Persée vainqueur de Méduse, par Paul Diel


Persée ; Statue de Bronze par Benvenuto Cellini




"Psychologue français d'origine autrichienne, Paul Diel est le créateur de la psychologie de la motivation. Soutenu par Einstein, avec lequel il a correspondu pendant de longues années, il a travaillé notamment dans le cadre du C.N.R.S. et au sein du laboratoire de psychologie dirigé par Henri Wallon. S'écartant des voies tracées par Freud et Adler, il a voulu élever l'introspection au rang d'une méthode scientifique permettant d'étudier la délibération consciente et extraconsciente."




Paul Diel

Le symbolisme dans la mythologie grecque

(1952)




PERSÉE



Persée est fils de Zeus et de Danaé. Zeus, l’esprit, père mythique, féconde Danaé en prenant la forme d’une pluie d’or. La sublimité de l’enfant ne pourrait être mieux indiquée. Le nuage, tombant du ciel sous la forme de pluie et fécondant la terre, est symbole de l’esprit. Danaé est une femme terrestre, symbole fréquent de la terre. La sublimité se trouve

soulignée grâce au fait que la pluie fécondante est d’or; jaune et luisant, l’or est un symbole solaire. Persée est donc le héros fils de la terre engendré par l’esprit.


Le mythe de sa naissance le désigne déjà comme héros-vainqueur. Il est remarquable que la filiation symbolique est exprimée par une image (la femme terrestre fécondée par l’esprit-pluie) presque identique â celle qu’emploie le mythe chrétien pour figurer la naissance du héros-vainqueur. Le père de Danaé, Acrise, pour se soustraire à l’oracle qui lui a prédit qu’il sera tué par son petit-fils, décide de se débarrasser et de la mère et de l’enfant. Il les expose. Mais Persée est sauvé. L’exposition de l’enfant est un symbole fréquent, commun aux mythes de différents peuples. Elle exprime la perversité hostile du père réel; mais elle symbolise aussi et avant tout l’importance prédominante du père mythique pour la vie future de l’enfant abandonné.


Dans le mythe de Persée, le motif se trouve modifié d’une manière significative. Persée n’a pas de père humain, du moins selon la fable mythique. Fils de Zeus, le héros est de descendance divine. Le père humain se trouve remplacé par l’ancêtre, le père de Danaé. Quant à l’oracle, il est, par définition, équivoque. Tout homme possède sur le plan mythique deux « pères » : la sublimité et le pervertissement. Ce symbolisme déploiera toute l’ampleur de son importance dans le mythe judéo-chrétien où le père mythique sous sa forme positive est Dieu-Créateur appelé « Dieu le Père ». Le père mythique sous l’aspect négatif est l’ancêtre symbolique, le « vieil Adam », représentant mythique de l’humanité entière. Sa chute symbolise la faiblesse de la nature humaine qui préfère la pomme défendue, le fruit terrestre, l’exaltation des désirs, à l’appel de l’esprit, et qui succombe de génération en génération à la séduction de l’esprit négatif, du serpent-vanité.


Exprimé non plus par la figuration du mythe de la Genèse, mais d’une manière générale valable pour la vérité mythique de tous les peuples : le père mythique qui forme, qui crée spirituellement l’homme, chaque homme, est l’esprit en l’homme, manifeste, soit sous la forme positive de l’élévation, soit sous la forme négative de la chute. Suivant le sens équivoque de l’oracle, Persée tuera donc en lui, ou bien la puissance sublimatrice, ou bien le pervertissement.


(...)


Ce danger — essentiel pour tout homme — se trouve symbolisé par le fait saillant du mythe de Persée : le combat contre Méduse, reine des Gorgones. Les Gorgones, trois sœurs : Méduse, Euryale et Stheno, sont des monstres. Elles ne peuvent donc symboliser que l’ennemi intérieur à combattre. Les déformations monstrueuses de la psyché sont dues aux forces perverties des trois pulsions : socialité, sexualité, spiritualité. La pulsion spirituelle et évolutive prévaut sur les autres. La reine des Gorgones, Méduse, doit donc symboliser la perversion de la pulsion spirituelle : la stagnation vaniteuse. Cette signification est particulièrement soulignée par un trait symbolique qui prête à Méduse une chevelure faite de serpents. Mais la chevelure faite de serpents est également l’attribut d’autres figures monstrueuses : les Erinnyes, symbole du tourment de la culpabilité refoulée. L’attribut commun accuse la solidarité entre vanité et culpabilité refoulée. La vanité n’est autre que le refoulement de la culpabilité. Méduse symbolise donc la vanité coupable.



Caravage - Méduse, 1598


D’une hideur effrayante, Méduse, d’après une autre version, est magiquement séduisante. C’est la vanité qui est séduisante, et la culpabilité qui est effrayante. Ce même dualisme est d’ailleurs vrai pour toute perversion : les perversions des désirs corporels, elles aussi, sont à la fois séduisantes et repoussantes. La liaison entre les trois formes de perversion est indissoluble (ce que le mythe exprime en les représentant comme sœurs). L’homme atteint par la perversion spirituelle ne saurait échapper au pervertissement (exaltatif ou inhibitif) des pulsions corporelles : le principe dominant (reine des Gorgones) est constitué par l’exaltation vaniteuse et l’inhibition coupable des désirs corporels (sœurs de Méduse). Il en résulte que l’homme sachant vaincre la vanité coupable échappera par là même au pervertissement des pulsions corporelles : si les désirs ne s’exaltent pas vaniteusement, ils ne seront pas atteints par l’inhibition coupable. En triomphant de la reine Méduse, Persée échappe à l’emprise de ses sœurs. Le mythe l’indique par un trait symbolique : Persée, après sa victoire sur Méduse, est poursuivi par Euryale et Sthéno, qui ne parviennent pas à le rejoindre.


L’analogie symbolique entre Méduse et les Erinnyes (chevelure faite de serpents), la liaison réelle entre vanité et culpabilité refoulée, laisse prévoir que le moyen de combattre Méduse doit être identique à celui qui protège contre les Erinnyes. Or, contre la culpabilité issue de l’exaltation vaniteuse des désirs, il n’est qu’un seul moyen de sauvegarde : réaliser la juste mesure, l’harmonie. Le mythe grec l’exprime par une symbolisation extrêmement précise : le coupable n’est sauvé de la poursuite des Erinnyes qu’en se réfugiant dans le temple d'Apollon, dieu de l’harmonie.


Sur le fronton du sanctuaire on lit ces mots qui résument toute la vérité cachée des mythes : « Connais-toi toi-même. » L’unique condition de la connaissance de soi est l’aveu des motifs cachés, qui, parce que coupables, sont habituellement refoulés par vanité. L’inscription révélatrice signifie donc : défoule ta culpabilité, ou — ce qui revient au même — abaisse ta vanité. Échapper aux Erinnyes et abattre Méduse, c’est une seule et même chose. La vérité psychologique, conforme au sens caché des mythes, révèle l’unique moyen : la clairvoyance à l’égard de soi-même, contraire de l’aveuglement vaniteux et médusant. C’est précisément ce qu’exprime, jusque dans les moindres détails de la symbolisation, le mythe de Persée.


Le motif central du mythe de Persée est la difficulté d’affronter Méduse : Quiconque voit la tête de Méduse est pétrifié. Voir Méduse signifie : reconnaître la vanité coupable, percevoir à nu sa propre culpabilité vaniteusement refoulée que personne ne tient à s’avouer, dont nul ne supporte la vue. La vanité coupable, faiblesse essentielle de tout homme, se définit donc ainsi : elle est l'exaltation inharmonieuse des désirs (coulpe), liée à l’idée d'être parfait (vanité), malgré l’exaltation malsaine (ou malgré l’inhibition malsaine) des désirs naturels. Pourtant, voir sa vanité coupable (l’état exalté et inharmonieux des désirs) a été auparavant défini comme condition de la connaissance de soi-même, connaissance qui est le moyen de mobiliser l’effort d’harmonisation et de parvenir ainsi à la guérison (Apollon étant la divinité suprême de la santé).


La tête de Méduse doit donc avoir une signification plus complexe dont la traduction exige un approfondissement psychologique. Or, l’aveu de la culpabilité (de la faiblesse à l’égard de l’harmonisation) n’est pas nécessairement un défoulement compréhensif et libérateur. L’aveu peut être — il est presque toujours — une forme spécifique de l’exaltation imaginative : un regret exagéré. L’exagération de la coulpe inhibe l’effort réparateur. Elle ne sert au coupable qu’à se refléter vaniteusement dans la complexité — imaginée unique et de profondeur exceptionnelle — de sa vie subconsciente. L’aveu exagéré est un mensonge qui invite à une rectification non moins imaginative : peut-être n’est-on pas aussi coupable que l’on vient de se le reprocher. — De justification en justification (les circonstances, les autres) on aboutit au « peut-être n’est-on en somme pas du tout coupable, voire même assez parfait comparé aux autres ». — Mais aucune suggestion de l’imagination exaltée n’est réellement convaincante. Ce « peut-être », cette affirmation douteuse, cette graduelle transformation de l’inculpation excessive en excès de disculpation, risque d’en- traîner dans un encerclement vicieux, fait d’une succession obsessive de nouvelles auto-accusations et auto-justifications.


Le sujet, en proie à cette oscillation ambivalente entre culpabilité et vanité, peut en venir à se croire vaniteusement, soit le plus parfait, soit le plus coupable de tous les hommes, à se vanter d’une culpabilité unique et, partant, inexpiable, ce qui — faute d’effort réel d’élucidation — conduit dans une stagnation vaniteuse de plus en plus accentuée, et, finalement, dans la « pétrification » intérieure. Ce jeu ambivalent de l’imagination perverse, le balancement entre vanité et culpabilité exaltée, montre combien il est difficile de se libérer de l’encerclement pervers et médusant, imputable à la désorientation angoissée qu’inspire à l’homme vaniteux la découverte de sa faiblesse vitale, la révélation de sa coulpe à l’égard de la vie.


Pour sortir de l’encerclement vicieux de l’envoûtement vaniteux et de l’effroi pétrifiant que peut procurer l’aveu exalté, il ne suffit pas de découvrir la coulpe : il faut en supporter la vue de manière objective, pas plus exaltée qu’inhibée (sans l’exagérer ni la