Les Soirées de Marcel Proust, par Céleste Albaret

Dernière mise à jour : sept. 26




[Céleste Albaret, née Augustine Célestine Gineste le 17 mai 1891 à Auxillac (Lozère) et morte le 25 avril 1984 à Montfort-l'Amaury, fut la gouvernante de Marcel Proust de 1914 à sa mort en 1922.]



Extrait de :

Céleste Albaret

Monsieur Proust

(1973)




"Nous avions nos veillées, pour ainsi dire, sauf que, comme la nuit était le jour, elles commençaient en général vers 2 ou 3 heures du matin, guère avant, quand il rentrait d’une sortie ou qu’il s’arrêtait de travailler, s’il n’avait pas bougé de sa chambre. Plus c’est allé, plus ces veillées se sont prolongées. D’abord, il me libérait vers 5 ou 6 heures du matin, peut-être 7 heures ; ensuite, il a pris l’habitude de me rappeler ; c’est devenu 8 heures, 9 heures, parfois 9 heures et demie. Cela m’était égal : au bruit de la sonnette j’arrivais aussitôt, les cheveux dans le dos comme je l’ai raconté, toujours souriante, et prête à l’écouter, même si le coup de sonnette m’avait réveillée dans un début de premier sommeil. Il me disait :


— Ah, voilà la Joconde !… Chère Céleste, vous n’êtes pas reposée, mais puisque vous avez la bonté d’être là, il faut que je vous demande quelque chose…


« Quelque chose », c’était quelqu’un qu’il avait ruminé entre-temps et à qui je devais téléphoner sur-le-champ. Il me nommait la personne qu’il avait envie de voir ou qu’il voulait prier de l’accompagner quelque part ; puis, le plus souvent, il ajoutait :


— Qu’en pensez-vous ? Vous savez comme moi que je ne peux faire que ce que ma santé me permet. Croyez-vous qu’il serait loisible et sage que je sorte ce soir ?


— Eh, Monsieur, qui le sait mieux que vous ?


Il me regardait de son œil observateur, et ensuite ou bien il persistait et je me rhabillais pour descendre téléphoner, ou bien il remettait la décision. Mais, presque toujours, c’était une occasion pour que je reste encore auprès de lui et que nous causions un long moment de plus ou même une autre heure. Quand nous parlions ainsi, ce n’était pas seulement chez lui l’envie de la compagnie. Il avait besoin de récapituler ; il faisait le tri de ce qu’il pensait ou de ce qu’il avait rapporté. Je suis sûre qu’il essayait sur moi, pour mieux voir ce qu’il écrirait, et aussi parce que, en racontant, lui-même il s’échauffait : je lui provoquais des saillies comme il provoquait les miennes, car il aimait bien que je lui renvoie la balle.


Ses sorties étaient aussi contrôlées que le reste – en tout cas pendant ces années où je l’ai connu. Jamais il ne sortait deux soirs ou deux nuits de suite. Mais, chaque fois, il en rapportait de la pâture pour au moins deux de nos veillées, et il arrivait qu’il y revînt encore, des jours après, si le hasard lui avait permis de compléter l’information ou s’il avait retourné la chose et découvert un autre aspect. Dans les deux cas, il rayonnait :


— Céleste, vous vous souvenez de ce que je vous avais dit l’autre jour, à propos de Mme Une telle ? Que c’est elle, la maîtresse de M. X ? Eh bien, aujourd’hui, j’en ai eu la preuve.


Et il la donnait. Ou alors :


— Vous savez, Céleste, j’ai réfléchi. Plutôt que ce que je pensais, je crois que ce serait ceci…


Et il développait pour obtenir ma réaction. À l’époque, je ne me rendais même pas compte de sa provocation ; je « marchais, » comme on dit. C’est après sa mort seulement que j’ai compris. Et je ne m’avancerais pas jusqu’à ce genre de choses, si un homme comme l’écrivain Jacques de Lacretelle, qui le connaissait bien, ne m’avait dit plusieurs fois, quand je l’ai revu ensuite : « Vous rappelez-vous, Céleste, comme il avait toujours besoin de votre jugement ? » M. de Lacretelle n’est pas le seul à me l’avoir exprimé. Moi-même, j’ai eu assez le temps d’y réfléchir, depuis, et je suis persuadée aujourd’hui que ce n’était pas tant mon jugement qu’il voulait. Plutôt ma réaction, je le répète. J’avais le tournant de l’esprit assez moqueur ; spontanément, je lui livrais le fond de mon âme et de mon cœur… pan ! – c’était cela qu’il voulait.


Une fois, je m’en souviens, il me lit des vers qu’il venait de recevoir ou d’acheter – j’oublie si c’était de Paul Valéry ou de Saint-John Perse. Quand il a fini, je lui dis :


— Monsieur, ce ne sont pas des vers ; ce sont des devinettes.


Il se met à rire comme un fou. Dans les jours qui ont suivi, il m’a raconté qu’il l’avait répété partout.


Quand il s’apprêtait à sortir, ses gants, ses mouchoirs l’attendaient sur une commode dans l’entrée, sur un petit plateau en argent qui me servait aussi à lui porter au réveil son courrier. Il y avait également prêts la pelisse ou le manteau, la canne, le chapeau qui allait avec la tenue, gibus, melon, ou feutre. Je l’aidais à passer sa pelisse et lui tendais le chapeau. Il fallait voir la façon qu’il avait de se coiffer, de prendre ses gants et sa canne – l’élégance et la souplesse des gestes. C’était fascinant ; chaque fois, je m’en délectais. Je lui ouvrais la porte et j’allais appeler l’ascenseur. Régulièrement, sur le palier, il se retournait pour me sourire et pour m’adresser son regard. En général, il disait :


— Au revoir, Céleste, merci. Je suis bien fatigué ; espérons que cela passera. Je ne sais pas si je rentrerai tard ou tôt. Vous penserez bien à téléphoner aux gens que j’ai dits et à ranger mes petits papiers.


Dès qu’il était parti, je m’attaquais à sa chambre. Comme il ne rangeait jamais rien, ne ramassait jamais rien, il y avait le lit à déblayer des journaux, des papiers, les porte-plume tombés ou jetés, les mouchoirs… Je faisais la chambre, j’aérais, je préparais des tricots sur le fauteuil au cas où, en rentrant, il aurait froid ou envie de se changer. Les heures passaient vite.


Les tâches finies, j’attendais le retour. Comme, de toute façon, même tôt c’était tard, et qu’aucun autre locataire que lui ne pouvait rentrer à ces heures-là, je guettais l’arrivée dans le silence de la maison. Dès que j’entendais l’ascenseur, j’étais sur le palier avant qu’il soit parvenu à l’étage, la main sur la poignée pour lui ouvrir la porte. D’ailleurs, il fallait que je sois là : jamais il n’a eu une clé dans sa poche ; je crois bien qu’il ne s’est jamais soucié de savoir s’il y en avait, ni où elles étaient.


Il arrivait toujours avec un beau sourire et un merci. Je lui tenais la porte ouverte, il entrait, il se découvrait avec la même élégance charmante – c’était son premier geste. Mais déjà, sitôt entr’aperçu dans l’ascenseur, malgré lui il m’avait fait savoir s’il était content ou mécontent de sa soirée. Je pouvais le dire, rien qu’à la coiffure du chapeau. Quand il était content, le chapeau était bien coiffé et légèrement relevé sur le front ; en même temps, dessous, les yeux étaient tout brillants. Sinon, il était planté comme un furieux et un peu rabattu sur les yeux et, tout en restant beau, le sourire était las. Que ce fût l’un ou l’autre, il savait que j’avais vu. Il y avait entre nous un petit rite ; il disait sur le palier :


— Et alors ?


Je répondais :


— Et alors, vous voilà, Monsieur.


Dans l’entrée, son chapeau enlevé et une fois que je l’avais aidé à ôter sa pelisse, si la soirée avait été mauvaise, il attendait que je pose la question :


— Ça ne va pas, Monsieur ?


— Ah, ma chère Céleste, si vous saviez comme je regrette d’y être allé : je me suis ennuyé à un point !… Moi qui suis à court de temps, j’aurais mieux fait de travailler.


Mais l’étonnant est que, si fâcheuse qu’eût été la soirée, il gardait son égalité d’humeur pour moi et son mécontentement pour lui. Si la soirée avait été bonne, alors c’était magnifique – un vrai feu d’artifice. De l’intérieur, son visage était allumé de gaieté.


— C’est fini, chez moi, Céleste ?


— Oui, Monsieur, tout est prêt.


— Eh bien, arrivez vite, suivez-moi ; j’ai beaucoup à vous raconter.


Je le suivais dans sa chambre. Aussitôt entré, il s’asseyait en coin au pied de son lit, je m’arrêtais en face de lui, et cela commençait.


Aujourd’hui, quand je songe aux heures et aux heures que j’ai pu passer ainsi, piquée devant lui comme un sergent de ville ! – et je n’y pensais même pas, je n’ai même jamais senti une lassitude ! Nous étions trop à notre affaire. Lui-même, s’il ne m’a jamais invitée à m’asseoir, je suis sûre que c’est qu’il n’y pensait pas non plus. Et moi, j’étais si absorbée que je ne voyais même pas le fauteuil des visiteurs, qui était à deux pas de moi. Quant à lui, il en oubliait aussi la fatigue. Perché sur son bout de lit, il avait l’air d’un jeune prince qui revient du bal de la vie. Et c’était d’autant plus fabuleux, quand on se rappelait l’avoir vu dans l’après-midi, sortant de sa nuit et de sa fumée, dans la pâleur et l’immobilité de la maladie, s’économisant, ne parlant pas et faisant signe qu’on se taise aussi.


Maintenant, c’était une fontaine de jeunesse. Il me déversait tout – la bêtise ou l’esprit qu’il avait rencontré et comme Un tel était ridicule alors qu’Une telle avait eu toute la soirée une tournure splendide, et comment elle était habillée. Quand il me décrivait une robe, je suivais le détail comme si j’avais eu sous les yeux une gravure de mode.


Bien après sa mort, la fille de Mme Lanvin, qui était devenue princesse de Polignac, est passée me voir un jour ; je lui ai dit que je la connaissais par le récit d’une de ses robes, qui avait ébloui autrefois M. Proust. À l’époque, elle était encore mariée avec le petit-fils de Clemenceau, m’avait expliqué M. Proust, et il m’avait raconté :


— Elle avait des revers à sa robe qui m’ont fait rêver de Venise, tellement on aurait dit des gorges de pigeon.


Aux éléments que je lui ai donnés, elle s’est très bien souvenue de cette robe.


Chaque fois que je le voyais partir de la sorte dans ses images d’une soirée, je lui disais des choses comme :


— Eh bien, Monsieur, je sens qu’il y aura une analyse aujourd’hui !


— Peut-être, Céleste, peut-être…


Et il riait.


Il y a des gens qui prétendent qu’il était méchant dans sa façon de voir les autres. Moi, je pense que c’était d’abord et surtout un moraliste. Ce qu’il cherchait en tout – que ce soit vertu ou vice ou prétention – c’était l’honnêteté de la vérité.


Je me rappelle que, me parlant d’une autre robe dont il avait fait compliment à la dame, parce que, disait-il, l’étoffe et la façon lui en avaient paru sincèrement ravissantes – il s’agissait d’un brocart ou d’un lamé d’argent – il était encore tout indigné et peiné de la riposte de la dame.


— Vous n’imaginez pas ce qu’elle m’a répondu, Céleste. Elle m’a dit, du haut de son nez : « C’est le dernier argent de la France ! » Et savez-vous qui est cette dame ? La femme du ministre des Finances ! Eh bien, finalement, j’ai conclu que, sur une âme aussi laide, même la plus jolie robe ne pouvait être que de mauvais goût – d’aussi mauvais goût que la parole.


Car son souci était de voir jusqu’au fond de l’âme des êtres ; si le revers était noir, alors il ôtait le masque sans ménager sa réflexion. L’ironie ou la moquerie qu’il pouvait mettre dans le commentaire, il ne faisait jamais que la prendre là où elle était au naturel : dans la personne elle-même – dans ce que la personne prétendait être et n’était pas en réalité.


(...)


Cela dit, il n’était jamais tant heureux ni bavard que lorsqu’il avait rencontré quelqu’un où l’aimable l’emportait sur le travers. D’ailleurs, je crois qu’il a toujours fait la différence entre ceux qu’il aimait et cultivait pour son livre, et ceux qu’il aimait pour ce qu’ils étaient dans la vie. En ce sens, l’un des hommes qu’il a peut-être le plus admiré était l’abbé Mugnier.


D’abord prêtre à l’église Sainte-Clotilde, à Paris, dans le beau monde du faubourg Saint-Germain, l’abbé Mugnier, à ce que me disait M. Proust, avait eu des ennuis pour s’être mêlé de vouloir aider un curé défroqué ; on l’avait ramené au poste d’aumônier des sœurs de Saint-François-de-Sales. M. Proust avait fait sa connaissance à un dîner chez une de ses amies, la princesse Soutzo, dont j’aurai l’occasion de reparler. Et tout de suite, il avait adoré son esprit et sa manière.


— Il n’est pas beau, disait-il. Il est même laid, avec le visage plein de verrues. Mais quand je le vois au milieu de ces gens, dans sa misérable soutane usée – car il est pauvre comme un saint – et qu’il tortille son toupet de cheveux gris en vous regardant de ses yeux d’un bleu enfantin, il faudrait être le diable pour ne pas l’aimer. Et quelle conversation !… Chaque fois qu’ils se voyaient, M. Proust rentrait plein de ses mots. Lors de leur première rencontre, il avait demandé à l’abbé, un peu pour le taquiner, s’il avait lu Les Fleurs du Mal de Baudelaire.


— Jamais vous ne devinerez ce qu’il m’a répondu, Céleste, en frappant sa soutane… « Mais, mon cher, elles ne me quittent pas ! Sans l’odeur du soufre, comment sentirait-on le parfum des vertus ? » Et, après le dîner, comme nous descendions, toujours causant, parmi les autres, en bas de l’escalier, il m’a dit : « Mon cher ami, j’aimerais que notre conversation ne s’arrête jamais ; mais il faut absolument que je rentre, car il va être l’heure où mes poules mystiques m’attendent. »


Il était si comblé du mot qu’il me l’a répété :


— « Mes poules mystiques » ! Céleste, connaissez-vous rien de plus magnifique ?


À un autre dîner, c’était Vendredi Saint et l’on servait viande et poisson, au goût des convives. L’abbé Mugnier se laisse servir de viande et ne dit rien.


— Et juste au moment où il y avait autour de la table le mouvement de commencer à manger, me raconte M. Proust, voilà que la voisine de l’abbé se penche : « J’aurais pensé que vous ne mangeriez pas de viande, le Vendredi Saint surtout, monsieur l’abbé ? » Et lui, en repoussant son assiette : « Ah, que vois-je ? Mais il n’y a pas eu intention, madame. »

Il est probable que s’il n’a pas mis ces paroles dans son livre, c’est qu’il avait justement trop d’admiration pour l’abbé. Que de fois il m’a répété :


— Je veux que vous le connaissiez, Céleste. Un soir, je vous l’amènerai ou je l’inviterai.


Et un jour, je me le rappelle :


— Oh, vous le connaîtrez sûrement, chère Céleste ; car, lorsque je serai mort, promettez-moi de lui demander de venir prier à mon chevet. Et il viendra, vous verrez, j’en suis sûr.

J’ai voulu faire selon cette volonté. Sur mon insistance, le Pr Robert Proust a envoyé un télégramme le pressant de venir selon le vœu de son frère. Hélas ! M. Proust était déjà mort, et l’abbé, de son côté, était au fond de son lit, retenu par une affection du nez qui le faisait atrocement souffrir. Il a répondu par retour en exprimant sa désolation de ne pouvoir accéder à cette volonté. Mais c’est lui qui a célébré ensuite, fidèlement, les messes anniversaires à Saint-Pierre de Chaillot.


Aujourd’hui, quand ma pauvre mémoire se souvient de ces nuits et que je crois entendre et voir M. Proust assis sur son bout de lit, dans la petite lumière de la chambre, et racontant, mimant l’un ou l’autre, avec son rire heureux et ravi, ou bien avec une tristesse qui le prenait, je me dis que c’est le plus beau théâtre auquel il m’ait été donné d’assister, et je comprends aussi le plaisir qu’il y trouvait lui-même. Cette façon qu’il avait de me rapporter du dehors la comédie et de l’agiter devant moi, c’était comme s’il avait voulu retenir le temps par les cheveux pour l’empêcher de fuir et de lui emporter ses personnages.


La plupart d’entre eux, je ne les ai pas connus. Mais ceux qu’il m’arrivait de voir ou que j’ai rencontrés ensuite, après sa mort, ils m’étaient familiers au premier abord, comme ces gens de la télévision, aujourd’hui, qu’on a l’impression de connaître presque intimement à force de les voir apparaître chaque jour sur le petit écran.


Même avant d’avoir vu Jean Cocteau – il est venu quelques fois boulevard Haussmann pendant la guerre – je l’imaginais si bien comme M. Proust me le décrivait, qu’un jour où l’on me parlait de lui, j’ai dit : « C’est un polichinelle. » Je me suis mordu la langue après ; mais, spontanément, c’était parti, parce que je le revoyais dans la description de M. Proust, sautant sur les tables chez Larue.


— Quand je ne serai plus là, Céleste, vous verrez que ce sera ce qui vous manquera le plus… de ne plus avoir de petit Marcel pour vous amuser en vous racontant tout, et pour vous refaire un salon.


Une autre fois où il me parlait, comme souvent, de la tristesse qu’il croyait que c’était pour moi, d’être là, tout le temps dans la nuit, il a ajouté :


— Il faut bien que je vous égaie.


Mais je n’avais pas besoin de cela. Je me moquais bien de vivre dans la nuit. Quand il rentrait, on aurait dit toute la gaieté du jour qui se levait. Il lui arrivait de me dire tout à coup :


— Mon Dieu, comme je suis fatigué, comme j’ai parlé, Céleste ! C’est curieux comme j’aime à bavarder devant vous, mais vous me fatiguez !


— Eh bien, Monsieur, je vais m’en aller.


— Mais non, mais non, je vous demande pardon, chère Céleste. Si vous êtes restée, c’est que je l’ai voulu.


N’empêche que la vraie raison, j’en suis sûre, était, comme je l’ai exprimé, qu’il se renvoyait la balle sur moi.


Il y avait des moments où, tout en continuant à parler, il était loin brusquement, je le voyais à ses yeux. C’était une étrange faculté qu’il avait – comme s’il avait eu le don de disparaître pendant que sa bouche poursuivait le récit. Et puis, tout aussi brusquement, le regard revenait et se posait sur vous de nouveau, comme étonné de vous trouver là. Et alors il s’arrêtait de parler un instant, de l’air de chercher ; puis il disait :


— Ah, oui, nous parlions de cela…


Et le récit reprenait là où il l’avait quitté l’instant d’avant. Mais il y avait eu cette drôle d’hésitation, comme si une moitié de lui-même avait continué à parler, pendant que l’autre s’en allait, et que, lorsque celle-ci revenait, il eût fallu quelques secondes pour permettre aux deux de se ressouder. De toute façon, qu’il l’ait joué pour lui, pour moi ou pour nous deux, à l’époque, je prenais son théâtre comme il venait. Mais lui, il avait cette supériorité sur moi de savoir tout ce qu’il me donnait.


Une nuit – ce devait être vers la fin de la guerre, alors que j’étais déjà près de lui depuis trois ou quatre ans – il m’a dit.


— Ma chère Céleste, je me demande ce que vous attendez pour écrire votre journal.


Moi, je me suis mise à rire :


— Je vois cela, Monsieur. Encore une petite moquerie comme vous aimez à m’en faire.


— Je suis sérieux, Céleste. Personne ne me connaît vraiment, que vous. Personne ne sait comme vous tout ce que je fais, ni ne peut savoir tout ce que je vous dis. Après ma mort, votre journal se vendrait plus que mes livres. Si, si, vous le vendriez comme le boulanger vend ses petits pains le matin, et vous gagneriez une fortune. D’ailleurs, j’irai encore plus loin, Céleste : vous l’écririez, et moi, je vous le commenterais.


Là-dessus, je me souviens de lui avoir répliqué :


— C’est ça, Monsieur ! Vous répétez constamment que vous n’avez pas le temps de faire ce que vous avez à faire, et vous voudriez me commenter mon journal par-dessus le marché ! Quand je vous dis que vous vous moquez !


Il a soupiré, puis il a dit encore :


— Vous avez tort, Céleste, et vous le regretterez. Vous n’imaginez pas le nombre de gens qui viendront vous voir après ma mort, ni qui vous écriront. Et à ceux-ci, naturellement, telle que je vous connais, vous ne répondrez pas.


Le pire est que tout est vrai. On est venu me voir du monde entier, depuis sa mort. Je continue à recevoir des lettres, auxquelles je ne réponds pas. Mais surtout, je regrette de n’avoir pas tenu ce journal, parce que, principalement s’il me l’avait commenté, j’aurais eu une autre arme que ma parole et ma mémoire pour lutter contre les mensonges, bien ou mal intentionnés, répandus sur son œuvre et sur lui."




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