Marcel Proust : Choix de Lettres (#1)

Dernière mise à jour : juin 22






À madame Nathé Weil

Hôtel de la Paix [septembre 1886]


Ma chère Grand-mère

  

Ne me sache pas gré de cette lettre. D’ailleurs depuis le savon de l’autre jour, j’ai très peur de me faire étriller à nouveau. Mais Mme Catusse m’a promis un petit air si je commençais à faire son portrait, un grand air si je le finissais et pour le tout, tous les airs que je voudrai. Ceci ne te dit rien n’est-ce pas ? Mais si tu avais entendu hier une certaine voix délicieusement pure et merveilleusement dramatique, toi qui sais toutes les émotions que le chant me procure, tu comprendrais que, pressé d’aller rejoindre des camarades qui jouent au croquet, je m’assieds au bureau de Mlle Biraben notre hôtesse pour te décrire Mme Catusse.


Je suis fort embarrassé. Mme Catusse doit voir ce portrait et bien que je le fasse, je te le jure par Artémis la blanche déesse et par Pluton aux yeux ardents, comme si jamais elle ne devait le voir, j’éprouve une certaine pudeur à lui dire que je la trouve charmante. C’est pourtant la triste réalité. Mme Catusse doit avoir de vingt-deux à vingt-cinq ans. Une tête ravissante, deux yeux doux et clairs, une peau fine et blanche, une tête digne d’être rêvée par un peintre amoureux de la beauté parfaite, encadrée de beaux cheveux noirs (Oh ! la tâche insupportable de braver Musset et d6e dire, surtout quand on le pense, Madame, vous êtes jolie, extrêmement jolie. Mais les divines mélodies de Massenet et de Gounod calmeront mes ennuis). La taille est petite, agréablement découpée. Mais rien ne vaut la tête qu’on ne peut se lasser de regarder. J’avoue que le premier jour je ne l’avais trouvée que jolie mais chaque jour son expression charmante m’a séduit davantage, et j’en suis arrivé à une admiration muette.


Eh bien non, je paraîtrais un imbécile à Mme Catusse et je réserve pour une lettre qu’elle ne verra pas la célébration de ses charmes physiques.


La conversation de Mme Catusse m’est venue consoler de mes chagrins multiples et de l’ennui que respire Salies pour qui n’a pas assez de « doubles muscles » comme dit Tartarin, pour aller chercher dans la fraîcheur de la campagne avoisinante le grain de poésie nécessaire à l’existence, et dont hélas, est complètement dépourvue la terrasse pleine de caquets et de bouffées de tabac où nous passons notre existence.


Je bénis les dieux immortels qui ont fait venir ici une femme aussi intelligente, aussi étonnamment instruite, qui apprend tant de choses et répand un charme aussi pénétrant «  mens pulcher in corpore pulchro ». Mais je maudis les génies ennemis du repos des humains qui m’ont forcé de dire des fadaises devant quelqu’un que j’aime autant, de si bon pour moi et de si charmant. C’est une torture.


Je t’aurais dit combien son séjour me ravit, combien je serais chagrin de son départ, j’aurais tâché de dépeindre éloquemment ses traits, et de te faire sentir sa beauté intérieure, j’aurais voulu te montrer sa grâce et te dire mon amitié, mais jamais ! mon rôle est déjà stupide ainsi.


Je t’embrasse furieux jusqu’à ce que ses « accents mélodieux, enchantant mon oreille, endorment mes douleurs ».


Bonjour Grand-mère, comment ça va-t-il ?


Marcel.





À Robert Dreyfus

[7 septembre 1888]

 

Mon cher ami,

  

As-tu voulu poliment me dire qu’Halévy me trouvait brac et toc ? Je te dirai que je n’ai pas très bien compris.


Je ne crois pas qu’un type est un caractère. Je crois que ce que nous croyons deviner d’un caractère n’est qu’un effet des associations d’idées. Je m’explique, tout en te déclarant que ma théorie est peut-être fausse, étant entièrement personnelle.


Ainsi je suppose que dans la vie, ou dans une œuvre littéraire, tu vois un Monsieur qui pleure sur le malheur d’un autre. Comme chaque fois que tu as vu un être éprouver de la pitié, c’était un être bon, doux et sensible, tu en déduiras que ce Monsieur est sensible, doux et bon. Car nous ne construisons dans notre esprit un caractère que d’après quelques lignes, par nous vues, qui en supposent d’autres. Mais cette construction est très hypothétique. Quare si Alceste fuit les hommes, Coquelin prétend que c’est par mauvaise humeur ridicule, Worms par noble mépris des viles passions. Item dans la vie. Ainsi Halévy me lâche, en s’arrangeant à ce que je sache que c’est bien exprès, puis après un mois vient me dire bonjour. Or parmi les différents Messieurs dont je me compose, le Monsieur romanesque, dont j’écoute peu la voix, me dit : « C’est pour te taquiner, se divertir, et t’éprouver, puis il en a eu regret, désirant ne pas te quitter tout à fait. » Et ce Monsieur me représente Halévy à mon égard comme un ami fantaisiste et désireux de me connaître.


Mais le Monsieur défiant, que je préfère, me déclare que c’est beaucoup plus simple, que j’insupporte Halévy, que mon ardeur – à lui, sage – semble d’abord ridicule, puis bientôt assommante – qu’il a voulu me faire sentir ça, que j’étais collant, et se débarrasser. Et quand il a vu définitivement que je ne l’embêterais plus de ma présence, il m’a parlé. Ce Monsieur ne sait pas si ce petit acte a pour cause la pitié, ou l’indifférence, ou la modération, mais il sait bien qu’il n’a aucune importance et s’en inquiète peu. Du reste, il ne s’en inquiète que comme problème psychologique.


Mais il y a la question de la lettre : est-ce x – est-ce y ? Tout est là. Si c’est x (ensemble des phénomènes d’amitié), la brouille n’a l’importance que d’un caprice, d’une épreuve, ou d’un dépit, et tout est dans la réconciliation.


Si c’est y – antipathie – la réconciliation n’est rien, la brouille est tout.

Oh ! pardon ! pour t’exposer ma théorie, j’ai pris toute une lettre et Joyant m’appelle. À une autre fois ma lettre. Mais sur cette question tu peux assurer mes investigations psychologiques. Car tu sais bien si Halévy t’a dit (et je ne lui en voudrais pas) : ce Proust, quel assommoir !


Ou ce Proust est plutôt gentil.

Il est vrai qu’il y a la troisième solution, la plus probable :

Qu’il ne t’en a pas parlé du tout.

Je ne suis qu’un corps neutre.

Éclaircis-moi ce petit problème. Je te répondrai sur ce que tu voudras.


Trois pardons :

1° De ne pas t’avoir répondu plus tôt : mais ma mère partait et mon frère. Puis départ chez Joyant.

2° Si mal écrit et galopé à tous les points de vue : Joyant m’attend.

3° T’avoir embêté avec cela... Ça m’intéresse !...


Bien à toi.


Marcel Proust.





À Adrien Proust

9, boulevard Malesherbes

[septembre 1893]


Mon cher petit papa

  

J’espérais toujours finir par obtenir la continuation des études littéraires et philosophiques pour lesquelles je me crois fait. Mais puisque je vois que chaque année ne fait que m’apporter une discipline de plus en plus pratique, je préfère choisir tout de suite une des carrières pratiques que tu m’offrais. Je me mettrai à préparer sérieusement, à ton choix, le concours des Affaires étrangères ou celui de l’École des Chartes.


– Quant à l’étude d’avoué je préférerais mille fois entrer chez un agent de change. D’ailleurs sois persuadé que je n’y resterais pas trois jours ! –. Ce n’est pas que je ne croie toujours que toute autre chose que je ferai autre que les lettres et la philosophie, est pour moi du temps perdu. Mais entre plusieurs maux il y en a de meilleurs et de pires. Je n’en ai jamais conçu de plus atroce, dans mes jours les plus désespérés, que l’étude d’avoué. Les ambassades, en me la faisant éviter, me sembleront non ma vocation, mais un remède.


J’espère que tu verras ici M. Roux et M. Fitch. Chez M. Fitch il y a je crois Delpit. Je te rappelle (crainte de break) que c’est le frère de Mme Guyon.


Je suis charmé de me retrouver à la maison dont l’agrément me console de la Normandie et de ne plus voir (comme dit Baudelaire en un vers dont tu éprouveras j’espère toute la force)

... le soleil rayonnant sur la mer.


Je t’embrasse mille fois de tout mon cœur.


Ton fils

Marcel.





À Marie Nordlinger

[?]


Chère amie,

  

La plus jolie chose que j’aie jamais vue, c’est une fois, à la campagne, dans un miroir qui était adapté à une fenêtre, un morceau du ciel et du paysage avec un bouquet choisi d’arbres fraternels. Et cet enchantement forcément fugitif d’une heure déjà lointaine, il me semble que c’est lui-même dont vous venez de me faire présent pour toujours. Et le verre même du miroir couvre encore de sa protection mystérieuse et lucide le bouquet d’arbres qui semblent être venus vivre là par choix, parce qu’ils se plaisaient ensemble et forment un groupe imposant, et l’heure passagère du ciel triste. Combien je vous sais gré de ce présent merveilleux, de ce don d’un lieu de la nature, d’une heure de temps, d’une nuance et d’une minute de votre âme attentive à la nature, et pleine aussi de secrets qui ne sont qu’à elle. Je vous remercie vraiment de tout mon cœur.


Votre


Marcel Proust.





À Georges de Lauris

[Vers 1905]


Cher Georges,

  

Après le téléphone malaisé de ce soir je vous ai écrit mais arrivé à la quatrième page, j’ai trouvé ma lettre à peine commencée et qu’elle me fatiguerait trop à finir (néanmoins j’en garde le début pour vous être montré comme preuve de bonne volonté). Je vous expliquais comment le silence par lequel j’ai répondu (si l’on peut dire) à votre lettre était dû non à la négligence mais à un scrupule de délicatesse que vous apprécierez je crois. Plutôt qu’un historique fatiguant à écrire (car maintenant je n’ai plus aucune raison de ne pas rompre le silence), je vous raconterai cela quand vous viendrez, cela qui est d’ailleurs entièrement dénué d’intérêt, sauf celui qu’il y a pour moi à ce que vous ne me jugiez pas trop paresseux avec vous.


Mes heures sont un peu meilleures. Donc vous pourriez venir me voir peut-être et même une fois vous pourriez risquer, téléphonez si vous voulez, vers sept heures et demie, sept heures et quart ; je suis impropre aux longues causeries, mais l’heure elle-même ne nous permettra pas d’atteindre mes oppressions et nous aurons pu ainsi nous serrer la main (hélas ce n’est pas tous les jours, mais c’est maintenant quelquefois) je vous envoie mille amitiés.


Marcel Proust.





À Émile Mâle


Grand-Hôtel, Cabourg, Calvados

102, boulevard Haussmann, Paris

Jeudi, 8 août 1907


Cher Monsieur,

  

Je viens de passer une année entière dans mon lit, avec des crises si imprévues que, n’osant pas faire un projet une heure d’avance, je n’ai pas cru pouvoir me permettre de solliciter de vous la faveur d’une visite, – ce qui eût déjà été très hardi – que j’aurais pu me trouver hors d’état de recevoir, une crise étant survenue. Je me suis levé cinq fois cette année.


Dernièrement, me sentant un peu mieux, j’avais envoyé quelqu’un chez vous, vous exposer cette situation, et vous demander si vous consentiriez à venir me voir un soir. Mais je suis mal tombé, vous aviez quitté Paris depuis deux jours, étiez à la campagne et deviez, a dit votre concierge, repasser prochainement par Paris, mais en le traversant seulement pour reprendre un autre train. Tout projet de vous voir était donc irréalisable.


Et voici que j’ai quelque chose de pressé à vous demander ; les médecins m’ayant forcé en quelques heures à quitter Paris, je voudrais profiter, peut-être du dernier voyage qui me soit concédé, pour visiter des monuments ou des sites que vous me diriez particulièrement émouvants. Je suis momentanément à Cabourg, Grand Hôtel. Mais, dans l’extrême instabilité des projets où me réduit mon état de santé (qui peut me forcer d’une heure à l’autre à rentrer à Paris, comme il peut me permettre un plus long séjour), il serait peut-être plus prudent que vous me répondiez – si vous voulez bien me répondre – 102, boulevard Haussmann, Paris. Cependant je laisserai mon adresse au Grand Hôtel. Répondez-moi ou vous voudrez. Enfin, si vous perdiez les deux adresses, vous pourriez m’écrire à mon ancienne demeure, 45, rue de Courcelles, d’où l’on me ferait suivre certainement la lettre, avec un peu de retard.


Voici donc mes questions :


1° Qu’y a-t-il de plus intéressant à voir en Normandie ? Je ne me place pas exclusivement au point de vue cathédrales ni même des monuments. En tout cas une ville restée intacte (comme m’a paru jadis, du chemin de fer, Semur, qui m’avait tant plu) serait plus féconde pour mes rêves – ou tel vieux port ou enfin je ne sais quoi que vous connaissiez – qu’une cathédrale qui ne serait pas très particulière – ou vraiment sublime – et puisque nous parlons vieilles villes, puis-je quitter dès ce paragraphe et pour une seconde la Normandie, pour vous demander si Fougères, Vitré, Saint-Malo, Guérande sont des choses de premier ordre, et si elles vaudraient la peine d’un voyage ? Y a-t-il des équivalents (ou supérieurs) ailleurs, dans d’autres régions ? Pour revenir à la Normandie, y a-t-il des monuments (et si j’ai dit que je ne me limitais pas aux églises renouvelées par votre parole, rendues à tout leur prestige par le fait d’être indiquées par vous, elles m’enchanteront) plus intéressants à Lisieux, ou à Falaise, ou à Vire, ou à Bayeux, Caudebec, Ouistreham, etc., etc., ou à Valognes, ou à Coutances, ou à Saint-Lô, ou peut-être dans des endroits moins connus où la surprise de les trouver ne me les rende que plus touchants, surtout si le paysage conspire un peu avec elles ? Je ne tiens nullement à ces noms et accueillerai avec joie ceux que vous me direz ;


2° Si je me sens la force d’entreprendre un voyage en Bretagne, avez-vous certains points de vue à me recommander particulièrement, beautés soit d’art, soit de nature, soit d’histoire, soit de légendes ? Et accessoirement Roscoff et Paimpol sont-ils de premier intérêt et l’un d’eux peut-il remplacer l’autre ou tous deux peuvent-ils être remplacés par un troisième ?

Enfin, si je ne pouvais ni rester à Cabourg ni aller en Bretagne, pourriez-vous m’indiquer près de Paris, en Seine-et-Oise par exemple, des choses qui vous semblent aussi frappantes pour l’imagination qu’en Normandie ou en Bretagne ? Il y a à Cabourg, si les souffrances que j’ai en ce moment se calment un peu, des taximètres automobiles qui me permettraient d’explorer assez loin la Normandie. En général, à moins qu’elles ne restituent un ordre d’existence tout à fait particulier et sans partager d’ailleurs, absolument, les idées courantes à cet égard, les monuments restaurés ne me donnent pas la même impression que les pierres mortes depuis le douzième siècle par exemple, et qui en sont restées à la Reine Mathilde. (Ceci dit en pensant à Caen où je suis allé et où je peux retourner si vous me le conseillez, et où quelques paroles excitatrices et guidantes de vous m’auraient été indispensables : j’y aurais eu cent fois plus de plaisir). Le Mont-Saint-Michel est-il un monument très restauré ou bien une des plus belles choses de France ? Je l’ai vu mais quand j’étais tout petit, sinon la difficulté de l’accès m’y ferait renoncer.


Excusez-moi, Monsieur, je suis si fatigué que je vous demande pêle-mêle des choses bien indiscrètes et bien ennuyeuses. Et c’est un profane ignorant qui vous sollicite. Mais vous savez aussi que c’est un fervent de votre parole.


Veuillez agréer, cher Monsieur, mes excuses et mon admiration reconnaissante.


Marcel Proust.





À madame Émile Straus

[Fin avril 1908]


Madame,

  

Je suis bien triste que vous n’alliez pas bien, bien triste que nos « traitements » nous séparent, sans nous améliorer. Je me dis que si je montais des étages j’irais encore plus mal et que si vous voyiez du monde à Paris au lieu d’être en Suisse vous seriez encore plus fatiguée. C’est la chance de la médecine que notre impossibilité de savoir ce qui serait arrivé si, toutes choses étant restées les mêmes, nous avions suivi une autre hygiène. Car les choses ne sont jamais les mêmes, et comment démêler la part du temps, de mille causes inconnues, les caprices de la maladie elle-même.


Nous avons pris – ou plutôt moi j’ai pris – un triste pli avec vous depuis quelque temps. Dès que je suis près de vous je suis paralysé par une timidité inconnue, je sens un abîme entre nous et je deviens d’une stupidité qui m’exaspère d’autant plus qu’elle se manifeste devant vous, et qu’hors de votre présence elle n’est pas toujours si constante. Le sentiment que vous me considérez comme une boîte à potins, la nécessité de vous en fournir de nouveaux et de scandaleux y est peut-être pour quelque chose. J’en suis en ce moment bien démuni car depuis que je ne vous ai vue je ne suis presque pas sorti de chez moi et chez moi je ne vois personne.


Ce n’est guère que Reynaldo qui me dit de temps en temps ce qui se passe dans le « monde » où je ne vais jamais. Mais le fait d’en avoir connu chez vous autrefois les différents personnages me permet de m’intéresser plus facilement à ses récits. Je sais que Mme de F... votre amie (et qui fut même la mienne !) a rencontré l’autre jour M. de G... qui lui a reproché de ne jamais l’inviter. Elle lui a répondu « mais oui, je vous inviterai... eh ! bien non je ne pourrais pas, vous me rappelleriez trop mon pauvre Robert ! » Mot d’une authenticité indiscutable raconté par trois personnes présentes.


Sa rivale a eu quelques mots agréables. Mais vraiment vous raconter les mots des autres – excepté les mots involontaires – c’est trop stupide. Dans la moindre carte postale de vous il y a tellement mieux, par exemple dans la dernière : « On n’attend que moi. »


Je vois tout le temps dans les journaux des annonces d’expositions qui me tentent. Mais je me dis que j’attendrai toujours pour aller revoir des tableaux que nous puissions y aller ensemble. Et du reste je n’en ai jamais revu depuis le jour où j’avais été chez Durand-Ruel voir les admirables Nymphéas de Claude Monet. Je crois que le dernier soir où je suis allé chez vous est celui où Helleu m’attendait. Imaginez-vous que j’ai eu l’imprudence de lui dire d’un tableau de Versailles, d’une étude, que c’était ce qu’il avait fait de mieux. Quelques jours après je le recevais ! Je suis tellement confus de sa bonté que je ne sais que faire et je voudrais trouver quelque chose de joli qui lui fasse plaisir pour le remercier. Tout le monde est tellement gentil pour moi que cela me rend malheureux de ne pas savoir moi comment faire plaisir. Adieu Madame, j’espère que vous allez bientôt revenir et que je pourrai aller vous voir.


Votre respectueux admirateur qui vous aime.


Marcel Proust.





Jean Cocteau

[Fin mai 1911]


Cher Jean j’ai retrouvé une lettre adressée à vous par moi au Cap Martin, je vous en copie quelques passages.


Dans ton Midi, pour ces raisons, je t’écris, Jean :

Le silence est de plomb, la parole d’argent

Et les mots font du bien où l’on voit l’effigie

De l’Amitié, ou de Minerve, ou bien... d’Hygie

Donc reçois tous ceux-ci comme maigre salaire

De ton charme vivant qui sait si bien me plaire.

D’abord prose ; tu sais, homme talentueux.

M’imaginant Verlainien et fastueux

Tu m’as écris sur du papier de Mercure

Pour joindre aux boulingrins un faune dont n’a cure

Ton ami qui n’est pas si féru de Verlaine

Et grogne s’il lui faut ouvrir son bas de laine.

Aussi je n’envoyai, Jean, que cinquante francs.

Mais j’ai honte. Faut-il doubler, tripler ? Sois franc.

Autre chose, j’irai voir Maman Colibri

Parmi les jeunes gens ...

Qu’ils sont intéressants (j’entends, intéressés)

En dehors du classique et charmant ...

Vu par Forain pour moi dans sa ... légende.

Peut-on sentir de près les roses et les lys

De celui dont le nom hélas est Cazoli.

Et recuire cela de matins Jean Ken

Que j’appelais confit de fromage à la Krême.


Cher Jean, je n’ai pas la force d’en copier plus et j’ai beaucoup sauté. Inutile de répondre puisque Madame Colibri est finie. Et d’ailleurs tout cela, il faudra bien vous l’avouer, c’est de la blague. (Pas mon amitié, elle est vraie.)


Adieu Cher Jean


Marcel.


Excuser le tutoiement qui était « poétique » et dont vous excuserez la familiarité et la licence en lui appliquant la même épithète atténuante.





Madame Émile Straus

[Fin mai 1911]


Chère Madame Straus

  

Je vous écris au milieu d’une crise tellement effroyable que proférer un son au téléphone ou autrement me serait matériellement impossible. Je pense que mon porteur vous a dit que le dessin de Monnier a mystérieusement disparu au moment de l’emporter comme dans une nouvelle de Sherlock Holmes. J’espère surtout que c’est comme dans La Lettre volée, qu’il nous crève les yeux et que je vais l’apercevoir. Comme vous ne languissez pas après, je ne m’en fais pas trop de tourments vous l’aurez ces jours-ci mais si on ne vous a pas fait ma commission verbale vous n’avez rien dû comprendre à ma lettre.


Je n’aime pas la doublure mauve de l’enveloppe, simplement parce que ce n’est pas celle que j’ai jadis aimée. Mais au fond il faudrait, si j’avais les mêmes enveloppes, qu’elles me vinssent de vous, et m’apportassent précisément les lettres que je reçus alors de vous, et que je fusse justement dans les dispositions où j’étais alors. Décidément le bonheur est impossible.


Je suis très malheureux de ne pas vous voir et deux ou trois autres personnes. Mais sans cela les gens me plaignent de choses qui ne sont pas si tristes et dont la plus cruelle leur semble être d’être obligé de rester sans les voir. Or rien de plus charmant. D’autant plus que ceux que j’ai entraperçus le soir où je suis sorti pour aller à Saint-Sébastien m’ont paru très empirés. Les plus gentils ont versé dans l’intelligence et hélas pour les gens du monde l’intelligence, je ne sais pas comment ils font, n’est qu’un multiplicateur de la bêtise, qui l’amène à une puissance, à un éclat inconnus. Les seuls possibles sont ceux qui ont eu l’esprit de rester bêtes. Si je vais mieux j’irai à Cabourg et cette année, la dernière, je serai encore raisonnable pour travailler. Mais si le Palace de Trouville était aussi confortable avec des murs aussi épais je pourrais peut-être aller plutôt là pour être plus près des Mûriers.


Adieu Madame, à bientôt. Votre respectueux ami


Marcel Proust.



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