Marcel Proust, L'Étrange Humain (André Maurois)




André Maurois

A la recherche de Marcel Proust

(1949)



"Il avait l’air d’un homme qui ne vit plus à l’air et au jour, l’air d’un ermite qui n’est pas sorti depuis longtemps de son chêne, avec quelque chose d’angoissant sur le visage et comme l’expression d’un chagrin qui commence à s’adoucir. Il dégageait de la bonté amère."
Léon-Paul Fargue


L’ÉTRANGE HUMAIN



« Qu’as-tu fait de moi ? Qu’as-tu fait de moi ? Si nous voulions y penser, il n’y a peut-être pas une mère vraiment aimante qui ne pourrait, à son dernier jour, souvent bien avant, adresser ce reproche à son fils. Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons, par l’inquiète tendresse elle-même que nous inspirons et mettons sans cesse en alarme... »


Ces lignes, publiées par Proust dans une chronique du Figaro, quelques mois après la mort de sa mère, à propos d’un homme fin et bon soudain devenu fou et parricide, on ne peut douter qu’il ne les ait écrites en pensant à sa propre mère. Certes, il ne l’avait pas tuée à coups de poignard ; il l’avait soignée avec un authentique désespoir ; et si, en de rares billets, par dépit d’enfant gâté, il l’avait parfois bousculée, ces bouderies, toujours brèves, n’avaient jamais entamé l’adoration qu’il lui portait. Et pourtant il se sentait responsable de ce « lent travail de destruction que poursuit, dans un corps chéri, une tendresse douloureuse et déçue ». Mademoiselle Vinteuil et son amie, profanant le portrait du vieux musicien, seront, dans son livre, comme « un symbole de sa conscience tombée de ses remords », peut-être des plaisirs inavouables trouvés dans la profanation elle-même.


Il sait maintenant que jamais plus il ne connaîtra, dans l’univers réel, ce monde fondé « sur la bonté, sur le scrupule et sur le sacrifice », dont il s’était refusé à nier l’existence tant que vivait celle en qui cet idéal semblait s’incarner. Quel bonheur lui reste-t-il à poursuivre ? Les succès mondains ? Il les a tous obtenus et en a mesuré la vanité. L’amour charnel ? Il s’est attaché à « une funeste hérésie » qui ne lui permet pas d’en goûter les joies d’un cœur tranquille. L’espoir en Dieu ? Il voudrait croire et ne croit pas. Seule lui reste la fuite dans l’irréel. Marcel Proust va entrer en littérature comme d’autres en religion. Sa retraite se fera par étapes parce que, longtemps, il lui faudra, pour les besoins de son œuvre, maintenir avec le siècle des relations diplomatiques. Jusqu’à la fin, un fantôme plastronné de ouate, « tout pâle, avec une barbe bleue à force d’être noire », continuera de hanter, sur le coup de minuit, quelques maisons de Paris, quelques halls d’hôtels. Le vrai Marcel vivra désormais dans le passé.


« L’arche était close et il faisait nuit sur terre... Le monde que Noé contemplait, dans la nuit diluvienne, était un monde purement intérieur... »

Entre 1905 et 1911, à une date qui n’est pas exactement connue, Marcel Proust commença de mettre en forme son roman. « Nous savions, dit Lucien Daudet, qu’il écrivait un ouvrage dont il parlait à peine et comme en s’excusant. » Çà et là, dans ses lettres, on devine le travail qui s’accomplit. Des morceaux détachés du livre paraissent dans Le Figaro, sous forme de chroniques : Épines blanches, épines roses ; Rayons de soleil sur le balcon ; L’Église de village. En 1905, Marcel lit à Reynaldo Hahn les deux cents premières pages et il est rassuré par la chaleur de l’accueil. La même année, il consulte Georges de Lauris sur le nom de Guermantes et sur la division de l’œuvre en volumes. Derrière un opaque rideau de maladie et de mystère, Proust monte silencieusement ses décors et fait répéter ses personnages. Jusqu’à 1905, il n’avait pas trouvé la force de sacrifier le présent au souvenir. Son sujet aussi l’effrayait :


« Le poète est à plaindre et qui n’est guidé par aucun Virgile d’avoir à traverser les cercles d’un Enfer de soufre et de poix, de se jeter dans le feu qui tombe du ciel pour en ramener quelque habitant de Sodome... »


La mort de ses parents, la maturation de ses idées, sans doute aussi quelque soudaine illumination, tout cela fit qu’il se mit alors au travail. Il se sentait très malade. Vivrait-il encore assez longtemps pour faire son œuvre ? Il savait que son cerveau était « un riche bassin minier, où il y avait une étendue immense et fort diverse de gisements précieux... » Mais aurait-il le temps de les exploiter ?


Le livre qu’il avait à écrire allait être long : « Il lui faudrait beaucoup de nuits, peut-être cent, peut-être mille... » Ce serait un livre aussi long que les Mille et une Nuits, mais tout autre. Il aurait besoin, pour l’écrire, d’une constance et d’un courage infinis. « J’avais vécu dans la paresse, dans la dissipation des plaisirs, dans la maladie, les soins, les manies, et j’entreprenais mon ouvrage à la veille de mourir, sans rien savoir de mon métier... » Il a dit quelque part que la paresse l’avait sauvé de la facilité, et la maladie de la paresse. C’est exact. Sans sa dissipation première, il aurait écrit trop tôt des œuvres trop peu mijotées, trop faciles, et sans les maux qui, devenant plus graves, le contraignirent à rester chez lui et lui permirent de faire accepter par tous un mode de vie si singulier, il n’aurait pu se ménager la longue solitude sans laquelle aucune grande œuvre ne peut naître.


Il resta quinze mois Rue de Courcelles, dans l’appartement où étaient morts ses parents, « pour user le bail », puis, à la fin de 1906, alla vivre 102, Boulevard Haussmann, dans une maison appartenant à la veuve de son oncle Georges Weil, le magistrat. Marcel Proust à Madame Catusse : « Je n’ai pas pu me décider à aller habiter, sans transition, dans une maison que Maman n’aurait jamais connue et j’ai sous-loué pour cette année l’ancien appartement de mon oncle, dans la maison du 102, Boulevard Haussmann, où j’allais quelquefois dîner avec Maman, où j’ai vu mourir mon oncle dans la chambre qui sera la mienne, mais dont, sans ces souvenirs, les décorations dorées sur une muraille couleur chair, la poussière du quartier, le bruit incessant et jusqu’aux arbres appuyés contre la fenêtre répondent évidemment fort peu à l’appartement que je cherchais !... »


Dans cette nouvelle chambre, Marcel voulut que son lit, flanqué de la petit table qu’il appelait « la chaloupe » et qui portait des livres, des papiers, des porte-plume et le matériel des fumigations, fût orienté comme il l’avait été Boulevard Malesherbes et Rue de Courcelles, de manière « à laisser voir en diagonale l’entrée des visiteurs, à recevoir le jour de gauche — quand par hasard on le laissait entrer — et de gauche aussi la chaleur du foyer, toujours accusée d’être trop vive ou trop faible... » Les ouvrages entassés sur la chaloupe avaient presque tous été empruntés à des amis. Au temps du déménagement, la bibliothèque familiale s’était trouvée ensevelie sous les meubles, sous les lustres, sous les tapisseries, trop nombreux pour un appartement plus petit, de sorte que Marcel ne pouvait plus atteindre aucun de ses propres livres. Il lui arrivait de prêter à Georges de Lauris un Sainte-Beuve ou un Mérimée qu’il venait d’acheter, en lui disant :


« Gardez-le. Si j’en ai besoin, je vous le demanderai. Chez moi, il se perdrait... »

Le déménagement avait été, pour Marcel, un dépaysement et une tragédie. Il avait, suivant sa coutume, consulté tous ses familiers. Madame de Noailles avait, un soir, été appelée au téléphone, par le sommelier de l’Hôtel des Réservoirs à Versailles, qui lui avait demandé, avec une consciencieuse simplicité, « si elle conseillait à Monsieur Proust de louer l’appartement du Boulevard Haussmann ». Madame Catusse avait reçu de nombreuses lettres : « Croyez-vous que le mobilier de la chambre de Maman (bleu) soit très poussiéreux, ou qu’il soit bien pour ma chambre ? Le trouvez-vous joli ? Pour un petit salon, préféreriez-vous ce mobilier, ou celui du cabinet de Papa, Rue de Courcelles ?... » Et si les yeux charmants de Madame Catusse voulaient bien s’égarer sur les lavabos, lequel était le mieux ? Pour le grand salon, pouvait-elle lui acheter un tapis persan ? Et les tapisseries, trop grandes pour ces nouveaux murs, fallait-il les couper ou les replier ?


Surtout qu’elle le sauvât de tout bruit ! Si d’autres locataires de la maison avaient des travaux à exécuter, leur devoir n’était-il pas de faire venir les ouvriers la nuit, puisque lui, Marcel, dormait le jour ? Madame Catusse trouvant la mission difficile, Madame Straus à son tour était mobilisée. Ne connaissait-elle pas ce Monsieur Katz, dont la mère mettait en mouvement tant de marteaux diaboliques ? Ne pourrait-elle lui demander de ne commencer ses travaux qu’à midi ? « Je lui donnerai toutes les indemnités qu’elle voudra... J’ai obtenu d’un autre locataire qu’il fît ses travaux de huit heures (du soir) à minuit... » Mais il vaudrait encore mieux que Madame Katz ne fît pas venir d’ouvriers du tout : « Car, on a beau leur recommander de travailler d’un autre côté, de ne pas faire trop de bruit, leur donner tous les pourboires possibles, et au concierge, leur premier rite est d’abord de réveiller le voisin et de l’inciter à partager leur allégresse : « Frappez marteaux et tenailles », et ils mettent une obstination religieuse à n’y pas manquer... » Madame Straus, ironique et dévouée, invita Monsieur Katz à déjeuner, mais sa mère continua de construire «je ne sais quoi ! Car, depuis tant de mois, douze ouvriers par jour, tapant avec cette frénésie, ont dû édifier quelque chose d’aussi majestueux que la Pyramide de Chéops, que les gens qui sortent doivent apercevoir avec étonnement entre le Printemps et Saint-Augustin... »


La Pyramide de Katz achevée, ce fut le tour de Monsieur Sauphar : « Monsieur Straus m’a dit qu’autrefois, à la synagogue, les Sauphar, c’étaient les bruyantes trompettes qui réveillaient pour le Jugement même les morts. Il n’y a pas une grande différence avec ceux d’aujourd’hui... » La concierge de l’immeuble elle-même fut sommée d’intervenir :

« Madame Antoine, je vous serais obligé de savoir ce qui se passe chez le Docteur Gagey, où maintenant l’on tape à tout moment... A quatre heures, l’on a cloué, percé, etc., au-dessus de ma tête. Était-ce des ouvriers, le mécanicien, le valet de chambre ?... Tâchez de savoir qui c’était et écrivez-moi un petit mot à ce sujet, ce soir ou demain, si cela ne vous fatigue pas... »


Enfin il découvrit un remède : tapisser entièrement sa chambre de liège. Ce fut donc entre quatre murs doublés de subérine, et imperméables aux bruits du dehors, qu’il écrivit son grand livre. Autour de lui étaient ses Cahiers, des cahiers d’écolier recouverts de moleskine noire, où il découpait des passages choisis, pour les coller dans le manuscrit définitif. La chambre était remplie des volutes jaunes des fumigations et imprégnée de leur âcre odeur. A travers ce nuage, on apercevait Marcel, pâle, un peu bouffi, ses yeux brillant dans le brouillard, vêtu d’une chemise de nuit et de nombreux tricots superposés, grillés, effilochés. Ramon Fernandez a décrit l’une de ses visites nocturnes au Boulevard Haussmann, et la voix de Proust, cette miraculeuse voix, prudente, distraite, abstraite, ponctuée, ouatée, qui semblait former les sons au-delà des dents et des lèvres, au-delà de la gorge, dans les régions mêmes de l'intelligence...


Ses admirables yeux se collaient matériellement aux meubles, aux tentures, aux bibelots ; par tous les pores de sa peau, il semblait aspirer la réalité contenue dans la chambre, dans l'instant, dans moi-même ; et l’espèce d’extase qui se peignait sur son visage était bien celle du médium qui reçoit les messages invisibles des choses. Il se répandait en exclamations admiratives, que je ne prenais pas pour des flatteries puisqu’il posait un chef-d’œuvre partout où ses yeux s’arrêtaient... » Ce jour-là, il demanda à Fernandez, qui savait l’italien, de prononcer plusieurs fois les deux mots : senza rigore. Proust écoutait, les yeux fermés, et, beaucoup plus tard, Fernandez retrouva dans les Jeunes filles en fleurs ce « senza rigore, évocateur de foudre brute et de douce spiritualité ». Par où l’on voit combien chaque phrase de son livre était une expérience, un souvenir, et combien ce chasseur de sensations pratiquait « l’intuition intégrale ».


Toute visite se transformait en séance de travail. Il interrogeait avec passion, avec précision, avec incrédulité, ramenait au sujet l’interlocuteur qui s’évadait : ou bien, au contraire, prenait lui-même un détour pour arracher un aveu ou réveiller une mémoire. Souvent, il faisait son enquête par lettre. Proust à Lucien Daudet : « Vous devriez, vous qui avez vu très enfant la Princesse Mathilde, me faire (me décrire) une toilette d’elle, une après-midi de printemps, presque crinoline comme elle portait, mauve, peut-être un chapeau à brides avec violettes, telle enfin que vous avez dû la voir... » A Madame Straus, il demandait conseil au sujet des renards qu’il voulait acheter pour une jeune fille ; or les renards étaient fictifs, et la jeune fille l’Albertine du roman. Parfois, il dépêchait un messager nocturne, car ses brusques désirs de savoir devaient être satisfaits sur l’heure.


Déjà, au temps où il traduisait Ruskin, ses amis Yeatman racontaient qu’un soir on avait sonné chez eux. C’était le valet de chambre de Proust, qui leur avait dit de la voix la plus naturelle du monde : « Monsieur m’envoie demander à Monsieur et Madame ce qu’est devenu le cœur de Shelley. » Chaque spécialiste était consulté, Reynaldo Hahn sur la musique, Jean-Louis Vaudoyer sur la peinture, la famille Daudet sur les fleurs. En toutes choses, il voulait connaître le terme technique, « si bien qu’un musicien, un jardinier, un peintre ou un médecin peuvent croire, en le lisant, que Proust a consacré des années à la musique ou à l’horticulture, à la peinture ou à la médecine ». « Nous nous appliquions de notre mieux, dit Lucien Daudet, à le renseigner — sans savoir au juste dans quel but — au sujet des gâteaux qu’on trouve le dimanche, après la messe, chez le pâtissier de telle ville de province, ou encore au sujet des arbustes qui fleurissent en même temps que les épines et les lilas, ou des fleurs qui, sans être des jacinthes, sont cependant de la même qualité quant au port, à l’emploi, etc. »


Aux femmes, il demandait de l’éclairer sur leurs propres techniques. Proust à Madame Gaston de Caillavet : « Est-ce que par hasard vous pourriez me donner, pour le livre que je finis, quelques petites explications « couturières »? (Ne croyez pas que c’était pour cela que je vous avais téléphoné l’autre jour ; je n’y songeais, mais seulement à l’envie de vous voir)... » Suivaient de pressantes questions sur la robe qu’avait portée Madame Greffulhe à une représentation italienne du théâtre de Monte-Carlo, « dans une baignoire d’avant-scène fort noire, il y a à peu près deux mois » (et les réponses devaient être utilisées pour habiller la Princesse de Guermantes, à l’Opéra).


Il aurait voulu revoir des robes, des chapeaux portés par ses amies vingt ans plus tôt, et s’indignait de ce qu’elles ne les eussent pas conservés. « Mon cher Marcel, c’est un chapeau d’il y a vingt ans ; je ne l’ai plus... — Ce n’est pas possible, Madame. Vous ne voulez pas me le montrer. Vous l’avez et vous voulez me contrarier. Vous allez me faire une énorme peine... » Un soir, à onze heures trente, il arrivait chez ses amis Caillavet, qu'il n’avait pas vus depuis longtemps. « Monsieur et Madame sont-ils couchés ? Peuvent-ils me recevoir ?...» Naturellement, on le recevait. « Madame, voulez-vous me faire une immense joie ? il y a très longtemps que je n’ai vu votre fille. Je ne reviendrai peut-être plus ici... et il y a peu de chances pour que vous l’ameniez jamais chez moi ! Quand elle sera en âge d’aller au bal, je ne pourrai plus sortir ; je suis si malade. Alors, Madame, je vous en prie, laissez-moi voir ce soir Mademoiselle Simone.


—  Mais, Marcel, elle est couchée depuis longtemps.


—  Madame, je vous en supplie, allez voir. Si elle ne dort pas, expliquez-lui... »

Simone descendit et fit la connaissance de l’étrange visiteur. Que cherchait-il en elle ? Les impressions dont il avait besoin pour peindre Mademoiselle de Saint-Loup, fille d’une femme qu’a aimée le Narrateur.


C’était aussi à la poursuite d’images du passé que, si son état le lui permettait, il voyageait encore : « Je sors une fois par hasard, et c’est en général pour aller voir des aubépines, ou les falbalas de trois pommiers en robe de bal sous un ciel gris. » Quand ses crises devenaient trop fréquentes, il n’osait même plus regarder à travers la vitre les marronniers de son boulevard, et tout un automne se passait sans qu’il eût vu la couleur de la saison. Au temps des « vacances », il faisait « une consommation effrayante et platonique d’indicateurs et potassait mille voyages circulaires » qu’il rêvait entre deux et six heures du matin, sur sa chaise longue.


Si, au contraire, il allait un peu mieux, il se risquait au-dehors. « Les exceptions à la règle sont la féerie de l’existence », disait-il. La Duchesse de Clermont-Tonnerre le reçut un soir, à Glisolles, alors qu’il « faisait la Normandie » en taxi et admirait les fleurs à travers les vitres fermées de sa voiture. « On braqua les phares de l’auto sur les allées de rosiers. Les roses apparurent comme des beautés qu’on vient d’arracher au sommeil... » Il allait revoir « sous l’indifférence et l’opacité d’un ciel pluvieux, à qui ils parvenaient à dérober des trésors de lumière (par un miracle qui aurait pu être figuré dans la cathédrale, entre tant d’autres moins intéressants), les vitraux d’Évreux ». Pour supporter ces voyages, il se nourrissait exclusivement de café au lait et remerciait son hôtesse « d’avoir guidé, sur les marches nocturnes, ses pas tremblants de caféine ». En 1910, il rêva d’un séjour à Pontigny : « Connaissez-vous l’abbaye laïque de Paul Desjardins à Pontigny ? Si j’étais assez bien portant pour un séjour si peu confortable, voilà qui me tenterait... »


Mais surtout, dès qu’il le pouvait, il allait à Cabourg, pour y nourrir les fantômes de Balbec et l’ombre des jeunes filles en fleurs. Proust à Madame Gaston de Caillavet : « Je pense beaucoup à votre fille. Quel ennui qu’elle n’aille pas à Cabourg ! Je ne suis du reste pas du tout décidé à y aller cette année, mais, si elle y venait, je n’hésiterais plus... » Dans un hôtel, il lui fallait trois chambres (pour être certain d’échapper aux voisins bruyants), dont une pour Félicie. « Mais ne serait-ce pas ridicule d’amener ma vieille cuisinière à l’hôtel ? »


L’appartement devait être gai, confortable, sans pas au-dessus de la tête. Au besoin, il louerait aussi la chambre située au-dessus de la sienne. Tout le jour, il restait enfermé dans celle-ci, travaillant ou interrogeant les domestiques de l’hôtel qui lui apportaient, sur les clients ou sur le personnel, de précieux renseignements. Au coucher du soleil, son ennemi le Jour étant vaincu, il descendait, une ombrelle à la main, et restait un instant sur le seuil comme l’oiseau nocturne qui, au crépuscule, sort de sa sombre retraite — s’assurant que ce n’était pas seulement un nuage, qu’il n’y aurait aucun retour offensif de la lumière. Plus tard, assis à une grande table de la salle à manger, il recevait, simple, frileux, charmant, et offrait du champagne à ceux qui s’approchaient.


A Paris, il allait encore dans quelques salons, pour y suivre ses personnages, mais il y arrivait si tard que beaucoup, en le voyant, s’écriaient : « Marcel ! c’est un coup de deux heures du matin », et prenaient la fuite. Tel était le cas d’Anatole France, aux mercredis de Madame Arman de Caillavet. Il ne s’intéressait guère à Proust, qui lui écrivait pourtant, sur chaque livre nouveau, une lettre enthousiaste. (...)


Quand Proust recevait lui-même ce n’était plus, comme au temps de ses parents, dans sa propre maison, mais au restaurant et surtout à l’Hôtel Ritz, dont le maître d’hôtel, Olivier Dabescat, l’enchantait par sa discrète distinction, par son officieuse dignité et par sa science des bons usages. Donner un dîner pour Calmette, directeur du Figaro, qui accueillait avec bienveillance ses articles, c’était, aux yeux de Proust, un événement que préparaient de longues lettres à Madame Straus et des coups de téléphone (que, d’ailleurs, il ne donnait pas lui-même) à chacun des invités ; à Gabriel Fauré, qui devait jouer, car Reynaldo était à Londres où il chantait devant le Roi Édouard VII et la Reine Alexandra.... Et pouvait-on inviter Monsieur Joseph Reinach avec le Duc de Clermont-Tonnerre ? Et quel était l’ordre des préséances entre Fauré, « qui n’est plus jeune ; Calmette, pour qui je donne le dîner ; Béraud, qui est très susceptible ; Monsieur de Clermont-Tonnerre, qui est plus jeune, mais qui descend de Charlemagne ; des étrangers... » ?


Enfin le dîner avait lieu, dans un salon du Ritz, aux panneaux tendus de brocart cerise, à l’ameublement doré. « Deux Lapons gonflés de fourrures » étonnaient dans ce décor : c’était Proust et Madame de Noailles. Risler, engagé au dernier moment, jouait des ouvertures wagnériennes. Après le dîner venait l’heure des pourboires. Marcel voulait offrir trois cents francs à Olivier, et ses convives se précipitaient sur lui pour le contraindre à moins de générosité. Il passait outre.


Mais Cabourg, le Ritz, les visites nocturnes n’étaient que des coups de main destinés à rapporter des renseignements sur l’ennemi, c’est-à-dire sur le monde extérieur. La vraie vie de Proust, pendant ses années de travail, se passait dans le lit où il écrivait, entouré de ce que Félicie, héritée de Madame Proust (Françoise du roman), appelait « ses paperoles », c’est-à-dire ses carnets, ses cahiers de notes, ses innombrables photographies. A force de coller les uns aux autres des fragments qui, amalgamés, allaient former le plus beau livre du monde, les papiers se déchiraient çà et là. « C’est tout mité », disait Françoise. « Regardez, c’est malheureux, voilà un bout de page qui n’est plus qu’une dentelle. » Et, l’examinant comme un tailleur : « Je ne crois pas que je pourrai le refaire, c’est perdu.... » Mais rien n’était perdu et, lentement, comme le bœuf mode de Françoise, l’œuvre à laquelle désormais Marcel Proust devait, à la lettre, donner sa vie, se faisait."



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