"Le génie est voué à l'injustice", par Anatole France

Dernière mise à jour : nov. 17





Anatole France Le Petit Pierre

Calmann-Lévy, 1921

LE GÉNIE EST VOUÉ À L’INJUSTICE


Le génie est voué à l’injustice et au mépris ; j’en fis de bonne heure l’expérience. À l’âge de quatre ans, je dessinais avec ardeur mais, loin de retracer tous les objets qui s’offraient à mes regards, je représentais uniquement des soldats. À vrai dire, je ne les dessinais pas d’après nature : la nature est complexe et ne se laisse pas imiter facilement. Je ne les dessinais pas non plus d’après les images d’Épinal que j’achetais un sou la pièce. Il y avait encore là trop de lignes dans lesquelles je me serais perdu. Je me proposais pour modèle le souvenir simplifié de ces images. Mes soldats se composaient d’un rond pour la tête, d’un trait pour le corps, et d’un trait pour chaque bras et pour chaque jambe. Une ligne brisée comme un éclair figurait le fusil avec sa baïonnette et c’était très expressif. Je ne faisais pas entrer le shako sur la tête ; je le mettais dessus, pour montrer toute ma science et spécifier à la fois la forme de la tête et celle de la coiffure.


J’en dessinais un grand nombre de ce style, commun à tous les dessins d’enfants. C’étaient, si l’on veut, des squelettes et même des squelettes très sommaires. Tels quels, mes soldats me paraissaient assez bien faits. Je les traçais à la mine de plomb, en mouillant excessivement mon crayon pour le faire marquer. J’eusse préféré dessiner à la plume, mais l’encre m’était interdite, de peur des taches. Cependant, j’étais content de mon œuvre et me trouvais du talent. J’allais bientôt m’étonner moi-même.

Un soir, soir mémorable, je dessinais sur la table de la salle à manger, que Mélanie venait de desservir. C’était l’hiver ; la lampe, coiffée d’un abat-jour vert à Chinois, éclairait mon papier d’une chaude lumière. J’avais déjà tracé cinq ou six soldats, par ma méthode ordinaire que je pratiquais avec facilité. Tout à coup, dans un éclair de génie, j’eus l’idée de représenter les bras et les jambes, non plus par un seul trait, mais au moyen de deux lignes parallèles. J’obtins ainsi une surface qui donnait l’illusion de la réalité. C’était la vie même. J’en demeurai ravi. Dédale, quand il fit des statues qui marchaient, ne fut pas plus content du travail de ses mains. J’aurais pu me demander si j’avais été le premier à imaginer un si bel artifice et si je n’en avais pas déjà vu des exemples. Mais je ne me le demandai pas. Je ne me demandai rien, et les yeux écarquillés et tirant une langue d’une aune, stupide, je contemplai mon ouvrage. Puis, comme il est dans la nature des artistes de proposer leurs œuvres à l’admiration des hommes, je m’approchai de ma mère qui lisait dans un livre et, lui présentant mon papier barbouillé, je criai :

— Regarde !

Voyant qu’elle ne faisait aucune attention à ce que je lui montrais, je mis mon soldat sur le livre qu’elle lisait. Elle était la patience même.

— C’est très bien, me dit-elle avec douceur, mais d’un ton qui montrait qu’elle ne s’apercevait pas assez de la révolution que je venais d’opérer dans les arts du dessin.

Je répétai plusieurs fois :

— Maman, regarde !

— C’est bien, je vois. Laisse-moi tranquille.

— Non ! tu ne vois pas, maman !

Et je voulus lui arracher le livre qui la détournait de mon chef-d’œuvre. Elle me défendit de toucher à ce livre avec mes mains sales.

Je lui criai désespérément :

— Tu ne vois donc pas !

Elle ne daignait rien voir et m’ordonnait de me taire. Outré d’un tel aveuglement et d’une telle injustice, je frappai du pied, je fondis en larmes, je déchirai mon chef-d’œuvre.

— Que cet enfant est nerveux ! soupira ma mère.

Et elle me mena coucher. J’étais en proie à un sombre désespoir. Songez donc ! Avoir fait faire aux arts un bond immense, avoir créé un moyen prodigieux d’exprimer la vie, et, pour tout salaire et pour toute gloire, être envoyé coucher !


Peu de temps après cette disgrâce, il m’en arriva une autre qui ne me fut pas moins cruelle. Voici dans quelle circonstance : Ma mère m’avait appris assez vite à former passablement mes lettres. Sachant un peu écrire, je pensai que rien ne m’empêchait de composer un livre. J’entrepris, sous les yeux de ma chère maman, un petit traité théologique et moral. Je le commençai en ces termes : « Qu’est-ce que Dieu… » et aussitôt je le portai à ma mère pour lui demander si cela était bien ainsi. Ma mère me répondit que c’était bien, mais qu’à la fin de cette phrase, il fallait un point d’interrogation. Je demandai ce que c’était qu’un point d’interrogation.

— C’est, dit ma mère, un signe qui marque qu’on interroge, qu’on demande quelque chose. Il se met après toute phrase interrogative. Tu dois mettre un point d’interrogation puisque tu demandes : « Qu’est-ce que Dieu ? »

Ma réponse fut superbe :

— Je ne le demande pas. Je le sais.

— Mais si ! tu le demandes, mon enfant.

Je répétai vingt fois que je ne le demandais pas, puisque je le savais, et je me refusai absolument à mettre ce point d’interrogation qui m’apparaissait comme un signe d’ignorance. Ma mère me reprocha vivement mon obstination et me dit que je n’étais qu’un sot. Mon amour-propre d’auteur en souffrit et je répliquai par je ne sais quelle impertinence pour laquelle je fus mis en pénitence.

J’ai bien changé depuis lors ; je ne me refuse plus à placer des points d’interrogation à tous les endroits où c’est l’usage d’en mettre. Je serais même tenté d’en tracer de très grands au bout de tout ce que j’écris, de tout ce que je dis et de tout ce que je pense. Ma pauvre mère, si elle vivait, me dirait peut-être que maintenant j’en mets trop.



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