Marcel Proust : Choix de Lettres (#1)

Dernière mise à jour : 22 juin 2021






À madame Nathé Weil

Hôtel de la Paix [septembre 1886]


Ma chère Grand-mère

  

Ne me sache pas gré de cette lettre. D’ailleurs depuis le savon de l’autre jour, j’ai très peur de me faire étriller à nouveau. Mais Mme Catusse m’a promis un petit air si je commençais à faire son portrait, un grand air si je le finissais et pour le tout, tous les airs que je voudrai. Ceci ne te dit rien n’est-ce pas ? Mais si tu avais entendu hier une certaine voix délicieusement pure et merveilleusement dramatique, toi qui sais toutes les émotions que le chant me procure, tu comprendrais que, pressé d’aller rejoindre des camarades qui jouent au croquet, je m’assieds au bureau de Mlle Biraben notre hôtesse pour te décrire Mme Catusse.


Je suis fort embarrassé. Mme Catusse doit voir ce portrait et bien que je le fasse, je te le jure par Artémis la blanche déesse et par Pluton aux yeux ardents, comme si jamais elle ne devait le voir, j’éprouve une certaine pudeur à lui dire que je la trouve charmante. C’est pourtant la triste réalité. Mme Catusse doit avoir de vingt-deux à vingt-cinq ans. Une tête ravissante, deux yeux doux et clairs, une peau fine et blanche, une tête digne d’être rêvée par un peintre amoureux de la beauté parfaite, encadrée de beaux cheveux noirs (Oh ! la tâche insupportable de braver Musset et d6e dire, surtout quand on le pense, Madame, vous êtes jolie, extrêmement jolie. Mais les divines mélodies de Massenet et de Gounod calmeront mes ennuis). La taille est petite, agréablement découpée. Mais rien ne vaut la tête qu’on ne peut se lasser de regarder. J’avoue que le premier jour je ne l’avais trouvée que jolie mais chaque jour son expression charmante m’a séduit davantage, et j’en suis arrivé à une admiration muette.


Eh bien non, je paraîtrais un imbécile à Mme Catusse et je réserve pour une lettre qu’elle ne verra pas la célébration de ses charmes physiques.


La conversation de Mme Catusse m’est venue consoler de mes chagrins multiples et de l’ennui que respire Salies pour qui n’a pas assez de « doubles muscles » comme dit Tartarin, pour aller chercher dans la fraîcheur de la campagne avoisinante le grain de poésie nécessaire à l’existence, et dont hélas, est complètement dépourvue la terrasse pleine de caquets et de bouffées de tabac où nous passons notre existence.


Je bénis les dieux immortels qui ont fait venir ici une femme aussi intelligente, aussi étonnamment instruite, qui apprend tant de choses et répand un charme aussi pénétrant «  mens pulcher in corpore pulchro ». Mais je maudis les génies ennemis du repos des humains qui m’ont forcé de dire des fadaises devant quelqu’un que j’aime autant, de si bon pour moi et de si charmant. C’est une torture.


Je t’aurais dit combien son séjour me ravit, combien je serais chagrin de son départ, j’aurais tâché de dépeindre éloquemment ses traits, et de te faire sentir sa beauté intérieure, j’aurais voulu te montrer sa grâce et te dire mon amitié, mais jamais ! mon rôle est déjà stupide ainsi.


Je t’embrasse furieux jusqu’à ce que ses « accents mélodieux, enchantant mon oreille, endorment mes douleurs ».


Bonjour Grand-mère, comment ça va-t-il ?


Marcel.





À Robert Dreyfus

[7 septembre 1888]

 

Mon cher ami,

  

As-tu voulu poliment me dire qu’Halévy me trouvait brac et toc ? Je te dirai que je n’ai pas très bien compris.


Je ne crois pas qu’un type est un caractère. Je crois que ce que nous croyons deviner d’un caractère n’est qu’un effet des associations d’idées. Je m’explique, tout en te déclarant que ma théorie est peut-être fausse, étant entièrement personnelle.


Ainsi je suppose que dans la vie, ou dans une œuvre littéraire, tu vois un Monsieur qui pleure sur le malheur d’un autre. Comme chaque fois que tu as vu un être éprouver de la pitié, c’était un être bon, doux et sensible, tu en déduiras que ce Monsieur est sensible, doux et bon. Car nous ne construisons dans notre esprit un caractère que d’après quelques lignes, par nous vues, qui en supposent d’autres. Mais cette construction est très hypothétique. Quare si Alceste fuit les hommes, Coquelin prétend que c’est par mauvaise humeur ridicule, Worms par noble mépris des viles passions. Item dans la vie. Ainsi Halévy me lâche, en s’arrangeant à ce que je sache que c’est bien exprès, puis après un mois vient me dire bonjour. Or parmi les différents Messieurs dont je me compose, le Monsieur romanesque, dont j’écoute peu la voix, me dit : « C’est pour te taquiner, se divertir, et t’éprouver, puis il en a eu regret, désirant ne pas te quitter tout à fait. » Et ce Monsieur me représente Halévy à mon égard comme un ami fantaisiste et désireux de me connaître.


Mais le Monsieur défiant, que je préfère, me déclare que c’est beaucoup plus simple, que j’insupporte Halévy, que mon ardeur – à lui, sage – semble d’abord ridicule, puis bientôt assommante – qu’il a voulu me faire sentir ça, que j’étais collant, et se débarrasser. Et quand il a vu définitivement que je ne l’embêterais plus de ma présence, il m’a parlé. Ce Monsieur ne sait pas si ce petit acte a pour cause la pitié, ou l’indifférence, ou la modération, mais il sait bien qu’il n’a aucune importance et s’en inquiète peu. Du reste, il ne s’en inquiète que comme problème psychologique.


Mais il y a la question de la lettre : est-ce x – est-ce y ? Tout est là. Si c’est x (ensemble des phénomènes d’amitié), la brouille n’a l’importance que d’un caprice, d’une épreuve, ou d’un dépit, et tout est dans la réconciliation.


Si c’est y – antipathie – la réconciliation n’est rien, la brouille est tout.

Oh ! pardon ! pour t’exposer ma théorie, j’ai pris toute une lettre et Joyant m’appelle. À une autre fois ma lettre. Mais sur cette question tu peux assurer mes investigations psychologiques. Car tu sais bien si Halévy t’a dit (et je ne lui en voudrais pas) : ce Proust, quel assommoir !


Ou ce Proust est plutôt gentil.

Il est vrai qu’il y a la troisième solution, la plus probable :

Qu’il ne t’en a pas parlé du tout.

Je ne suis qu’un corps neutre.

Éclaircis-moi ce petit problème. Je te répondrai sur ce que tu voudras.


Trois pardons :

1° De ne pas t’avoir répondu plus tôt : mais ma mère partait et mon frère. Puis départ chez Joyant.

2° Si mal écrit et galopé à tous les points de vue : Joyant m’attend.

3° T’avoir embêté avec cela... Ça m’intéresse !...


Bien à toi.


Marcel Proust.