Les Soirées de Marcel Proust, par Céleste Albaret

Dernière mise à jour : 26 sept. 2021




[Céleste Albaret, née Augustine Célestine Gineste le 17 mai 1891 à Auxillac (Lozère) et morte le 25 avril 1984 à Montfort-l'Amaury, fut la gouvernante de Marcel Proust de 1914 à sa mort en 1922.]



Extrait de :

Céleste Albaret

Monsieur Proust

(1973)




"Nous avions nos veillées, pour ainsi dire, sauf que, comme la nuit était le jour, elles commençaient en général vers 2 ou 3 heures du matin, guère avant, quand il rentrait d’une sortie ou qu’il s’arrêtait de travailler, s’il n’avait pas bougé de sa chambre. Plus c’est allé, plus ces veillées se sont prolongées. D’abord, il me libérait vers 5 ou 6 heures du matin, peut-être 7 heures ; ensuite, il a pris l’habitude de me rappeler ; c’est devenu 8 heures, 9 heures, parfois 9 heures et demie. Cela m’était égal : au bruit de la sonnette j’arrivais aussitôt, les cheveux dans le dos comme je l’ai raconté, toujours souriante, et prête à l’écouter, même si le coup de sonnette m’avait réveillée dans un début de premier sommeil. Il me disait :


— Ah, voilà la Joconde !… Chère Céleste, vous n’êtes pas reposée, mais puisque vous avez la bonté d’être là, il faut que je vous demande quelque chose…


« Quelque chose », c’était quelqu’un qu’il avait ruminé entre-temps et à qui je devais téléphoner sur-le-champ. Il me nommait la personne qu’il avait envie de voir ou qu’il voulait prier de l’accompagner quelque part ; puis, le plus souvent, il ajoutait :


— Qu’en pensez-vous ? Vous savez comme moi que je ne peux faire que ce que ma santé me permet. Croyez-vous qu’il serait loisible et sage que je sorte ce soir ?


— Eh, Monsieur, qui le sait mieux que vous ?


Il me regardait de son œil observateur, et ensuite ou bien il persistait et je me rhabillais pour descendre téléphoner, ou bien il remettait la décision. Mais, presque toujours, c’était une occasion pour que je reste encore auprès de lui et que nous causions un long moment de plus ou même une autre heure. Quand nous parlions ainsi, ce n’était pas seulement chez lui l’envie de la compagnie. Il avait besoin de récapituler ; il faisait le tri de ce qu’il pensait ou de ce qu’il avait rapporté. Je suis sûre qu’il essayait sur moi, pour mieux voir ce qu’il écrirait, et aussi parce que, en racontant, lui-même il s’échauffait : je lui provoquais des saillies comme il provoquait les miennes, car il aimait bien que je lui renvoie la balle.


Ses sorties étaient aussi contrôlées que le reste – en tout cas pendant ces années où je l’ai connu. Jamais il ne sortait deux soirs ou deux nuits de suite. Mais, chaque fois, il en rapportait de la pâture pour au moins deux de nos veillées, et il arrivait qu’il y revînt encore, des jours après, si le hasard lui avait permis de compléter l’information ou s’il avait retourné la chose et découvert un autre aspect. Dans les deux cas, il rayonnait :


— Céleste, vous vous souvenez de ce que je vous avais dit l’autre jour, à propos de Mme Une telle ? Que c’est elle, la maîtresse de M. X ? Eh bien, aujourd’hui, j’en ai eu la preuve.


Et il la donnait. Ou alors :


— Vous savez, Céleste, j’ai réfléchi. Plutôt que ce que je pensais, je crois que ce serait ceci…


Et il développait pour obtenir ma réaction. À l’époque, je ne me rendais même pas compte de sa provocation ; je « marchais, » comme on dit. C’est après sa mort seulement que j’ai compris. Et je ne m’avancerais pas jusqu’à ce genre de choses, si un homme comme l’écrivain Jacques de Lacretelle, qui le connaissait bien, ne m’avait dit plusieurs fois, quand je l’ai revu ensuite : « Vous rappelez-vous, Céleste, comme il avait toujours besoin de votre jugement ? » M. de Lacretelle n’est pas le seul à me l’avoir exprimé. Moi-même, j’ai eu assez le temps d’y réfléchir, depuis, et je suis persuadée aujourd’hui que ce n’était pas tant mon jugement qu’il voulait. Plutôt ma réaction, je le répète. J’avais le tournant de l’esprit assez moqueur ; spontanément, je lui livrais le fond de mon âme et de mon cœur… pan ! – c’était cela qu’il voulait.


Une fois, je m’en souviens, il me lit des vers qu’il venait de recevoir ou d’acheter – j’oublie si c’était de Paul Valéry ou de Saint-John Perse. Quand il a fini, je lui dis :


— Monsieur, ce ne sont pas des vers ; ce sont des devinettes.


Il se met à rire comme un fou. Dans les jours qui ont suivi, il m’a raconté qu’il l’avait répété partout.


Quand il s’apprêtait à sortir, ses gants, ses mouchoirs l’attendaient sur une commode dans l’entrée, sur un petit plateau en argent qui me servait aussi à lui porter au réveil son courrier. Il y avait également prêts la pelisse ou le manteau, la canne, le chapeau qui allait avec la tenue, gibus, melon, ou feutre. Je l’aidais à passer sa pelisse et lui tendais le chapeau. Il fallait voir la façon qu’il avait de se coiffer, de prendre ses gants et sa canne – l’élégance et la souplesse des gestes. C’était fascinant ; chaque fois, je m’en délectais. Je lui ouvrais la porte et j’allais appeler l’ascenseur. Régulièrement, sur le palier, il se retournait pour me sourire et pour m’adresser son regard. En général, il disait :


— Au revoir, Céleste, merci. Je suis bien fatigué ; espérons que cela passera. Je ne sais pas si je rentrerai tard ou tôt. Vous penserez bien à téléphoner aux gens que j’ai dits et à ranger mes petits papiers.


Dès qu’il était parti, je m’attaquais à sa chambre. Comme il ne rangeait jamais rien, ne ramassait jamais rien, il y avait le lit à déblayer des journaux, des papiers, les porte-plume tombés ou jetés, les mouchoirs… Je faisais la chambre, j’aérais, je préparais des tricots sur le fauteuil au cas où, en rentrant, il aurait froid ou envie de se changer. Les heures passaient vite.


Les tâches finies, j’attendais le retour. Comme, de toute façon, même tôt c’était tard, et qu’aucun autre locataire que lui ne pouvait rentrer à ces heures-là, je guettais l’arrivée dans le silence de la maison. Dès que j’entendais l’ascenseur, j’étais sur le palier avant qu’il soit parvenu à l’étage, la main sur la poignée pour lui ouvrir la porte. D’ailleurs, il fallait que je sois là : jamais il n’a eu une clé dans sa poche ; je crois bien qu’il ne s’est jamais