"Les Sensitifs", par Théodule Ribot

Dernière mise à jour : sept. 27





Théodule Ribot

La Psychologie des Sentiments

(1896)




"Commençons par établir les conditions les plus générales de la détermination des caractères, les grandes lignes d'orientation, les traits dominateurs qui impriment une marque nette et décisive. La vie psychique, considérée dans sa plus haute généralité, se ramenant à deux manifestations fondamentales sentir, agir; nous avons d'abord deux grandes divisions, les sensitifs et les actifs.


1° Les sensitifs qu'on pourrait nommer aussi les affectifs, les émotionnels, ont pour marque propre la prédominance exclusive de la sensibilité. Impressionnables à l'excès, ils ressemblent à des instruments en vibration perpétuelle et ils vivent surtout intérieurement. Les bases physiologiques de cette classe de caractère ne sont pas faciles à énumérer; mais si l'on admet (ce qui nous semble incontestable) que les sensations internes, organiques, de la vie végétative,sont la source principale du développement affectif, comme les sensations externes sont la source du développement intellectuel, il faut admettre ici une rupture d'équilibre en faveur des premières. Elle se traduit par une extrême susceptibilité du système nerveux aux impressions agréables ou désagréables. En général, cette classe comprend surtout des pessimistes; parce que une expérience vieille comme le monde prouve que les sensitifs souffrent plus d'un petit malheur qu'ils ne jouissent d'un grand bonheur. Inquiets, craintifs, timides, méditatifs, contemplatifs tels sont les termes très vagues par lesquels on peut les caractériser, pour le moment, sans sortir des généralités.


2° Les actifs ont pour marque dominante la tendance naturelle et sans cesse renaissante à l'action. Ils ressemblent à des machines toujours en mouvement et vivent surtout extérieurement. La base physiologique de cette classe de caractères consiste en un riche fond d'énergie, une surabondance de vie ce que Bain appelle la spontanéité très différente de la réaction intermittente et explosive des instables, et qui se réduit en somme à un bon état de nutrition. Pris en masse et sous leur forme pure, ils sont optimistes parce qu'ils se sentent assez de force pour lutter contre les obstacles, les vaincre et parce qu'ils prennent plaisir à la lutte. Gais, entreprenants, hardis, audacieux, téméraires telles sont leurs principales marques.


(...)


Le terme sentir s'applique à deux groupes distincts de manifestations psychiques, confondues à l'origine les états affectifs, les états représentatifs. Jusqu'ici, en employant ce terme, on n'a tenu compte que des seuls états affectifs, parce que seuls avec les mouvements ils sont primitifs dans la constitution du caractère. Ils forment la couche profonde, de première apparition; les dispositions intellectuelles forment une seconde couche, superposée. Ce qui est fondamental dans le caractère, ce sont les instincts, tendances, impulsions, désirs, sentiments tout cela et rien que cela.


C'est un fait d'une observation si simple et si évidente qu'il n'y aurait pas lieu d'insister, si la plupart des psychologues n'avaient embrouillé cette question par leurs incurables préjugés intellectualistes, c'est-à-dire par leur effort à tout ramener à l'intelligence, à tout expliquer par elle, à la poser comme le type irréductible de la vie mentale. Thèse insoutenable car, de même que physiologiquement la vie végétative précède la vie animale qui s'appuie sur elle; de même, psychologiquement, la vie affective précède la vie intellectuelle qui s'appuie sur elle. Le fond de tout animal, c'est l'appétit au sens de Spinoza, la volonté an sens de Schopenhauer, c'est-à-dire le sentir et l'agir, non le penser.


(...)


I. Les sensitifs.


Je distingue dans ce genre trois espèces principales qui vont être décrites, en allant du simple au complexe par conséquent en nous éloignant de plus en plus du type pur pour nous rapprocher des caractères mixtes.


1° La première espèce ne peut être fixée par aucun nom propre, c'est celle des humbles. Sensibilité excessive, intelligence bornée ou médiocre, énergie nulle tels sont leurs éléments constitutifs. Tout le monde en connaît de tels, car ils sont faciles à rencontrer. Leur note dominante, c'est la timidité ,la crainte et toutes les manières de sentir qui paralysent. Comme le lièvre de La Fontaine, ils vivent dans l'inquiétude perpétuelle. Ils craignent pour eux, pour leur famille, pour leur petite place ou leur petit commerce, pour le présent, pour l'avenir. Ils s'inquiètent de l'opinion de tout le monde, même d'inconnus qu'ils ne voient qu'en passant. Ils tremblent pour leur salut dans l'autre vie et, dans celle-ci, ils se sentent comme un néant dans l'organisme social qui pèse sur eux de tout son poids et que souvent ils ne comprennent pas. La plus petite mésaventure les ébranle profondément, parce qu'ils ont conscience d'être faibles, sans ressort pour l'action, sans esprit d'initiative.


Il n'est personne qui ne puisse mettre des noms au-dessous de ce portrait; mais je ne puis donner aucun nom propre justement parce qu'ils sont humbles. J'ai éliminé de cette étude les cas pathologiques; mais je note à titre d'éclaircissement que beaucoup d'hypocondriaques appartiennent à ce type et nous le montrent en grossissement.


2° La deuxième espèce est celle des contemplatifs, qui se distinguent des précédents par un développement intellectuel très supérieur; en sorte que leurs cléments constitutifs peuvent être énumérés dans l'ordre suivant : sensibilité très vive, intelligence aiguisée et pénétrante, activité nulle. Je groupe sous cette rubrique des variétés assez nombreuses,mais qui se ressemblent toutes parce qu'elles ont en commun les trois marques précitées.


Les indécis, comme Hamlet, qui sentent beaucoup, pensent beaucoup et ne peuvent passer à l'action. Certains mystiques (non les grands, ceux qui ont agit et que nous retrouverons plus tard), mais les purs adeptes de la vie intérieure qui se trouvent à toutes les époques et dans tous les pays (yoghis de l'Inde, soufis persans, thérapeutes, moines de toutes croyances), plongés dans la vision béatifique, n'ayant rien écrit ni rien fondé; ayant, suivant leur rêve, traversé le temps sans y laisser leur trace.


Les analystes, au sens purement subjectif, c'est-à-dire ceux qui s'analysent eux-mêmes assidument et minutieusement; qui rédigent leur journal notant heure par heure les petits changements de leur vie interne, leurs changements d'humeur au gré des influences atmosphériques. Tels Maine de Biran parmi les psychologues, Alfieri parmi les poètes. Au reste, pourquoi citer des noms, puisque cette manie de l'analyse personnelle est devenue de nos jours une maladie, sous l'influence d'une excitation nerveuse excessive, du raffinement intellectuel et de l'énervement de la volonté. Noter que ces sensitifs sont presque tous pessimistes.


3° Reste la troisième espèce que je nomme les émotionnels, au sens restreint; non au sens large de Bain, qui en fait une classe. Avec elle, la catégorie des sensitifs atteint son apogée et elle est riche en grands noms. A l'impressionnabilité extrême et à la subtilité intellectuelle des contemplatifs s'ajoute l'activité. Mais leur activité a sa marque propre; elle est intermittente et parfois spasmodique parce qu'elle découle d'une émotion intense, non d'un fond stable d'énergie. "L'indolence, dit Bain, est la disposition du caractère purement émotionnel". Rien de plus juste avec une apparence paradoxale. Il n'agit que sous l'influence momentanée de motifs puissants, puis retombe dans l'inaction qui est sa nature essentielle : alternative d'énergie impétueuse et d'affaissements brusques.


A ce groupe appartiennent beaucoup de grands artistes poètes, musiciens, peintres; capables d'activité fiévreuse quand l'inspiration, c'est-à-dire une poussée inconsciente les soutient; puis traversant des périodes d'épuisement et de marasme. Citons au hasard J.-P. Richter, Mozart, J.-J. Rousseau. Ce dernier entre dans la pathologie, ainsi que de nombreux travaux l'ont démontré. Même remarque pour certains orateurs, ceux qui ont du tempérament. Ce n'est qu'à certains jours qu'ils donnent toute leur mesure; quand il y a à défendre une cause qui leur tient à cœur ou des ennemis à terrasser."



* * *


Source :

Ribot - La psychologie des sentiments
.pdf
Download PDF • 22.71MB