Marcel Proust : L’Universalité et le roman (par Léon Daudet)





Léon Daudet

L’Universalité et le roman

(1922)



L’Universalité et le Roman



Une cinquantaine d’amis et d’hommes de lettres ont suivi avant-hier, de l’église Saint-Pierre de Chaillot au Père-Lachaise, sous un brumeux ciel baudelairien, la dépouille mortelle du grand écrivain, du romancier de génie que fut notre cher Marcel Proust. Cette admiration commune réunissait des personnalité d’âges divers, où dominait la génération qui nous suit, celle de trente à quarante, déjà si riche et si variée. Il y avait là l’espérance intellectuelle de notre pays. Tous pleuraient, sincèrement, l’être admirable et bon qui venait de s’en aller sous les ombres, avec son habituelle sérénité. C’est encore dans notre métier qu’il y a le moins d’envie et le plus de justice, au moins avant l’âge congelant et recroquevillant des honneurs et des gros grains.


La presse parisienne n’a pas salué ce douloureux départ comme il eût convenu. Elle est mal et tardivement informée, en littérature comme en politique, et c’est un dommage. J’ai noté cependant un magnifique et juste article de M. de Pierrefeu dans les Débats. M. de Pierrefeu est un de nos très rares contemporains qui possèdent, avec le sens critique, la culture générale permettant de l’étayer. Il a bien vu l’importance exceptionnelle de l’œuvre de Proust, qui l’apparente à celle de Balzac, mais sous un plan différent et nouveau.


Comme l’œuvre de Balzac, celle de Proust possède l’universalité. Je veux dire qu’elle a des fenêtres sur tous les compartiments de la connaissance, en même temps que sur toutes les circonstances de la vie. La comédie humaine de Proust, cette étonnante Recherche du Temps perdu, dont six volumes sont encore à paraître, traite, elle aussi, de l’art militaire, de l’agriculture, de la philosophie, de la politique, de la géologie, des états des corps en mouvement, de la physiologie, de la sociologie, etc… et même des microbes et des psychopathies. Mais, alors que, chez Balzac, ces digressions, splendides et profondes, sont incluses massivement dans la pâte romanesque — tels les bijoux des matrones dans les arcs de triomphe romains – chez Proust, les mêmes digressions sont refondues et moralisées. Il est vrai que, par ailleurs, la trame romanesque proprement dite, ou, si vous préférez, dramatique, est d’un grain moins serré que chez Balzac, par la constante présence et l’intervention de la personnalité de l’auteur.


Mais, ceci dit, chez l’un comme chez l’autre la richesse est infinie et l’avidité mentale sans limites. On voit par eux l’immensité du champ romanesque, offrant autant de perspectives au génie créateur que la voie lactée, par un beau soir. La série de Proust, comme celle de Balzac, est une vie à côté de la vie, une vie en plus de la vie, agencée autrement, aussi complexe, amère, ironique, soudaine et rusée que l’existence de chacun de nous. C’est pourquoi je considère le roman comme l’expression la plus complète de l’art, comme une transposition de l’homme tout entier, plus exactement comme la possibilité de cette transposition intégrale, divin compris.


Il a paru, depuis vingt ans, un grand nombre de traités de psychologie, reposant presque tous sur cette idée fausse et primaire que la psychologie est un chapitre de la clinique ou de la physiologie. C’est par là qu’on en est arrivé aux aberrations falotes de la psychologie dite « expérimentale », du calcul appliqué aux sensations, etc… Qui ne donnerait, s’il réfléchit un peu, tout ce fatras, pour les pages, étrangement lumineuses, où Proust descend dans la conscience de son prochain et en extrait des alliages inconnus, que chacun cependant reconnaît comme siens et intimes. « Plus profondément que n’est jamais descendu le plomb de la sonde », disait Quincey… Cela, chez Proust, sans aucune préciosité, ni affectation, comme par le seul effort d’une syntaxe puissante, où ruissellent, sous le pressoir de l’intelligence, les grappes des mots intenses et des termes exacts.


On m’a raconté que, quelques heures avant sa mort, Marcel Proust, qui ne cessait de s’étudier, avait demandé, à la personne qui le veillait, de lui remettre une feuille de manuscrit, où était peinte l’agonie d’un de ses personnages :


« J’ai quelques retouches à y faire, maintenant que me voici presque au même point. »


Car il était d’un scrupule extraordinaire en fait d’observation, et ce puissant imaginatif ne cessait de contrôler son imagination par le réel. On lui doit, entre autres, cette remarque, subtile et vraie, que de menues circonstances déterminent souvent des actions importantes, par leur maturation dans le voisinage de la volonté. Alors que des conjonctures graves, et même tragiques, peuvent nous laisser inertes et défibrés. Aucun philosophe, à ma connaissance, parmi les contemporains, n’a mieux décrit ces confins de la raison – ou de la déraison – et du vouloir, baptisés génériquement « images motrices ». En outre, Proust ne se contente pas de décrire. Il lui plait encore de juger, et sa position de moraliste, toujours originale, est aussi parfaitement saine.


De cette universalité et de cette tendance analytique en profondeur, est sortie une œuvre sans équivalent, de dimensions surprenantes, et dont les conquêtes sont rapides. Il s’agit maintenant de lui faire sa place. On m’apprend que la Nouvelle Revue française – où écrivait régulièrement Marcel Proust – a la bonne idée de consacrer à notre ami son numéro entier de janvier prochain. C’est un projet noble et utile. Le grand romancier est, pour sa patrie, une richesse, un pôle d’attraction incomparables. Encore faut-il qu’elle le mette en valeur. C’est à cela que devrait servir la critique. Mais la critique, chez nous, semble exténuée, académique et craintive en diable, ou barrée de parti pris ridicules, ou perdue de passions politiques, ou désireuse de faire sa cour à quelques crétins et pontifes « arrivés »… je veux dire arrivés au néant.


C’est ce qui fait que j’applaudis à la multiplication des prix littéraires, qui compensent un peu, quant à ce genre si important de roman, la critique, inexistante ou abrutie. Si le prix Goncourt n’avait pas, en 1919, mis en vedette, brutalement, le nom de Marcel Proust, nous en serions encore, quant à cet étourdissant romancier, au silence, ou aux niaiseries qui accueillirent par exemple l’infortuné Arthur Rimbaud ; et ce serait honteux !


M. Zaharoff a eu la bonne et généreuse pensée de fonder un prix Balzac. Il rendrait aujourd’hui un grand service aux lettres, celui qui fonderait un prix Sainte-Beuve, un prix de la critique, restituant ainsi la vedette à cette pièce essentielle de l’architecture littéraire.



LÉON DAUDET.

Député de Paris.



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