Louise Ackermann : Pensées d’une solitaire (extraits)





Louise Ackermann

Pensées d’une solitaire

(1903)



[Louise-Victorine Choquet, dite Louise-Victorine Ackermann, née à Paris le 30 novembre 1813 et morte le 2 août 1890 (à 76 ans) à Nice, est une poétesse française.]





Que d’esprits ont la vue basse ! Ce sont des myopes pour lesquels un opticien devrait bien inventer des lunettes. Il y en a même de tout à fait aveugles. À ceux-là il faudrait faire subir l’opération de la cataracte intellectuelle. Mais s’y soumettraient-ils ? Leur cécité leur est si chère !




J’ai logé chez moi bien des sentiments, et, quoiqu’il y ait longtemps que je ne les héberge plus, je me souviendrai toujours qu’ils ont été mes hôtes et que nous nous sommes bien quittés.





Il est étrange que, parfaitement certains de la brièveté de la vie, nous prenions tant à cœur les intérêts qui s’y rapportent. Quelle est cette activité, ce mouvement, à l’entour de places et de richesses dont nous aurons si peu de temps à jouir ? Et ces pleurs sur des morts chéris que nous irons rejoindre demain ? L’homme sait tout cela, et cependant il s’agite, il s’inquiète, il s’afflige, comme si la fin de ces empressements et de ces larmes n’était pas prochaine, et nulle philosophie ne peut lui donner sur toutes choses l’indifférence qui convient à un condamné à mort sans espoir ni recours.



Mon premier soin, lorsque je me lève, est d’aller voir comment mes arbres ont passé la nuit, mes arbres fruitiers surtout. Quelle vivante image de la bonté que ces êtres muets qui tendent vers nous leurs bras chargés de présents !


Les occupations agricoles ont une vertu particulière : elles calment, elles émoussent. Elles sont surtout bonnes après de grandes douleurs ou de grands mécomptes. Il semble que la terre communique dès lors à l’homme un avant-goût de ce repos définitif qu’elle lui donnera quelque jour.




Perdu dans l’immensité de l’univers, l’homme semble disparaître, et pourtant c’est lui qui est le dépositaire unique des images, le miroir où viennent aboutir tous les rayons des choses. Le monde n’existe que quand il s’est reflété dans ses yeux, dans sa pensée. Ce n’est qu’en passant par ses sens et son intelligence que la nature se revêt de formes. C’est lui qui a créé la beauté ; il reste même en extase devant son œuvre.



Ce soir, du haut de ma tour, je regardais la lune qui se dégageait des dernières lueurs du jour. Le crépuscule venu, elle apparut sur un fond obscur. Elle ne se leva point ; elle était toute levée au milieu du ciel. Il en est ainsi de quelques-uns de nos sentiments : ils sont montés à l’horizon de notre âme sans que nous nous en soyons aperçus, mais, à un moment donné, nous sommes tout surpris de les trouver épanouis et rayonnants dans notre ciel intérieur.




Il y a chez chacun de nous, surtout dans la jeunesse, quelque chose qui chante. La plupart des hommes ne se rendent pas compte de cette musique vague et fugitive ; le poète seul arrête au passage les divins accents.





Il y a deux sortes de bon sens dans la vie : le petit et le grand bon sens. Le premier n’est que l’entente des intérêts ; l’autre est l’intelligence des devoirs et de la destinée.




Tout est pour le pire dans le plus mauvais des mondes possibles. Ce n’est pas à la porte de l’enfer, mais à celle de la vie qu’il faudrait écrire : Lasciate ogni speranza.




Nous savons de science certaine que dans quelques milliers d’années il ne restera plus rien de ces chefs-d’œuvre qui sont le patrimoine précieux de l’humanité. Des révolutions, qu’elles soient sociales ou terrestres, les auront anéantis. Cette perspective ne doit cependant pas décourager l’artiste. Au milieu des réalités attristantes et des luttes cruelles de la vie, lui seul peut sourire et se féliciter, car il a trouvé contre elles un refuge. Du haut de l’Idéal il plane au-dessus des misères et des laideurs de ce monde ; bien plus, il a ressaisi, par un simple acte d’intuition personnelle, quelques lignes des formes harmonieuses et pures de la pensée universelle : Puis n’aura-t-il pas eu, sur la terre éphémère, Son instant d’immortalité ?





Quand je me représente que j’ai apparu fortuitement sur un globe emporté lui-même dans l’espace, au hasard des catastrophes célestes ; quand je me vois entourée d’êtres aussi éphémères et aussi incompréhensibles que moi, lesquels s’agitent et courent après des chimères, j’éprouve l’étrange sensation du rêve. Je ne puis croire à la réalité de ce qui m’environne. Il me semble que j’ai aimé, souffert, et que je vais bientôt mourir en songe. Mon dernier mot sera : J’ai rêvé !


Nice, 1849-1869.



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