Louis Pergaud : lettres d'avant-guerre


"Je n'ai jamais maudit la vie que dans mes rêvasseries d'éphèbe privé d'affections, souvent par persuasion plutôt que réellement ; et pourtant, elle n'est pas toujours rose. Ces jours-ci qu'elle m'est plus marâtre que jamais, je m'attache à la trouver belle et à la vouloir vivre."

Louis Pergaud à Eugène Chatot, 18 janvier 1907



Arrivé à Paris depuis la Franche-Comté en août 1907, l'écrivain Louis Pergaud, qui a jusqu'alors publié le recueil de poèmes L'Aube (1904), y retrouve son bon ami le poète Léon Deubel. Ce dernier vit toujours dans une misère noire rue de l'Ave-Maria, mais il est ravi de pouvoir enfin s'occuper, à son tour, de celui qui l'a accueilli dans sa maison de Landresse à l'époque où il se mourait dans les rues de Paris. Cette fois donc, c'est Deubel qui a convaincu Pergaud de venir s'installer dans la capitale. Il lui ouvre les portes de sa minuscule mansarde délabrée, et les deux amis peuvent alors se livrer à leurs rêveries de jeunes poètes — quand ils ne sont pas rattrapés par leurs ennuis matériels. Car Deubel, comme à son habitude, accumule les dettes, et Pergaud s'en acquitte péniblement à sa place. Lui ne rechigne pas à la basse besogne, même s'il aurait préféré l'éviter : il a trouvé un petit emploi à la Compagnie des eaux, qui lui permet de mettre de côté un peu d'argent. Et, surtout, de subvenir à ses besoins et à ceux de son acolyte, dépourvu de sens pratique.

Si Louis Pergaud a obtenu un travail alimentaire, il n'abandonne pas pour autant la poésie. En septembre 1907, il cherche à faire publier son deuxième recueil, L'Herbe d'Avril, et demande à Léon Bocquet, éditeur de la revue Le Beffroi, de s'occuper de cet ouvrage, lui qui avait déjà édité L'Aube. Le 3 octobre 1907, Delphine Duboz rejoint son compagnon à Paris, et le couple s'installe au 7 rue de l'Estrapade dans le cinquième arrondissement. Delphine et Louis n'ont pas profité de l'occasion pour fermer la porte de leur nouveau nid à l'ami Deubel. Au contraire, ils l'accueillent toujours volontiers, et il occupe même une petite pièce mise à sa disposition. Leurs soirées passées à parler littérature et à fumer peuvent ainsi se poursuivre sous le regard bienveillant de Delphine.

Au printemps 1908, L'Herbe d'Avril paraît, peu salué par la critique. Léon Deubel, fidèle, lui qui avait écrit pour L'Aube : "Il est hors de doute que Louis Pergaud est un poète sur lesquels se fondent aujourd'hui les plus belles espérances", lui rend un nouvel hommage : "M. Louis Pergaud témoigne, dans son nouveau livre de poèmes, de qualités enviables. Son vers descriptif, lourd de sensations et de pensées, a des reliefs de médaille frappée dans un pur métal riche de neuves sonorités." Mais Pergaud cessera d'écrire des vers après la publication de ce deuxième volume, et se consacrera désormais à la prose, — aux récits animaliers, principalement. En 1910 paraît De Goupil à Margot, puis le célèbre La Guerre des Boutons en 1912, et Le Roman de Miraut, chien de chasse en 1913. Cette année voit aussi la parution posthume du recueil de Deubel, Régner, dont Pergaud s'est occupé après le suicide de son ami.

On connaît la suite de cette existence en dents de scie. La Première Guerre mondiale interrompt brutalement le début de gloire de Louis Pergaud, et anéantit les espoirs de Delphine puisqu'elle est veuve dès 1915. Elle continuera d'espérer jusqu'à la fin de la guerre le retour de celui qu'elle pense prisonnier.

Les extraits de lettres que nous avons sélectionnés et publiés ci-dessous correspondent à la période d'avant-guerre, de 1907 à 1914. L'article Louis Pergaud : correspondance de guerre, regroupe, lui, ses lettres du front, de 1914 à 1915. Tous les passages ont été choisis dans le recueil complet des lettres : Louis Pergaud, Lettres à Delphine, 1907-1915, Mercure de France, 2014.



Louis et Delphine Pergaud à Landresse



Correspondance, morceaux choisis



A Eugène Chatot, 18 janvier 1907


"Je n'ai jamais maudit la vie que dans mes rêvasseries d'éphèbe privé d'affections, souvent par persuasion plutôt que réellement ; et pourtant, elle n'est pas toujours rose. Ces jours-ci qu'elle m'est plus marâtre que jamais, je m'attache à la trouver belle et à la vouloir vivre.

Je supporte, ou plutôt je paye maintenant en ennuis quotidiens et viagers sans doute mes enthousiasmes de vingt ans. Principes politiques, sociaux, féministes ! Chansons que tout cela, vieux. Et on expie plus tard durement le plaisir d'avoir cinglé les habiles (les lâches peut-être) à coups de principes."



A Delphine Duboz, 24 août 1907


"Je suis habitué à cette vie de Paris fiévreuse et factice, qui me fait regretter les belles journées passées à errer dans les bois ou à causer avec ton père près de toi ou à jouer aux quilles avec le Fri, mais quand tu seras ici, j'aurai tout ce qu'il faut pour oublier les délices de la vie des champs.

(...) Je t'écrirai encore dimanche (...). Merci de tes bons souhaits ma chérie, c'est par des baisers et des caresses que je te paierai ici toutes les joies que me procurent tes bonnes lettres. Je te serre sur mon coeur de toutes mes forces en attendant impatiemment le 10 septembre. Ton Louis"



A Delphine Duboz, 27 septembre 1907


"J'ai reçu, ce matin, ta lettre et vois-tu, cela m'a redonné du courage.

Je traverse une vilaine période pleine de tracasseries et d'ennuis de toute nature. D'abord, Deubel, toujours sans emploi, ne fait rien pour essayer de gagner quelque chose et j'aurai juste de quoi payer mes frais d'installation en attendant que j'aie touché mon traitement.

(...) Il me tarde de quitter ce bouge de l'Ave-Maria où l'on ne peut absolument pas travailler.

Nous avons presque ri hier soir Deubel et moi de notre misère et de nos projets. Nous ne songions rien moins qu'à faire une Revue, à publier mon livre de vers, à acheter des meubles, etc., et voilà que comptant mon porte-monnaie, je trouve que tous frais d'installation réglés, il me restera environ 25 sous le 30 septembre.

C'est rigolo la vie. Il n'y a vraiment que toi, ma chérie, qui pourras faire marcher économiquement la boîte.

(...) Les temps sont proches où nous allons être réunis. Je n'attends plus que toi, ma bonne chérie, pour être tranquille et heureux."



A Léon Bocquet, 4 octobre 1908

"Je commence à être exaspéré contre cette coquine vie de bureau qui me vole tout mon temps ; j'écris par secousses et mon conte n'avance que lentement."



A Léon Bocquet, 14 janvier 1909


"(...) merci de vos bons souhaits et du réel service que vous m'avez rendu en me signalant à l'intention de Charles Morice. J'ai agi selon vos indications ; je n'ai pas encore reçu de nouvelles, ni Deubel non plus d'ailleurs.

S'il n'est pas trop tard pour vous présenter nos souhaits, acceptez-les en toute sincérité. Deubel avait manifesté l'intention de joindre quelques mots à ma lettre, mais il n'est pas chez nous, ce soir ; ne lui en veuillez pas trop si sa prose devient si rarissime. Dans la situation très pénible où il se trouve, un timbre, c'est deux sous et il est obligé de restreindre au-delà du strict nécessaire même sa correspondance."



A Octave Mirbeau, 1910


"Je vous ai soumis, il y a environ un mois le manuscrit d'un livre de contes sur les bêtes pour lequel j'aurais été très fier d'avoir une préface de vous.

Je présume, n'ayant pas reçu de réponse, que Goupil, Nyctalette, Fuseline, Roussard, Guerriot et Margot ne vous ont pas plu et j'en suis, je l'avoue, assez chagrin, car il n'est pas de suffrage auquel j'aurais été plus sensible qu'au vôtre.

Je n'en persévérerai pas moins dans l'oeuvre, car je persiste à croire que, ce faisant, je fais de l'art et de la vie, et qu'en dehors de leur intérêt psychologique, il se dégagera de mes contes quelque chose de plus largement, je ne dis pas humain, car ce mot a malheureusement changé trop de sens, mais le mot à trouver qui le remplacera (peut-être misanthrope)."



A Joseph Chenevez, 7 décembre 1910


"Il ne me reste plus qu'à te dire que j'ai trouvé la compagne aimée digne de ma vie, qui m'aime et me comprend comme la femme douce, pensive et brune et jamais étonnée dont parle Verlaine.

Te dire aussi que mon coeur n'a pas changé pour les amis et que si je me suis colleté avec la vie il ne m'en est pas resté de boue aux mains mais seulement un peu de neige au front.

Je n'ai rien dit ni rien fait contre ceux qui m'ont calomnié et sali ; mon succès futur et peut-être prochain sera ma seule vengeance."



A Joseph Chenevez, 10 février 1911


"Je ne m'appartiens plus. Moi qui étais sauvage, casanier, suis obligé, presque tous les jours, d'aller dans le salon de M. X..., ou de Mme Z... pour prendre du thé, manger des gâteaux et entendre des rosseries sur les absents. — C'est rigolo les premières fois, mais à la fin ce n'est plus drôle du tout ; les femmes d'hommes de lettres et les bas-bleus de la littérature sont souvent si laides et si bêtes. Je ne connais vraiment que Rachilde (Mme Vallette) qui soit une femme d'esprit et charmante. Mais tout le reste ne vaut vraiment pas un pet de lapin."



A Edmond Rocher, 21 juin 1912


"Pour ce qui est de moi on trouve sans doute que de 20 à 30 ans je n'ai pas assez mangé de vache enragée, et, cela se conçoit. Mais est-ce que ma prétendue jeunesse ne devrait pas être un titre de plus ! On dit : il est trop jeune comme on dirait il est trop vieux si j'avais dix ans de plus. Rien à faire. Quand on n'est pas fils d'archevêque et qu'on se fout de la politique il vaut mieux renoncer à gagner sa vie proprement dans les boîtes comme celle où j'opère. Le talent c'était bon au temps de Louis XIV et encore."



A Rachilde, 2 novembre 1912


"Votre estime m'est plus précieuse que celle de tous les grrrands critiques qu'on ne lit point et votre article me venge par avance et largement des coups d'épingle, des éreintements et du silence envieux des chers confrères qui s'agitent dans les feuilles à un ou deux sous."



A Lucien Descaves, 9 août 1913


"Le livre de Deubel Régner paraîtra cet automne au Mercure. J'en ai remis hier le manuscrit péniblement reconstitué à Vallette. Vous verrez quel admirable poète il était."



A Joseph Chenevez, 2 janvier 1914


"Tu as lu l'histoire navrante de ce pauvre Deubel. Tu as vu juste. C'est beaucoup plus par dégoût que par misère qu'il s'est suicidé. Il pouvait vivre, il vivait, il eût pu continuer ; mais il était usé vraiment pour avoir trop lutté et trop souffert. Et pourtant, quel poète admirable c'était !"



A Marcel Martinet, 2 août 1914


"Adieu les vacances. C'est Verdun pour commencer que je m'offre demain pour villégiature sans frais. Tu sais : je pars de bon coeur ! J'ai suivi les événements, je ne dis pas sans fièvre, mais avec beaucoup de calme et de sang-froid. Nous avons voulu passionnément la paix, mais à Berlin on veut la guerre. Jamais je n'accepterai la botte du Kaiser ! J'avais de la rage au coeur tous ces jours-ci contre les camarillas de canailles qui faisaient pleurer les femmes et tant pis pour ceux qui se trouveront devant mon fusil.

Ma femme reste ici jusqu'à ce qu'elle puisse rejoindre son père en Franche-Comté. Tâchez, toi et ta femme, de venir la voir de temps à autre : elle est résignée et courageuse, mais je sens que la séparation lui sera rude."