Louis Pergaud : correspondance de guerre

"Mon grand Mitou, je vais te quitter en pensant encore et toujours à toi. Qu'il sera beau le jour du retour, et comme nous nous aimerons."

Louis Pergaud à Delphine Pergaud, 29 novembre 1914



Louis Pergaud en uniforme, probablement en 1915, à Verdun


La première partie des extraits de lettres de Louis Pergaud était consacrée à la période d'avant-guerre. Cette seconde et dernière partie rassemble les passages des lettres que Pergaud parvient à griffonner entre deux percées allemandes. Particulièrement émouvante, cette correspondance est tout d'abord un profond témoignage d'amour ; celui que Louis éprouve pour Delphine, sa femme, à qui il écrit presque tous les jours. Un témoignage d'amitié, aussi, envers les fidèles Eugène Chatot, Marcel Martinet, Léon Hennique, Lucien Descaves, Edmond Rocher, qui l'accompagnent par la pensée et le soutiennent à distance. Et un témoignage de guerre, aussi, dont Pergaud décrit les horreurs à ses amis, — mais surtout pas à Delphine, qu'il épargne le plus possible pour ne pas l'inquiéter. Quel contraste, entre la douceur des lettres qu'il lui fait parvenir, et les détails qu'il donne aux amis ! Et pourtant, les billets qu'il envoie à sa femme ne sont pas exempts d'anecdotes en tous genres. Il lui conte tout, cela le distrait et le rassure, sauf ce qui serait susceptible de l'alarmer. Et les mots doux et petits noms tendres se multiplient ; "ma chère petite", "ma chère aimée", "ma petite gosse", "mon petit trésor", "mon Mitou", "mon bon Cricri". Il lui promet continuellement de revenir bientôt dans leur "petit nid" couler des jours tranquilles et heureux, comme pour conjurer le sort. Si, en parallèle, le mot "cauchemar" revient dans plusieurs lettres ("cauchemar", "le grand cauchemar", "cauchemar de souffrance"...), cela ne l'empêche pas de croire au Destin, qu'il pense favorable malgré tout. Il insiste d'ailleurs souvent sur cette idée, persuadé que sa bonne étoile le protègera des obus. Le 7 avril 1915, Louis Pergaud veut y croire encore : "A demain, ma chérie, je te prends dans mes bras et je t'embrasse de toute mon âme, de toutes mes forces et de tout mon coeur." Il est porté disparu dans la nuit du 7 au 8 avril, pendant l'assaut de la côte 233 à Marchéville-en-Woëvre.

Quelques semaines plus tôt, le 21 mars, il avait écrit à son fidèle ami Eugène Chatot une lettre plus pessimiste qu'à l'ordinaire : "Ci-joint une photo, que j'ai fait faire à Verdun, lors de mon passage quand j'étais adjudant. Elles sont rares. Garde-là en souvenir de moi, car je ne me fais pas d'illusion, si nous réattaquons, j'ai cinq chances contre une d'y laisser ma peau. Au revoir, cher vieux, fais-moi l'honneur de penser que, si j'étais un peu ému à la veille du combat, au moment de partir à la tête de mes poilus, j'y allais comme une fête et eux aussi."


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Également à lire, sur anthologia :

- Louis Pergaud, poète


Delphine Pergaud



Correspondance, morceaux choisis

Sélectionnés à partir du recueil complet des lettres de Pergaud, Louis Pergaud, Lettres à Delphine, 1907-1915, Mercure de France, 2014



A Léon Hennique, 2 août 1914


"Comme tout a été digne et grave ! J'en suis ému profondément et j'ai confiance. Jamais la patrie ne s'est présentée si belle : nous avons pour nous le droit d'abord, nos canons et la flotte anglaise. Et puis la foi et ce vieil amour de la terre de France qui vient de rejaillir éclatant et pur de partout.

Mais l'heure n'est pas venue de faire des phrases ; il faut faire son devoir tout simplement et on le fera."



A Delphine Pergaud, 24 août 1914


"Il est nécessaire, il est urgent de détruire jusqu'à la dernière pierre et jusqu'au dernier individu cette race de vipères qu'est la race prussienne ; l'avenir de l'Europe et du monde dépend de cette destruction. Nous ne faillirons pas à la tâche."



A Delphine Pergaud, 31 août 1914


"Ne sois pas triste, ma chère petite, nous ne sommes pas malheureux ici et j'espère bien te revoir. Si la séparation est un peu plus longue qu'on ne l'avait pensé tout d'abord, tant pis ; l'essentiel avant tout est de sauver la France, et personne, j'en suis sûr, ne faillira à son devoir. Chaque jour qu'on gagne accentue la gêne ennemie : encore un peu et il faudra bien, devant la menace russe, qu'ils reculent en Belgique. Ce sera pour eux le commencement de la fin. Espérons en ce jour, de toute la force de nos coeurs. Je t'embrasse ma chère aimée de toute mon âme. Ton Louis."



A Edmond Rocher, 31 août 1914


"La vie peut être un peu rude, mais, n'est-ce pas, "à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.""



A Delphine Pergaud, 8 septembre 1914


"Il fait un admirable temps d'automne : "Ah ! que ne suis-je assis à l'ombre des forêts", comme dirait à peu près ce vieux Racine et je pense avec un peu de mélancolie à la Comté, au bon papa Duboz, à Marie, à Joseph, à Fri, et à tous les nôtres qui sont partis comme moi, et je pense surtout à ma bien chère petite femme que je supplie d'être forte et de ne pas se tourmenter à mon sujet."



A Delphine Pergaud, 13 septembre 1914


"Grande joie aujourd'hui. J'ai reçu deux lettres de toi, et les nouvelles sont excellentes ! Enfin le grand cauchemar va finir et on va les chasser et les anéantir. Cela me ragaillardit tout à fait. Courage, ma bonne chérie (...)."


A Delphine Pergaud, 14 septembre 1914


"Au reste, j'ai quelques raisons de penser que la campagne ne va pas s'éterniser, et que, bientôt, je reverrai notre cher petit nid où nous continuerons à vivre des jours heureux, comme avant ce cauchemar."



A Delphine Pergaud, 30 septembre 1914


"Prends patience, mon bon petit cricri, et surtout ne t'inquiète pas à mon sujet : évidemment je n'ai pas les douceurs qui m'attendent là-bas ; mais comparé au sort de ceux qui combattent dans les tranchées, je suis un heureux, un veinard. Aujourd'hui il fait un temps superbe et je me sens tout gaillard ! Ah ! qu'il ferait bon courir par les bois de Landresse en écoutant brailler Miraut. Ce sera pour l'année prochaine sans doute."


A Delphine Pergaud, 10 octobre 1914