"Les mémoires d'un fou", par Nikolaï Gogol

Dernière mise à jour : 16 févr. 2021


Illustration des "Mémoires d'un fou" de Gogol par Ilya Repin, 1830




Extrait de:


Nikolaï Gogol


LES MÉMOIRES D’UN FOU


(1834)



[Traduction par Louis Viardot, 1853]



(P3)


Le 3 octobre


(....) "Je mis un vieux manteau, et pris mon parapluie, car il tombait une pluie battante. Il n’y avait personne dans la rue. Cependant je rencontrai beaucoup de femmes qui se couvraient la tête avec le pan de leurs jupes, quelques marchands russes, sous des parapluies, et des cochers de place. Quant aux nobles, on ne rencontrait que des employés qui marchaient l’oreille basse. J’en vis un dans un carrefour. Dès que je l’aperçus, je me dis à moi-même :


« Eh ! eh, mon petit pigeon, tu ne vas pas au département, mais tu cours après cette fille qui marche devant toi, et tu lui regardes la jambe sous ses jupes qu’elle relève. Quel gaillard qu’un employé ! parole d’honneur, il ne le cédera à aucun officier de l’armée. Qu’une femme passe devant lui en chapeau, il ne manquera pas de la pousser du coude. »


Tandis que je pensais tout cela, je vis une voiture s’approcher d’un magasin devant lequel je passais. Je la reconnus sur-le-champ ; c’était la voiture de notre directeur.


« Mais il n’a rien à faire dans ce magasin, pensai-je aussitôt ; ce doit être sa fille. »


Je me serrai contre la muraille. Le laquais ouvrit la portière, et elle s’élança de la voiture comme un oiseau de sa cage. Quand elle regarda de côté et d’autre, quand ses yeux rencontrèrent les miens... Ah ! mon Dieu, mon Dieu, je suis perdu, tout à fait perdu... Et pourquoi s’avisait-elle de sortir par un si mauvais temps ? Qu’on dise après cela que les femmes n’ont pas une grande passion pour tous ces chiffons de modistes.


Elle ne me reconnut pas, et moi-même je tâchai de m’envelopper le plus possible, car mon manteau était fort sale et fait à la vieille mode. On porte aujourd’hui des manteaux avec un long collet, tandis que j’avais au mien une quantité de collets très courts appliqués l’un sur l’autre. Et puis le drap de mon manteau n’était pas décati.


Sa petite chienne, à qui l’on avait fermé la porte du magasin, resta dans la rue. Je connais cette petite chienne ; on la nomme Medgi. À peine avais-je eu le temps de rester une minute devant la porte que j’entendis une voix très fine dire :


— Bonjour, Medgi.


Que diable ! qui est-ce qui parle ? je tournai la tête et vis deux dames sous un parapluie, l’une vieille, l’autre jeune. Mais elles passèrent, et de nouveau j’entendis près de moi ces paroles :


— Comment n’as-tu pas honte, Medgi ?


Que diable ! je vis que Medgi se flairait avec une autre petite chienne qui suivait ces deux dames. Eh, eh ! me dis-je à moi-même ; mais ne suis-je pas ivre ? Cela m’arrive rarement.


— Non, Fidèle, tu as tort de me faire des reproches.


Pour le coup Je vis moi-même que c’était Medgi qui parlait.


— Haff, haff, j’ai été haff, haff, haff, très malade.


Ah ! petite coquine de chienne ! Il faut convenir que je m’étonnai beaucoup en l’entendant parler comme une personne. Mais après y avoir réfléchi mûrement, je cessai de m’étonner. En effet, il y a déjà beaucoup d’exemples de pareils événements dans le monde. J’ai ouï dire qu’en Angleterre un poisson s’est approché du rivage, et a prononcé deux mots dans une langue tellement étrangère, que voilà déjà trois années que tous les savants tâchent de la désigner sans avoir pu rien découvrir jusqu’à présent. J’ai lu aussi dans les gazettes que deux vaches sont venues un jour dans un magasin demander une livre de thé.


Mais il faut convenir que je m’étonnai bien davantage quand Medgi ajouta :


— Je t’ai écrit, Fidèle ; sans doute Polkan ne t’a pas porté ma lettre.


Que je ne touche pas mes appointements, si j’ai jamais entendu dire qu’un chien pût écrire ! Ceci, par exemple, m’a fort étonné. Il faut dire que, depuis quelque temps, je commence à voir et à entendre des choses que je n’avais jamais vues ni entendues jusqu’alors.


— J’irai, me dis-je à moi-même, je suivrai cette chienne ; je saurai qui elle est, et ce qu’elle pense.


J’ouvris mon parapluie, et me mis à suivre les deux dames. Elles entrèrent dans la rue Gorokhovaya, puis dans la rue Metschanskaya, puis dans la rue Stalarnaya, puis enfin elles gagnèrent le pont Kokouschkine, et s’arrêtèrent devant une grande maison.


— Je connais cette maison, me dis-je à moi-même ; c’est la maison Sverkoff.


Quelle immense machine ! et quelle foule de monde l’habite ! combien de cuisinières, combien d’étrangers ! et les employés de ma sorte y sont comme des fourmis, l’un sur l’autre. Il y a un de mes amis qui joue fort bien de la trompette. Les dames montèrent au cinquième étage.


— Bien, pensai-je, je n’irai pas maintenant, mais je marquerai l’endroit, et je profiterai de ma découverte à la première occasion.