Maupassant et l'amour de la nature (par Léon Gistucci)

Dernière mise à jour : 13 mai




Extrait de :

Léon Gistucci

Le Pessimisme de Maupassant

(1909)



(...)


Voyons d’abord quelles furent ses idées, ou, si l’on veut, ses directions philosophiques. De conceptions ou de doctrines métaphysique ou morale, à proprement parler, Maupassant n’en a pas. Il n’est pas métaphysicien. À la vision abstraite, symbolique des idées, il préféra toujours l’évocation des choses, la représentation concrète des formes vivantes.


Le grand problème religieux ne l’inquiète pas. Il n’est pas chrétien. Incroyant, d’une irréligion flagrante et délibérée, il disait que, tout jeune, les « rites » du christianisme le faisaient sourire. Il est à remarquer qu’il n’y a que deux types de prêtres, chez lui : le curé campagnard, le bonhomme rustaud, rond, loquace et borné, déjà créé par Flaubert, et le prêtre fanatique, maigre et exalté, qui maudit l’amour chez l’homme, le poursuit jusque chez l’animal et veut anéantir partout la chair de péché.


Maupassant n’a rien d’un disciple de Renan. Il ne subit jamais l’attrait du « divin ». Dieu, le Dieu des religions humaines, lui apparaît comme une conception « monstrueuse », précisément parce qu’elle est faite à l’image de l’homme. Il ne croit pas, d’autre part, au Dieu traditionnel, providentiel, au Créateur conscient, protecteur ou sauveur de la créature.

Un de ses personnages, Roger de Salins, dans l’Inutile Beauté, développe cette idée que Dieu est l’inconscient bourreau, et l’être humain la misérable victime ; que la pensée est un petit accident « fortuit » ; que rien, dans ce monde obscur, n’a été fait pour nous ; que la vie et l’homme sont la plus absurde des énigmes.


Mais cette énigme qui déjà effrayait l’âme de Pascal, Maupassant renonce à l’expliquer. Il nie ou maudit, sans vouloir comprendre. Pascal cherchait « en gémissant » ; Maupassant « gémit » sans avoir cherché. Il borne sa vue à ce qui est. Il supprime la catégorie de l’idéal pour lui substituer celle du réel. Il n’a pas la résignation des chrétiens, ni la fière attitude stoïcienne, ni le calme dédain ou le « froid silence » d’un Vigny. Il méprise simplement — d’un mépris qui peut sembler enfantin et puéril — ce Dieu malfaisant, « sournois et cynique », qui « n’a créé que des êtres grossiers, pleins de germes des maladies, qui, après quelques années d’épanouissement bestial, vieillissent dans les infirmités, avec toutes les laideurs et toutes les impuissances de la décrépitude humaine ».


Or, là est la plaie, l’achoppement fatal du naturalisme. Car l’homme veut vivre, veut jouir.

Et là éclate aussi la première et grande contradiction dans la « philosophie » de Maupassant.

Le pessimiste vrai, celui qui est conséquent avec lui-même, a la haine ou le mépris du Créateur, mais il déteste également l’œuvre de la création. Tel, Alfred de Vigny, dont un critique, qui l’a bien pénétré, a pu dire : « La nature laisse Vigny indifférent à sa beauté. Il reste devant elle aussi hostile, aussi accusateur que devant Dieu lui-même ».


Maupassant, au contraire, adore la Nature, entre en communion avec elle. Nul poète n’a mieux exprimé que ce prosateur, le charme des matins clairs, des bois ombreux, des cieux étoilés. Nul n’a mieux traduit le frisson de l’âme en face des aspects permanents ou changeants du monde physique. Il aime la terre, les arbres, les vastes paysages, vibrants de soleil ou endormis sous « le charme tendre de la lune ». Il aime la forêt et la montagne et l’eau, l’eau surtout, l’eau courante et remuante de la mer et des rivières — et l’eau morte du marécage, si « troublant », parfois, si inquiétant, avec ses torpeurs, ses vagues rumeurs de roseaux, ses brumes qui traînent, ses silences…



Colette Dumas Lippmann, Geneviève Straus et Guy de Maupassant



C’est pourquoi les « descriptions » de Maupassant sont toujours pleines d’âme, et saisissantes. — « Quel lecteur, pour si las et paresseux qu’il soit, a jamais passé une seule description de Maupassant ? » dit Marcel Prévost. — C’est qu’en effet, outre leur caractère évident de nécessité, ces peintures n’ont jamais rien de conventionnel, ni de livresque. Taine, bon descriptif pourtant, mais avant tout philosophe, humaniste et penseur, ne peut s’empêcher, en voyant la Méditerranée si bleue, dont les flots « tressaillent » sous la « pluie de flammes » du soleil, d’évoquer Apollon et ses flèches, et les Néréides, et la Galatée de Raphaël, avec sa suite de monstres mythologiques.


Maupassant n’a pas de ces souvenirs, ou il les rejette. Chez lui, l’amour de la nature est un élan direct de l’âme, une vibration toute spontanée. Quand il sent son yacht courir, au matin, sur la mer « frémissante et violette », il goûte l’ivresse de sa propre vie dans la vie renaissante du monde, il éprouve la joie d’être et de refléter les formes lumineuses de l’univers. Cet appétit de sensations, Maupassant le garda toute sa vie. Il le prolongea, le nourrit, en en renouvelant l’objet par les voyages.


D’autres ont, en se déplaçant, un but archéologique, artistique, scientifique. Ils veulent étudier les mœurs, voir du pays, se donner des impressions nobles ou rares, selon leur tempérament de savants, de curieux ou d’artistes raffinés. Bourget, par exemple, s’enchante du paysage italien, mais visite surtout dévotement les obscurs monastères, les humbles musées de petites villes perdues, où se cachent les trésors d’art, les ineffables chefs-d’œuvre… Rien de tel chez Maupassant. Ce qu’il cherche, en pays étranger, c’est, avant tout, des sensations de nature. Il s’attarde aux rues de Naples, grouillantes de populace, va voir l’Etna tout près du cratère ; et sa suprême « béatitude » il l’éprouve, peut-être, un jour qu’il a jeté l’ancre dans un calme petit port ignoré, la minuscule et délicieuse rade de Porto-Fino.

Avec cela, son besoin de locomotion ne procède pas d’un bohémianisme vulgaire. Il n’avait aucun goût pour la roulotte. Il souffrait de la crasse, de l’inconfortabilité des hôtels, des gîtes de hasard. S’il brava la fatigue des étapes, s’il mangea l’affreux potage arabe, s’il but le lait aigre qui a fermenté dans une peau de bouc, c’est qu’il ne lui en coûtait pas de payer de cela le plaisir de voir l’Afrique, la « mystérieuse et troublante » Afrique, le pays de l’alfa, du sirocco et du mirage, et les lacs de sel du Zar’ez, et de sentir sur lui le grand souffle chaud du simoun dévastateur.


Maupassant recherche donc tout ce qui augmente en lui la joie de la vie, qu’il aspire par tous les sens et par tous les pores. Lui-même, il a trouvé la formule nette de cette aptitude essentielle, de cette disposition primordiale à aimer tout ce qui est. Il est un primitif.


« J’ai dans les veines, disait-il, le sang des vieux faunes ».


Son amour de la nature est proprement un instinct, qui le porte, en certains jours, à jouir de tout « à la façon d’un animal », — de l’air comme un oiseau, de l’herbe comme un cheval, de l’eau comme un poisson. C’est un sensitif, non un rêveur abstrait. C’est un panthéiste, qui subit irrésistiblement l’attrait des choses et mêle son âme consciente au grand torrent de la vie universelle.


(...)


* * *

Source