[Poème] Renée Vivien – Lassitude

Dernière mise à jour : févr. 18

"Elle ne souffre plus de l'oppression d'exister, elle n'est plus qu'un parfum errant au fond de la nuit, un peu de sève dans un brin d'herbe."

Renée Vivien – Une femme m'apparut (roman)



Une vie aussi intense et tumultueuse que tragique. C'est celle de Renée Vivien, qui s'éteignit à 32 ans. Le quotidien de cette "Sapho 1900", fait de frasques amoureuses et de sévères épisodes dépressifs, la précipita très tôt dans un déclin prématuré –, mais son oeuvre poétique reste d'une fabuleuse richesse. Douze recueils de poésie sont à dénombrer, ainsi que sept recueils de prose et de nombreuses autres publications (traductions, nouvelles...), et des romans, parfois publiés sous différents pseudonymes. Mélancolie, amour perdu ou rêvé, femmes ténébreuses, fleurs (ces fameuses violettes qu'elle chérissait tant...) éclatantes ou fanées, parfums capiteux, soirs nostalgiques... c'est là l'univers de Renée Vivien, à mi-chemin entre Symbolisme et romantisme, teinté d'inspiration baudelairienne.


Nous publierons régulièrement, sur anthologia, les poèmes qui nous ont particulièrement touchés. Voici le premier de cette série sur Renée Vivien : Lassitude.


Renée Vivien en 1905, par André Taponier



Poème issu du recueil de poèmes Cendres et Poussières, paru en 1902.



Lassitude


Je dormirai ce soir d’un large et doux sommeil… Fermez bien les rideaux, tenez les portes closes. Surtout, ne laissez pas pénétrer le soleil. Mettez autour de moi le soir trempé de roses.


Posez, sur la blancheur d’un oreiller profond, De ces fleurs sans éclat et dont l’odeur obsède. Posez-les dans mes mains, sur mon cœur, sur mon front, Les fleurs pâles au souffle amoureusement tiède.


Et je dirai très bas : « Rien de moi n’est resté… Mon âme enfin repose… ayez donc pitié d’elle. Qu’elle puisse dormir toute une éternité. » Je dormirai, ce soir, de la mort la plus belle.


Que s’effeuillent les fleurs, tubéreuses et lys, Et que meure et s’éteigne, au seuil des portes closes, L’écho triste et lointain des sanglots de jadis. Ah ! le soir infini ! le soir trempé de roses !



Jakub Schikaneder

Autumn Sunset, 1910