"Oreiller d'herbes", Natsume Sôseki (1867-1916)

Dernière mise à jour : mars 1


Natsume Sôseki (1867-1916)



[Natsume Sôseki (1867-1916) est un auteur japonais de romans et de nouvelles, représentatif de la transition du Japon vers la modernité pendant l'ère Meiji. Wikipedia]




Natsume Sôseki


Oreiller d'herbes

(1906)


« Souffrir, s'irriter, enrager, pleurer, c'est le lot du monde des hommes. Moi-même, je n'ai fait que cela pendant trente ans et j'en ai assez. Et si, par-dessus le marché, le roman et le théâtre renouvelaient les mêmes stimulations, cela dépasserait les bornes.


La poésie à laquelle j'aspire n'est pas celle qui exhorte les passions terrestres. Mais plutôt celle qui m'affranchit de préoccupations triviales et me donne l'illusion de quitter, ne fût-ce que pour un instant, ce monde de poussière. »

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« En y regardant de plus près, le poète est d'un tempérament infiniment plus inquiet que le profane, et ses nerfs plus fragiles que le commun des mortels. S'il lui est donné de connaître des joies supérieures, il a aussi d'insondables chagrins. Aussi vaut-il mieux y réfléchir à deux fois avant de devenir poète. »



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« Je gravissais un sentier de montagne en me disant : à user de son intelligence, on ne risque guère d'arrondir les angles. A naviguer sur les eaux de la sensibilité, on s'expose à se laisser emporter. A imposer sa volonté, on finit par se sentir à l'étroit. Bref, il n'est pas commode de vivre sur la terre des hommes.


Lorsque le mal de vivre s'accroît, l'envie vous prend de vous installer dans un endroit paisible. Dès que vous avez compris qu'il est partout difficile de vivre, alors naît la poésie et advient la peinture. »





Le Mont Fuji de Miho, par Takahashi Shotei (1871-1945)

(Gravure sur bois en couleurs, 1932)





« À me trouver ainsi en montagne en contact avec le paysage, tout prenait de l'intérêt à voir et à entendre. C'était seulement plaisant, nulle souffrance ne se manifestait. Si ce n'est que mes pieds fatigués me faisaient mal, et que je n'avais rien de bon à me mettre sous la dent.


Cependant, d'où venait cette absence de souffrance ? Du fait que je regardais le paysage comme un rouleau peint, que je lisais l'ensemble comme un poème. Puisque c'est un tableau, puisque c'est un poème, il ne vient pas à l'esprit d'en tirer profit en s'appropriant la terre que l'on défricherait pour y aménager une voie ferrée.


Simplement, ce paysage qui ne remplit pas l'estomac, qui ne rapporte pas d'argent, n'existe qu'en tant que paysage pour me réjouir le cœur, et c'est pourquoi le plaisir ne s'accompagne d'aucune souffrance, d'aucun souci. En cela, la puissance de la nature est précieuse. C'est elle qui instantanément modèle, purifie notre cœur et lui permet de pénétrer dans un univers strictement poétique. »



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« Ainsi, puisque le monde dans lequel nous vivons est difficile à vivre et que nous ne pouvons pas pour autant le quitter, la question est de savoir dans quelle mesure nous pouvons le rendre habitable, ne fût-ce que la brève durée de notre vie éphémère. C'est alors que naît la vocation du poète, la mission du peintre. Quel que soit son art, l'artiste apaise le monde, il est précieux en ce qu'il enrichit le cœur de l'homme.


C'est le poème, c'est le tableau qui libère le monde des vicissitudes et rend l'univers digne d'être aimé. C'est la musique, c'est la sculpture. On pourrait aller jusqu'à dire qu'il n'est pas nécessaire de récréer le monde. Il suffit de regarder autour de soi pour que vive le poème, pour que jaillisse le chant.


Les notes n'ont pas besoin de partition pour que la mélodie retentisse dans le cœur. Les couleurs n'ont pas besoin de support pour que la magnificence de la peinture se reflète aux yeux de l'esprit. Il me suffit de purifier, en me l'appropriant avec sérénité, le monde d'ici-bas, décadent et fangeux, par l'intermédiaire du cœur.


C'est ainsi que le poète sans voix qui ne compose pas une seule rime, le peintre sans couleurs ni tissu de soie, doué de la faculté de voir ce bas monde, capable de se délivrer des passions pour pénétrer dans une sphère de pureté et bâtir un univers sans pareil, plus qu'un fils de riche, plus qu'un fils de puissant, plus qu'un enfant chéri dans le monde ordinaire, est un être heureux.



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Assis seul en silence J'aperçois une lueur au fond de mon cœur Il se passe trop de choses chez les hommes Comment pourrais-je oublier ce monde intérieur ? J'ai par hasard obtenu une journée de sérénité J'ai compris cent ans d'agitation Où pourrais-je garder cette nostalgie lointaine ? Sinon dans le ciel vaste où règnent les nuages blancs.





Natsume Sôseki at Soseki Sanbo in July 1915





« Force m'est d'admettre que le poète le plus heureux qui soit ne saurait chanter avec autant d'ardeur que l'alouette, sans la moindre distraction, oublieux du passé comme de l'avenir, tout entier à sa joie. »


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« La rivière sablonneuse coule sous un petit pont qui n'a même pas trois mètres de large, elle déverse sur la plage les eaux de printemps. Et quand les eaux printanières rejoignent la mer printanière, à travers les mailles des innombrables filets mis à sécher en désordre, s'échappe un vent tiède qui souffle sur le village, répandant une troublante chaleur odorante. Alors enfin, comme après une longue attente, comme un sabre émoussé, on voit la couleur de la mer. »


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« La fleur de camélia ne recherche pas les faveurs de l'homme, elle ne se soucie pas de plaire. Elle s'épanouit d'un coup, choit de même, fleurit encore, tombe encore, elle vit tranquillement dans l'ombre d'une montagne que personne ne fréquente depuis des centaines d'années. Malheur à celui qui jette sur elle un regard ! Le voilà perdu, impuissant qu'il est à échapper à son infinie séduction. »





Camellia japonica L.

(Botanical Magazine, 1788)





« Devant un théier de près de trente mètres, trois pins s'alignaient à l'est du salon. C'étaient de grands arbres, dont le tronc avait une trentaine de centimètres de circonférence, et ce qui était intéressant, c'était que tous les trois ensemble ils formaient un paysage plein de charme. L'enfant que j'étais se sentait heureux en contemplant ces pins.


Sur une pierre rouge dont j'ignore le nom, une lanterne noirâtre ajourée se tenait avec l'obstination d'un vieillard têtu. J'adorais la vision de cette lanterne. Tout autour, de la mousse dense, des herbes printanières au nom inconnu, ignorantes des vicissitudes du monde, embaumaient pour elles-mêmes, se réjouissaient de vivre. Moi, j'avançais un genou dans les herbes, je me faisais une place et, accroupi là, je ne bougeais plus. »



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En quittant le souci du monde, oublier le moi, les choses Regarder simplement par la fenêtre les vieux pins sombres. L'immense nature, au cœur de la nuit, pure de tout bruit ; Silencieux et seul, se tenir assis comme un vieux Bouddha.



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Combien aimée L'odeur de terre L'automne avec ses pins.



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Le temps s'étire

Soirée de pluie printanière Et moi je songe