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Nietzsche et la souffrance créatrice

Mis à jour : juin 26





Extraits de :

Mireille Cifali

Une lecture actuelle de Nietzsche et Dostoïevski




"Dans Nietzsche et la philosophie, Gilles Deleuze affirme qu’on s’est servi de la souffrance comme d’un moyen pour prouver l’injustice de l’existence, mais en même temps comme d’un moyen pour lui trouver une justification supérieure et divine. Pour Nietzsche, cette justification supérieure réside dans le fait que la souffrance augmente le savoir. "Nietzsche croit l’intelligence fille de la douleur", dit Charles Andler. C’est de ce point de vue qu’il affirme à travers Zarathoustra :


« C’est par sa propre souffrance que la vie augmente son propre savoir - le saviez-vous déjà ? »

Nietzsche reconnaît une grande valeur à la douleur en tant qu’instrument de connaissance, souligne Lou Salomé. Selon Nietzsche, seule la souffrance donne la science. Or, non seulement la douleur et la souffrance, mais chaque événement de la vie, heureux ou malheureux, devient nécessaire pour lui, car il sert de source de savoir.


Bien que le plaisir soit source de sagesse, il ne nous incite pas à nous poser des questions, à en chercher les causes et les moyens d’y remédier ; le plaisir se suffit à lui-même, la joie est un enrichissement énorme, mais muet. Alors que la souffrance nous invite à rechercher une explication, des motifs, et des solutions pour la dépasser.


C’est de la douleur que naît toute beauté et toute grandeur d’âme, écrit Hölderlin. Nietzsche,qui a tant estimé la valeur de la douleur comme instrument de connaissance, mais aussi comme outil d’accouchement de toute splendeur, fait une comparaison entre la naissance d’un être humain et la naissance d’une pensée, soulignant qu’il n’est pas de naissance sans douleur :


« Il faut sans cesse que nous enfantions nos pensées dans la douleur et que, maternellement, nous leur donnions ce que nous avons en nous de sang, de cœur, d’ardeur, de joie, de passion, de tourment, de conscience, de destin, de fatalité. »


Si la souffrance est partie intégrante de la vie, si elle est présente à chaque naissance au sens propre ou figuré, ce qui constitue la grandeur de l’homme, ce n’est pas seulement le fait d’accepter cette souffrance, de la bénir comme moyen de mettre au monde des nouveautés,mais encore d’apprendre à la dépasser pour en sortir plus fort. Seulement ceux qui ont franchi cette épreuve seront dignes, de par leur expérience, de montrer aux autres le chemin du salut :


« On ne peut sans douleur devenir un guide et un éducateur de l’humanité. »


Il est difficile de ne pas s'écrouler sous le poids de la souffrance inséparable de la création de tout ce qui est à venir, cette souffrance provoquée, voulue, amenée ; cela marque, selon Nietzsche, l’élévation de l’homme :


« Mais ne pas périr de misère intérieure et d’incertitude lorsque l’on provoque la grande douleur et que l’on entend le cri de cette douleur - cela est grand, cela fait partie de la grandeur. »


Pour Dostoïevski aussi, surmonter ses souffrances, c’est le moment le plus fort et le plus vivant de l’existence, celui où l’on peut vraiment s’écrier : je suis ! Loin de paralyser l’action, la souffrance peut être au contraire un stimulant de celle-ci, souligne Louis Corman. Pour pouvoir exister, ils ont été obligés de vaincre leurs douleurs.


Selon Lou Salomé, les souffrances physiques de Nietzsche, non moins que le caractère solitaire de sa vie, n’étaient eux-mêmes qu’un reflet de sa tragédie intérieure. Ses souffrances sont monumentales : migraines, maux d’yeux et d’estomac l’obligeant à ne plus lire, à ne plus recevoir d’amis, à rester des journées entières au lit. Mais pour Nietzsche, la maladie est partie intégrante, comme la douleur, des conditions mêmes de la vie.


Bien qu’il ne fût pas médecin, se fondant sur sa propre expérience de vie, Nietzsche a posé d’une manière originale le problème de la douleur et de la maladie. Pour lui, la maladie peut être un stimulant de la vie. Car la souffrance, au sens de Nietzsche, n’est que la rive obscure de la maladie ; l’autre rive brille dans une lumière indicible, elle s’appelle guérison et on ne peut l’atteindre que par la rive de la souffrance.


L’amour pour la souffrance qui anime Dostoïevski et Nietzsche est basé sur la conviction qu’à travers la souffrance l’homme approche les sommets de l’absolu. L’être qui souffre est obligé de trouver en lui-même des ressources extraordinaires, pour faire face à sa souffrance. Ses facultés se mobilisent pour une lutte colossale que n’exige pas une vie paisible.


C’est pourquoi Nietzsche reprend dans Considérations Inactuelles la phrase de Maître Eckhart citée par Schopenhauer :


« L’animal le plus rapide qui vous porte à la perfection est la souffrance. »

Oui, Nietzsche y croit. Il croit qu’une grande douleur qui consume lentement l’être le force à descendre dans ses profondeurs, pour tout reconsidérer, pour tout reconstituer. Il a eu le courage d’ériger sa souffrance en instrument de construction personnelle. De l’analyse de la souffrance chez Dostoïevski, il ressort qu’elle accompagne la connaissance. Lui aussi donne à la souffrance le rôle d’un grand maître qui peut faire des miracles : rendre un imbécile intelligent, muer une âme légère en homme raisonnable. Même si ce n’est que pour peu de temps :


« Or, un chagrin vrai, indiscutable, est parfois capable de rendre sérieux et ferme même un homme d’une phénoménale légèreté, ne fût-ce que pour peu de temps : bien mieux, sous l’effet d’un chagrin vrai et sincère, même des imbéciles sont parfois devenus intelligents, aussi, bien entendu, pour un temps. C’est là une propriété du chagrin ».


Mais Nietzsche croit à un changement durable. L’homme qui a passé par une souffrance ne peut plus retrouver la légèreté de l’autre fois. Il a franchi un seuil à partir duquel il n’y a plus de retour en arrière. Il a gagné une profondeur et une connaissance qui l’éloigne des autres êtres n’ayant pas le même niveau d’élévation que lui. C’est de ce point de vue que Nietzsche affirme dans Par-delà le bien et le mal et réaffirme dans Nietzsche contre Wagner :


« La profonde douleur rend noble : elle sépare. »


Georges Goedert dans Nietzsche, critique des valeurs chrétiennes dit que l’utilité des douleurs pour la connaissance proviendrait en partie du fait qu’elles "dégrisent". Bien plus.

Selon Nietzsche, ne peut pas souffrir qui veut. Les âmes sensibles, nobles, riches, créatives,artistiques, - car la sagesse de la souffrance est indissociable du don artistique - sont énormément plus réceptives à la souffrance que les autres.


Selon Louis Corman, Nietzsche pense que, pour être un créateur, il faut avoir souffert et avoir assumé la souffrance. Il n’est pas donné à tout le monde d’accéder à des souffrances profondes, mais seulement aux élus : « Le degré de souffrance auquel un homme peut atteindre détermine presque sa place dans la hiérarchie. »


L’idée que la grande souffrance est réservée aux élus est fortement embrassée par Dostoïevski. Dans L’idiot, le prince Mychkine dit à Hippolyte mourant de la tuberculose :


« Celui qui a pu souffrir plus que les autres, est, par le fait même, digne de ce surcroît d’épreuves. »

La douleur impose le respect. Mais quelle est sa relation avec la vérité ? Georges Goedert souligne que Nietzsche, sa vie durant, ne cessera de prétendre que la vérité est indissolublement liée à la souffrance. Pour le grand philosophe, la douleur sépare, mais bien avant, elle choisit. Les hommes ayant peu de ressources vitales et intellectuelles auront une douleur à leur mesure ; seuls les hommes extraordinaires subiront les grandes tragédies, ce qui va de pair, toujours selon la conception nietzschéenne, avec les grandes joies.


Mais ces grandes douleurs subies ne les empêchent pas d’aimer la vie :


« C’est aux âmes les plus spirituelles, en admettant qu’elles soient les plus courageuses, qu’il est donné de vivre les tragédies les plus douloureuses : mais c’est bien pour cela qu’elles tiennent la vie en honneur, parce qu’elle leur oppose son plus grand antagonisme. »


Selon Nietzsche, dit Louis Corman, la souffrance est d’autant plus grande que la défense de l’organisme est plus vigoureuse. C’est l’intérieur qui conditionne l’événement extérieur. Cela peut être interprété de plusieurs façons : soit en s’appuyant sur Schopenhauer selon qui l’aptitude à la souffrance est innée ; soit en considérant la souffrance comme une épreuve qu’il faut surmonter et dans cette hypothèse nous ne sommes pas loin de l’idéologie chrétienne ; soit en admettant que l’individu le plus sensible éprouvera la plus grande douleur.


C’est l’opinion de Dostoïevski, pour qui la sensibilité inclut l’intelligence. Raskolnikov déclare dans Crime et châtiment :


« La souffrance, la douleur sont inséparables d’une haute intelligence, d’un grand cœur. Les vrais grands hommes doivent, me semble-t-il, éprouver une immense tristesse sur terre. »

Il suit le même raisonnement dans Les frères Karamazov. Les hommes sans conscience élevée sont insensibles à la souffrance. Seuls ceux qui ont gardé un cœur pur y ont accès. Les hommes sans cœur souffriraient tout au plus, à la façon de l’animal :


« Quels tourments ? Ah, ne m’en parle pas ! Autrefois, il y en avait pour tous les goûts ; à présent, on en a de plus en plus recours au système des tortures morales, aux ‘remords de conscience’ et autres fariboles. C’est à votre "adoucissement des mœurs" que nous le devons. Et qui en profite ? Seulement ceux qui n’ont pas de conscience, car ils se moquent des remords ! En revanche, les gens convenables, qui ont conservé le sentiment de l’honneur, souffrent... »


Comment est-il possible que l’homme ait besoin de souffrance, alors que toute son intelligence est mise en œuvre pour chasser et dépasser ce sentiment douloureux ? A travers leurs œuvres, Nietzsche et Dostoïevski confirment que l’homme désire la souffrance. Elle n’est pas mauvaise pour Dostoïevski. Au fond, la découverte que l’homme fait de soi est celle de la souffrance.


Dans Crime et châtiment, Porphyre déclare à Raskolnikov :


« Tout d’abord, il y a longtemps que vous avez besoin de changer d’air. Et puis, quoi, la souffrance n’est pas une mauvaise chose. Souffrez donc ! »

Dans son ouvrage profond sur Nietzsche, Lou Salomé soutient que la recherche de la souffrance est, à travers toute l’évolution de Nietzsche, la source véritable où s’abreuve son génie. Parce que la souffrance rend plus profond, parce que la souffrance est la mère du savoir, parce que la souffrance permet de la dépasser et s’approcher par ce biais de la perfection, parce que la souffrance est inséparable de la création et de la naissance de tout ce qui est nouveau, Nietzsche affirme :


« ...Toi et moi, nous avons autant besoin de la frayeur, des privations, de l’appauvrissement, des veilles, des aventures, des risques, des méprises que de leur contraire... »


Nietzsche reconnaît aussi le rôle extrêmement important que joue le sentiment de culpabilité dans notre culture et dans l’élévation de l’homme. Il s’agit, certes, d’une infraction brutale à l’intérieur de soi-même, d’une action douloureuse, d’une division de l’âme en deux parties, celle du juge et celle de la victime, d’une souffrance incommensurable que l’on s’inflige à soi-même, mais c’est grâce à toute cette douleur qu’est née la beauté, la profondeur, la lumière de l’homme :


« Cette violence sur soi-même, cette cruauté d’artiste, cette volupté à se façonner comme on ferait d’une matière difficile, résistante et sensible, à se marquer de l’empreinte d’une volonté,d’une critique, d’une contradiction, d’un mépris, d’une négation, ce travail inquiétant, plein d’une joie épouvantable, le travail d’une âme volontairement disjointe qui se fait souffrir par plaisir de se faire souffrir, toute cette ‘mauvaise conscience’ agissante, en véritable génératrice d’événements spirituels et imaginaires, a fini par amener à la lumière - on le devine déjà - une abondance d’affirmations, de nouvelles et d’étranges beautés, et peut-être lui doit-on la beauté même ... »


Nietzsche reste fidèle à sa conception de la souffrance en tant que génératrice de résultats merveilleux quant à la beauté intérieure de l’homme. Dostoïevski, de son côté adhère entièrement à cette opinion. Pour lui aussi la conscience humaine est née à travers la souffrance :


« La souffrance est la seule cause de la conscience. »

Mais la douleur et la joie restent pour Nietzsche deux sœurs aimantes ; ce n’est pas l’opposition entre elles mais l’enchevêtrement qui crée la richesse de la vie. La nuit est aussi jour, les larmes sont des rires.


La dialectique du couple conceptuel « rire-souffrance », assez caractéristique dans la mythologie grecque, trouve sa place dans la philosophie nietzschéenne. Avoir éprouvé une joie, c’est connaître la douleur et vice versa. Parce que le motif de la joie est aussi motif de la douleur. Elles découlent de la même source ; la douleur est une joie renversée. Car toutes les choses de la vie s’aiment entre elles et ne peuvent exister l’une sans l’autre.


Pour Nietzsche, une vie pleine de force comporte de profondes souffrances. Mais pas seulement des souffrances. Autant de joies aussi. La valeur d’un homme dépend en général des puissants antagonismes qui sont en lui.


Et Zarathoustra, le sage entre les fous et le fou entre les sages, déclame :


« La douleur est aussi une joie, la malédiction est aussi une bénédiction, la nuit est aussi un soleil, - éloignez-vous ou bien, l’on vous enseignera qu’un sage est aussi un fou. Avez-vous jamais approuvé une joie ? Ô mes amis, alors vous avez aussi approuvé toutes les douleurs.Toutes les choses sont enchaînées, enchevêtrées, amoureuses. »


Que l’homme choisisse la joie ou la douleur, elles s’échangeront vite les places, c’est une leçon de la vie."


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