Nietzsche et Chamfort : L'amertume passionnée

Dernière mise à jour : avr. 13




Extrait de :

Charles Andler Nietzsche, sa vie et sa pensée (1920)



(I. Les Précurseurs de Nietzsche, p. 213-232).



CHAPITRE V - CHAMFORT

"Nietzsche a aimé Chamfort pour la raison qui le rendait cher à Stuart Mill. Il voyait en lui « un La Rochefoucauld du XVIIIe siècle, mais plus noble et plus philosophe ». Il l’a aimé un peu pour la joie de l’avoir découvert ; car, en 1875, Chamfort était presque aussi étranger à la France que Stendhal.


« La postérité, avait écrit Arsène Houssaye, n’a ouvert sa porte à Chamfort qu’à la condition qu’il laissât ses livres sur le seuil. »

Le portrait tracé de lui par Nietzsche dans Le Gai Savoir immortaliserait Chamfort, s’il en était besoin. Nous connaissons mieux par lui cet homme, « riche en profondeurs, en arrière-plans de l’âme, sombre, souffrant, ardent, ce penseur qui trouvait le rire indispensable comme un remède contre la vie ». Nietzsche s’étonne que Chamfort ait pu être français. Il lui trouve je ne sais quelle sombre passion italienne, et une étrange ressemblance avec Dante et Léopardi parce qu’en mourant il avait dit à Siéyès :


« Je m’en vais enfin de ce monde où il faut que le cœur se brise ou se bronze. »

Il y a sans doute chez Nietzsche, après tout ce qu’il a su de Pascal et du pessimisme français, un peu d’inconséquence à montrer cette surprise. Ce n’en est pas moins par cette amertume passionnée que Nietzsche sent son affinité avec Chamfort. Il a reconnu exactement ce qu’il y avait de tendresse refoulée dans le critique amer qui pensait que « pour n’être pas misanthrope à quarante ans, il fallait n’avoir jamais aimé les hommes ».


(...)


Ayant subi des souffrances identiques, Chamfort et Nietzsche cherchent un réconfort à leur dégoût social et le redressement des torts causés à l’élite (et à eux-mêmes), dans un orgueil aussi haut, aussi calme, aussi tranquille et aussi capable de grandir l’homme que la vanité flagorneuse du préjugé social était incertaine et basse. Ce livre des aphorismes de Chamfort, non surabondamment fournis, mais où il y a quelques étincelantes pierreries, Nietzsche l’a aimé surtout pour les pensées qui glorifient le philosophe et le solitaire.


La mélancolie de Nietzsche est plus dolente, plus prête aux effusions lyriques ; celle de Chamfort, plus disposée au laconisme amer. Leur fierté est égale. Le portrait du grand silencieux, méditatif dans sa révolte tranquille, et qui du fond de sa solitude gouverne l’avenir, doit beaucoup à Chamfort. Il faut à ce philosophe beaucoup de désintéressement, l’art d’être satisfait de peu, et de savoir regarder un état dans le monde comme une prison, c’est-à-dire comme un « cercle où les idées se resserrent, se concentrent, en ôtant à l’âme et à l’esprit leur étendue et leur développement ».


Nietzsche ne comprenait pas qu’on pût chercher à augmenter son gain, quand on dispose d’un revenu annuel de 200 à 300 thalers. Malgré le zèle déployé par des snobs pour mettre la main sur sa doctrine, il ne sera jamais le philosophe du capitalisme, à cause de ce mépris de la richesse, et Chamfort avait déjà remarqué qu’un homme d’esprit, s’il prétend être heureux avec 2.000 écus de rente, encourt l’animosité des millionnaires, parce qu’il « semble menacer les riches d’être toujours prêt à leur échapper ».


Ce goût de la médiocrité digne, tout juste suffisante à assurer l’indépendance sociale et la liberté de l’esprit, Chamfort et Nietzsche l’ont recommandé ou plutôt exigé comme une dure loi de l’honneur « qui vaut mieux que la gloire ». Nietzsche ajoutait qu’il y a là une exigence de ce rigoureux tyran intérieur, qui est notre mission, et dont la vengeance est terrible,


« si nous nous mettons de plain-pied avec ceux dont nous ne sommes pas, et si nous acceptons une occupation, fût-ce la plus estimable, qui nous détourne de notre tâche principale ».

La tâche principale de chacun, c’est d’abord d’être soi, et être soi, c’est, qu’on le veuille ou non, être seul, car c’est mésestimer l’estime publique et manquer de considération pour la renommée. Dans ce monde, où s’entrecroisent les liaisons d’intérêts et où se heurtent les vanités convoiteuses, qui donc aurait le loisir d’accorder son attention au mérite individuel ?


Qui serait capable de le distinguer ou qualifié pour en faire l’éloge ? Ou plutôt dans une société toute remplie de conventions malhonnêtes ou dénuées de sens, qui ne considérerait avec hostilité l’homme acharné à se singulariser par une probité, par une raison ou par une délicatesse rétives à tous les mensonges usuels ?


"Peu de personnes peuvent aimer un philosophe. C’est presque un ennemi qu’un homme qui, dans les différentes prétentions des hommes et dans le mensonge des choses, dit à chaque homme et à chaque chose : « Je ne te prends que pour ce que tu es ; je ne t’apprécie que ce que tu vaux. » Et ce n’est pas une petite entreprise de se faire aimer, avec l’annonce de ce ferme propos."


Nietzsche a connu ces avanies de la foule. Il a subi les nécessités de son métier de psychologue, les fréquentations douteuses, les familiarités suspectes, sans avoir le cynisme profitable d’accepter la vulgarité de la « règle », Nous aurons à expliquer ses plaintes éloquentes et toute la satiété assombrie qu’il a eue de son commerce avec les hommes.


Pourtant la ressource de faire tête à la meute avec un orgueil stoïque peut nous manquer. Chamfort l’avait prévu : et là encore il prépare Nietzsche. Il ne suffit pas toujours à « l’homme d’un vrai mérite » de chercher à éviter les contacts fâcheux. Il faut les fuir, comme Alceste, sans les raisons qui rendent Alceste ridicule. Il n’y a pas de place pour un philosophe dans une société qui veut ployer sous sa loi la pensée à la fois et les caractères, sauf à laisser mourir de faim ceux qui lui résistent.


Quel refuge alors, si ce n’est de tracer autour de soi un grand cercle de solitude, sereine ou triste, pour réserver les droits de la conscience intellectuelle, et à ceux qui nous en font reproche, de faire la fière réponse :


« Dans le monde, tout tend à me faire descendre. Dans la solitude, tout tend à me faire monter. »

Nietzsche, quelles paroles n’a-t-il pas trouvées pour décrire « cet isolement par lequel il se défendait d’un mépris des hommes qui l’envahissait » ! Il a défini à son tour les raisons qui obligent « tout homme d’élite à se réfugier instinctivement dans son château-fort, dans ce secret réduit où, affranchi de la foule et du trop grand nombre, il a le droit d’oublier cette règle appelée « homme » et à laquelle il fait, pour sa part, exception ».


Monter sur les hauteurs, à 6.000 pieds au-dessus de l’atmosphère commune, et là, dans le grand silence intérieur, retrouver la source des grandes inspirations, redécouvrir, pour soi et pour les hommes, des raisons de vivre que nous cachait le dégoût de la vie inspiré par eux, combien de fois ce précepte ne revient-il pas chez Nietzsche, en termes presque littéralement semblables à ceux de Chamfort :


"Le monde ne m’a rien offert de tel qu’en descendant en moi-même je n’aie trouvé encore mieux chez moi."

Or, ce que le philosophe trouve en lui-même, c’est, dit Chamfort, « la pensée qui console de tout et remédie à tout ».


(...)"


* * *


Source