser nuptial,

Elle prendra ta vie en un spasme final.


1898.



La Phalène, Ary Renan

Lithographie d'après un dessin pour son tableau

1895



Invocation au sommeil


Fils de l'antique Nuit, divin sommeil, nourri

Sur ses genoux d'airain, près de ta soeur jumelle,

Dont on dit en tremblant le nom fatal comme elle,

Je t'invoque à genoux, car ton nom est l'oubli.


Coupe du grand vertige, urne de paix et d'ombre,

Fleuve issu de l'Erèbe au circuit somnolent,

Bain lustral, vasque d'or, creusée en plein néant,