Nietzsche et Dostoïevski: Vérité et Liberté

Dernière mise à jour : mars 11




Extraits de :


Mireille Cifali


Une lecture actuelle de Nietzsche et Dostoïevski:

Leur apport à l’éducation



"Nietzsche est le plus parfait exemple de ce qu’il est possible d’arracher de liberté, pour peu qu’on le veuille, à toutes ces chaînes que le commun des mortels accepte passivement : milieu social et familial, éducation, religion, idées reçues, dit Pierre Lance. Cette lutte contre son temps prend pour Nietzsche l’apparence de la lutte contre soi-même, mais en réalité il s’agit d’une lutte contre ce qui l’empêche d’être libre :


« Si tout grand homme doit avant tout être considéré comme l’enfant authentique de son temps et souffre certainement de toutes ses infirmités d’une façon plus intense et plus sensible que tous les hommes moindres, la lutte d’un pareil grand homme contre son temps n’est en apparence qu’une lutte insensée et destructive contre lui-même. En apparence seulement, car en combattant son temps il combat ce qui l’empêche d’être grand, c’est-à-dire libre et complètement lui-même ».


Qu’est-ce qui détermine en l’homme sa capacité de penser librement ? Selon Nietzsche, il existe deux éléments. Le premier, c’est l’essence, ce qui est donné à l’homme à sa naissance, à travers ce dont il a hérité et ce qui lui est propre en tant qu’individu unique au monde. Mais contrairement à l’opinion commune, Nietzsche ne pense pas que cette essence est cachée au fond de l’être. Non, cette essence il faut l’acquérir. Elle se trouve à une grande hauteur au-dessus de l’homme, car il est difficile de devenir celui que l’on est.


Et ce pas de géant peut être effectué grâce à l’éducation. L’objet sélectif de la culture est de former un homme capable de promettre, donc de disposer de l’avenir, un homme libre et puissant. C’est en touchant sa propre essence que l’homme devient libre. La liberté n’est pas hors de lui, elle est en lui, mais il faut la conquérir, déclare Nietzsche dans Considérations Inactuelles :


« Car ton essence véritable n’est pas profondément cachée au fond de toi-même. Elle est placée au-dessus de toi à une hauteur incommensurable, ou du moins au-dessus de ce que tu considères généralement comme ton moi. Tes vrais éducateurs, tes vrais formateurs te révèlent ce qui est la véritable essence, le véritable noyau de ton être, quelque chose qui ne peut s’obtenir ni par éducation, ni par discipline, quelque chose qui est, en tout cas, d’un accès difficile, enchaîné et paralysé. Tes éducateurs ne sauraient être autre chose pour toi que tes libérateurs. »


Mais la route vers la vraie liberté de l’esprit est encore longue. La liberté mène à des essais qui ne sont pas toujours réjouissants, qui peuvent parfois aboutir à l’isolement et à la maladie. C’est une des conditions de la connaissance, et l’esprit libre veut connaître. Loin de se protéger au moyen des préjugés, il reste ouvert à toutes les façons de penser, qui peuvent être parfois contradictoires.


Mais c’est le lot de celui qui veut apprendre à penser par lui-même. Il faut encore écarter le danger de se perdre jusqu’à ce que l’esprit puisse s’offrir le luxe de vivre à titre d’expérience, sûr de lui-même, de sa profondeur, de sa maîtrise, de sa richesse, de sa liberté.


Dans Humain trop humain, Nietzsche trace le chemin du développement de l’esprit libre :


« De cet isolement maladif, du désert de ces années d’essais, la route est encore longue jusqu’à cette immense sécurité et santé débordante qui ne peut se passer de la maladie même, comme moyen et hameçon de connaissance, jusqu’à cette liberté mûrie de l’esprit, qui est aussi domination sur soi-même et discipline du cœur, et qui permet l’accès à des façons de penser multiples et opposées jusqu’à cet état intérieur, saturé et blasé de l’excès des richesses, qui exclut le danger que l’esprit se perde, pour ainsi dire, lui-même dans ses propres voies, et s’amourache quelque part, et reste assis dans quelque coin ; jusqu’à cette abondance de forces plastiques, médiatrices, éducatrices et reconstituantes, qui est justement le signe de la grande santé, cette surabondance qui donne à l’esprit libre le dangereux privilège de pouvoir vivre à titre d’expérience et s’offrir aux aventures : le privilège de maîtrise de l’esprit libre ! »


La philosophie de Nietzsche tourne certainement autour du problème de la révolte. Exactement, elle commence par être une révolte. Que « mal » soit synonyme « d’individuel » ressort encore dans d’autres oeuvres de Nietzsche, ainsi que dans ce fragment pris de Considérations Inactuelles, dans lequel l’auteur oppose la passion au stoïcisme et à

l’hypocrisie, la vraie honnêteté à la moralité ; on ne peut devenir libre que par soi-même, note Nietzsche :


« Que celui qui veut être libre doit le devenir par lui-même, et que la liberté n’est pour personne un don miraculeux tombant sans effort de la main des dieux ».


Nietzsche veut rendre les hommes plus libres, plus conscients, plus joyeux. Les faire plus hommes et moins esclaves. Les délivrer de leurs idoles pour les rendre à eux-mêmes. Les débarrasser de la fausse morale et des préjugés sociaux, dit avec raison De Pourtalès.


Mais toute vérité a pour Nietzsche deux faces. La liberté ne rime pas du tout avec le laisser-aller. L’esprit libre aime ce qui est nécessaire. La pensée profonde de Nietzsche est que la nécessité des phénomènes, si elle est absolue, n’implique aucune sorte de contrainte. La liberté est le résultat des combats incommensurables, conditionnés par des lois arbitraires.


La liberté est quelque part la connaissance minutieuse de ce qui est nécessaire, le produit de l’agencement et du façonnement le plus strict combinés avec l’inspiration ; c’est pour Nietzsche la seule union afin d’obtenir un fruit magique, emprunt de la pensée libre :


« En fait, si étrange que cela paraisse, tout ce qu’il y a eu sur terre de liberté, de subtilité, d’audace, de danse et de magistrale assurance, que ce soit dans la pensée, dans l’art de gouverner, de parler et de persuader, dans les arts ou les mœurs, ne s’est développé que grâce à la tyrannie de ces ‘lois arbitraires’ ; et très sérieusement, selon toute apparence, c’est là que se trouvent la ‘nature’ et le ‘naturel’ et non pas dans le ‘laisser-aller’. Tout artiste sait par exemple combien son état le plus ‘naturel’ est loin du laisser-aller, quand, en pleine liberté, aux heures d’inspiration, il ordonne, dispose, agence et façonne - avec quelle minutieuse sévérité il obéit alors aux mille lois rebelles à toute définition... »


La création, elle, suppose ce que ni le chameau, avec son échine, ni le lion, avec la puissance de ses griffes ne possèdent : une liberté d’agir sans autre souci que le plaisir du jeu. Il ne suffit pas de connaître les lois nécessaires à la création, ce que l’esprit chameau a fait en portant les poids les plus lourds - les pensées des autres ; il ne suffit pas de tout rejeter, ce que l’esprit lion a réalisé dans le désert. Il faut encore trouver la liberté de la création, ayant connu ses lois et ayant banni ce qui revient aux autres.


Notre société est incapable d’offrir un tel luxe nécessaire aux créateurs. Parce qu’elle refuse à trop d’hommes la liberté créatrice, la société compressive se prive elle-même de la puissance que les créateurs lui donneraient. Un des moyens que propose Nietzsche pour devenir libre, c’est de fuir le superflu qui crée la dépendance des autres pour se tenir à l’indispensable, dans l’espoir de le combler par soi-même :


« Satisfaire soi-même autant que possible ses besoins les plus impérieux, fût-ce même d’une façon imparfaite, c’est la façon pour arriver à la liberté de l’esprit et de la personne. Satisfaire, à l’aide des autres, et aussi parfaitement que possible, beaucoup de besoins superflus - cela finit par vous mettre dans un état de dépendance. »

Un des états de dépendance est aussi le remords et le regret. L’homme libre en est dispensé, car il agit selon ses propres principes, en toute liberté, en ayant compté le pour et le contre et en ayant mesuré les conséquences de ses actes, prêt à les assumer. Seul celui qui ne peut pas s’assumer souffre du repentir et du remords, l’homme esclave par excellence, selon Nietzsche :


« C’est seulement parce que l’homme se tient pour libre, non parce qu’il est libre, qu’il ressent le repentir et le remords. »


N’est libre que celui qui agit en conséquence. Nietzsche, ce grand libérateur, nous apprend que le chemin de la liberté est beaucoup plus difficile que celui de l’esclavage. Le chemin de la liberté est négatif pour autant que celle-ci rejette, brise, nie ce qui était et s’imposait ; positive, la liberté est production du caractère de créateur. Le positif ne peut être atteint sans le négatif. L’homme est fait de hauteurs et d’abîmes.




Friedrich Nietzsche à 16 ans



Mettre en liberté tous ses instincts peut se révéler dangereux. L’homme qui a autant d’abîmes que de hauteurs n’est pas encore un homme libre, mais un prisonnier qui aspire à la liberté, dit Nietzsche à travers Zarathoustra :


« Tu n’es pas encore libre, tu cherches encore la liberté. Tes recherches t’ont rendu noctambule et trop lucide. »

Alors, qui mérite la liberté ? Nietzsche répond : « Ce n’est qu’à l’homme ennobli que la liberté d’esprit peut être donnée. » La plus grande liberté à laquelle l’homme peut aspirer est la liberté vis-à-vis de soi-même. Assumer ses actes, ne pas en fuir les conséquences. Choisir sa voie. Donner naissance à ses propres pensées. Cela sous-entend en premier lieu s’accepter. C’est pour Nietzsche ne pas avoir honte de soi-même. L'aphorisme célèbre du Gai Savoir qui reste toujours d’actualité :


« Quel est le sceau de la liberté conquise ? - Ne plus avoir honte de soi-même. »

Pour arriver à cette hauteur la route est interminable et pénible. Parce qu’il était l’esprit libre, Nietzsche savait que la liberté de l’esprit n’est pas un confort, mais une grandeur que l’on veut et que l’on obtient de loin en loin par une lutte épuisante. Nous devons quelquefois lui sacrifier nos plus grands amours. Lorsque la liberté d’âme est mise en péril par l’être le plus cher et qu’il faut choisir, Nietzsche préfère de loin la liberté :


« Indépendance de l’âme ! C’est de cela qu’il s’agit ici ! Aucun sacrifice ne peut être trop grand, il faut pouvoir sacrifier à cette indépendance son ami le plus cher, fût-il l’homme le plus superbe, l’ornement du monde, le génie sans égal - je veux dire lorsque l’on aime la liberté , en tant que liberté des grandes âmes, et que par l’ami cette liberté est mise en danger ... »


Selon Zweig, la grandiose indépendance de Nietzsche ne nous apporte pas en don une

doctrine, mais une atmosphère, l’atmosphère infiniment claire d’une limpidité supérieure et pénétrée de passion. Et cette passion veut que l’esprit se tienne ouvert à toutes les possibilités, léger et dansant sur les abîmes sans jamais pouvoir y tomber.


Nietzsche peint cette image dans Gai Savoir :


« Il y aurait lieu d’imaginer, au contraire, une joie et une force de souveraineté individuelle, une liberté du vouloir, où l’esprit abandonnerait toute foi, tout désir de certitude, exercé comme il l’est à se tenir sur les cordes légères de toutes les possibilités, à danser même au bord de l’abîme. Un tel esprit serait l’esprit libre par excellence. »

Une des formes de liberté, et pas la moindre, c’est la liberté de création artistique. Pour Jaspers, la liberté de la production de soi-même n’est rien d’autre que l’activité créatrice. Nietzsche revendique le plaisir du jeu enfantin qui place l’homme au-dessus de la quotidienneté et lui assure une liberté au-delà du sérieux, une liberté dansante, naturelle et bienheureuse. Mais qu’est-ce que la liberté ?


Dostoïevski répond par la bouche de son héros dans L’adolescent :


« La conscience solitaire et tranquille de sa force ! Voilà la définition la plus complète de la liberté, celle que le monde enfin se tue à découvrir. La liberté ! »


Nietzsche dit dans Le crépuscule des idoles :


« Car, qu’est-ce que la liberté ? C’est avoir la volonté de répondre de soi. »


Le mérite de Nietzsche consiste en ceci qu’il a osé dire à haute voix ce que les autres ne se disaient qu’en eux-mêmes, ce que les autres n’osaient pas même se dire ainsi. Lorsqu’on prend contact avec ses livres on respire un air unique, transparent et vif, un air pour les cœurs robustes et les libres esprits.

(...)"



Source:

Une lecture actuelle de Nietzsche et Dos
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