Paul Valéry : Arbre / Oiseaux Chanteurs / Un Phénomène





Extraits de :

Paul Valéry

Tel quel

(1941)





Rhumbs



ARBRE



L'arbre chante comme l'oiseau.

Tout à coup, coup de vent. — Vent brusque.

Cela vient, s'apaise, revient comme vagues. Le vent donne au grand arbre une multitude de pensées, le surprend, le trouble, l'attaque en tous points, l'ébranlé. Le revêt de l'envers de ses milliers de feuilles nombreuses. L'épouse, le change en rumeur qui grandit et s'affaiblit et le change en ruisseau perdu.

Ceci donne pur rêve du ruisseau.

L'arbre rêve d'être ruisseau ;

L'arbre rêve dans l'air d'être une source vive...

Et de proche en proche, se change en poésie, en un vers pur...


*


J'analyse et épouse le frissonnement des petites feuilles de l'arbre immense qui vit dans ma fenêtre. Cela commence et finit. L'arbre calmé, je cherche et trouve encore une petite feuille qui oscille.


Reprise maintenant, reprise accélérée. Ce sont sextuples croches, trilles insoutenables. Nous voici à l'extrême de l'aigu. C'est un prurit, un ultra-vif, une folie de fréquence, un délire d'excitation qui gagne les masses centrales et menace l'énorme vie.


Il y a une combinaison harmonique visible de la vibration affolée de la feuille avec celles de la tigelle, du rameau, puis de la branche mère et de la grosse branche aïeule. La plus grosse lourdement, lentement, se balance et ses parties de plus en plus fines et. frêles oscillent, palpitent, scintillent, Le mouvement gagne du front vers le sol.


Un amortissement délicieux achève la crise et la leçon de poésie.


 


OISEAUX CHANTEURS



L'oiseau crie ou chante ; et la voix semble être à l'oiseau d'une valeur assez différente de la valeur qu'elle a chez les autres bêtes criantes ou hurlantes.

L'oiseau seul et l'homme ont le chant.

Je ne veux seulement la mélodie, mais encore ce que la mélodie a de libre et qui dépasse le besoin.

Le cri des animaux est significatif ; il les décharge de je ne sais quel excès de peine ou de puissance, et rien de plus. Le braiement de l'âne, le mugissement du taureau, l'aboi du chien, le cri du cerf qui rait ou brame, ils ne disent que leur état, leur faim, leur rut, leur mal, leur impatience. Ce sont des voix qui naissent de ce qui est ; nous les entendons aisément et possédons leurs pareilles.

Mais comme il s'élève et se joue dans l'espace, et a pouvoir de choisir triplement ses chemins, de tracer entre deux points une infinité de courbes ailées, et comme il prévoit de plus haut et vole où il veut, ainsi l'Oiseau, jusque dans sa voix, est plus libre de ce qui le touche.

Chant et mobilité, un peu moins étroitement ordonnés par la circonstance qu'ils ne le sont chez la plupart des vivants.


 


UN PHENOMENE



26 septembre.


Coucher du soleil. Ciel pur, le disque orange est tangent à l'horizon.

Les personnes qui sont sur la plage se taisent sans savoir pourquoi. Silence de trois minutes.

Impression de solennité de ce passage. Il y a une sensation d'exécution capitale dans la profondeur implicite de cette durée. La tête de ce jour lentement tombe.


Le disque est bu. Quand il disparaît net, un enfant crie : Ça y est ! Chacun semble frappé d'avoir vu l'un de ses jours décapité devant soi.

Je garde quelque temps dans le regard la présence restante de ce mouvement prodigieux. Je ressens fortement l'impression de nécessité, de rigueur, d'horaire inflexible, de puissance inerte précise.


L'étrange situation du vivant, l'énorme inégalité de grandeur, différence de nature, de durée,

qui existe visiblement entre les deux présents et composants de l'instant, la sensation immédiate d'une formidable hiérarchie d'importance s'imposent à la pensée et subsistent quelque peu dans sa substance impressionnable, comme l'image trop intense persiste et se meurt dans l'oeil, par degrés de couleurs opposées. Ainsi la pensée répond, ou semble répondre, à ces trop fortes visions de « nature » par des répliques pâles et nobles, par le

développement de contrastes connus. Elle invoque sa valeur propre, la transcendance de la faculté de connaître, et ne s'avise point du naïf automatisme de ces ripostes. Émettre le contraire, ce peut être suffisant pour se défendre, mais rien de plus que suffisant.


Il fallait bien que la pensée se défendît de cette chose contemplée. Sa quantité de vie et de connaissance entièrement soumise au mouvement de corps, son existence et sa mort apparues entraînées comme une étoile courant dans le champ d'une lunette fixe ; la suppression de son être, vue et infligée comme conséquence directe et minime des

exigences de l'horaire ; toutes choses humaines déprimées, dépréciées, annulées au moment de ce frôlement de l'âme par l'astre, la dépendance sans contre-partie... Je laisse ma phrase en suspens. Je voulais précisément dire que tous ces sujets ne supportent point d'attributs...


La mer à présent semble porter flottante et clapotante toute une verrerie verte et violette. L'enfant de tout à l'heure dévore un croûton poudré de sable que je sens crier sous mes dents.



* * *