La Jeunesse de Nietzsche (par Théodore de Wyzewa)

Dernière mise à jour : nov. 5


Nietzsche en 1861




Théodore de Wyzewa

La jeunesse de Frédéric Nietzsche


[Revue des Deux Mondes, 1896]




"(...) Sous la direction de sa sœur, Mme Elisabeth Fœrster, de fervents disciples ont entrepris la publication de ses écrits inédits, de ses notes, de ses brouillons, de sa correspondance, de tous les documents relatifs à son œuvre et à sa vie. Déjà deux gros volumes ont paru, de cinq cents pages chacun, où se trouvent réunis et classés par ordre chronologique tous les papiers de Nietzsche datant de 1869 à 1876, c’est-à-dire des années de son séjour à l’université de Bale. Et en même temps que, de concert avec M. Fritz Kœgel, elle dirigeait cette publication, Mme Fœrster vient encore de publier le premier volume d’une grande biographie de son frère, faite surtout à l’aide de ses lettres, de ses Souvenirs inédits, et d’un Journal où il consignait au jour le jour le détail de ses actions et de ses pensées.

C’est de cette biographie, plus intéressante, plus étonnante peut-être que les écrits mêmes de Nietzsche, que j’aurais voulu pouvoir tout au moins résumer ici les traits essentiels. Mais bien que l’ouvrage de Mme Fœrster n’embrasse qu’une partie de la vie de Nietzsche, s’arrêtant à l’année même de la nomination à Bâle, je m’aperçois qu’il faudrait un volume entier pour l’analyser avec fruit, tant la personne du philosophe-poète s’y montre complexe, mobile, insaisissable, tant apparaît profonde et incessante l’influence des hasards de sa vie sur le développement de sa pensée.


Il n’en est point de Nietzsche, en effet, comme par exemple de son maître Schopenhauer, qui a toujours nettement séparé sa doctrine philosophique de ses intérêts temporels. Sa doctrine, ou plutôt ses doctrines successives, Nietzsche ne s’est point borné à les penser : il les a vécues, leur livrant tour à tour son être tout entier. Et de là vient que dans chacune d’elles il nous touche, nous émeut, nous passionné également : car à travers ses idées, nous sentons l’âme qu’il ne s’est pas arrêté d’y mettre, une âme inquiète, fiévreuse, la plus ardemment assoiffée d’absolu qu’il y ait eu jamais. Et de là vient aussi qu’il a péri comme il a péri : car une absorption aussi complète de tout l’être par l’intelligence, et une tension aussi obstinée de toute l’intelligence à la poursuite d’un objet impossible, ne pouvaient manquer d’aboutir à une catastrophe tragique.


Mais peut-être ne serait-il pas sans intérêt d’examiner avec un peu de détail, dans la biographie de Nietzsche, les causes premières de la catastrophe, et d’essayer de voir comment s’est constituée, chez l’auteur de Zarathustra, cette hypertrophie de l’intelligence où sa merveilleuse intelligence a finalement succombé. Aussi bien l’un des objets principaux que s’est proposé Mme Fœrster est-il précisément de prouver que la folie de son frère n’est point, comme on l’a pensé, un effet de l’hérédité. Il est vrai que le père du philosophe, le pasteur Charles-Louis Nietzsche, est mort d’un ramollissement du cerveau : mais cette maladie ne lui est venue que par accident, à la suite d’une chute dans son escalier. Et avant ni après lui, personne de sa famille, à l’exception de son fils Frédéric, n’a présenté jamais le moindre symptôme de troubles cérébraux. « La famille des Nietzsche, dit Mme Fœrster, s’est au contraire toujours fait remarquer pour sa santé et sa longévité. »


Et pareillement la famille maternelle du malheureux Nietzsche. C’est donc bien en lui seul qu’il convient de chercher les sources de son mal : et dès les premières pages de sa biographie on découvre l’une d’elles, cette activité anormale de l’intelligence, qui tout de suite a porté l’enfant à vouloir tout apprendre, tout comprendre, qui à dix ans a fait de lui un poète, un musicien, un philologue et un auteur dramatique. Dans une autobiographie qu’il écrivit à treize ans, Nietzsche a lui-même raconté sa première enfance.


« Je suis né, dit-il, le 15 octobre 1844 à Rœcken, près de Lützen, et j’ai reçu au saint baptême les prénoms de Frédéric-Guillaume. Mon père était pasteur ; c’était l’image parfaite d’un prêtre de campagne. Doué à un égal degré d’intelligence et de sentiment, orné de toutes les vertus d’un chrétien, il vivait une vie tranquille, simple et heureuse, vénéré et aimé de tous ceux qui l’approchaient... Quant à mon village natal, aucun voyageur ne l’a traversé jamais sans jeter un regard complaisant sur cet aimable lieu, avec sa ceinture d’étangs et de verts buissons, et la vieille tour de son église toute tapissée de mousse. Je me rappelle une promenade que j’ai faite avec mon père de Lützen in Rœcken, et comment, au milieu du chemin, nous fûmes surpris par le bruit joyeux des cloches, sonnant la féte de Pâques. Leur son a depuis lors souvent retenti dans mon cœur ; toujours il m’a ramené en pensée à la chère lointaine maison paternelle. »


Et l’enfant ajoutait :


« Au surplus, ce que je sais des premières années de ma vie est trop insignifiant pour que je doive prendre la peine de le raconter. Diverses qualités se sont pourtant de très bonne heure développées en moi : ainsi un certain goût de tranquillité et de silence, qui m’a toujours tenu à l’écart des autres enfants ; ainsi encore une disposition passionnée, qui me venait par intervalles, et me remplissait d’une tristesse sans objet. »


Après la mort de son père, en 1850, sa famille vint demeurer à Naumbourg, auprès de ses grands-parents. Perdu déjà dans ses rêves, jamais le petit Frédéric ne voulut s’amuser aux jeux de son âge : une fois seulement la vue d’un danseur de corde lui fit une impression profonde, si profonde que toute sa vie il en garda le souvenir. Il n’avait pas dix ans lorsqu’il écrivit ses premiers vers, des vers d’une facture un peu maladroite, mais étrangement imprégnés de réflexion et de mélancolie. Et, c’est vers la neuvième année aussi qu’il s’essaya pour la première fois à la composition musicale.


« J’étais allé à l’église de la ville, le jour de l’Ascension, et j’entendis la le sublime Alleluia du Messie de Hændel. Il me sembla entendre l’hymne de joie des anges accompagnant le retour au ciel de Notre-Seigneur. Et aussitôt je formai le projet de composer quelque chose de semblable. Je me mis à l’œuvre en sortant de l’église ; tout nouvel accord que je trouvais me remplissait d’un bonheur enfantin. »


Dès ce moment, sa curiosité, sa soif de savoir s’étaient éveillées.


« Lisbeth, dit-il un jour à sa sœur d’un ton très sérieux, cesse donc de raconter de pareilles absurdités au sujet des enfants qu’apporteraient les cigognes. L’homme est un mammifère ; et comme tel, nécessairement, il procrée lui-même ses enfants. » Il lui disait une autre fois : Lisbeth, as-tu jamais songé à te demander pourquoi toi et moi nous apprenons si facilement toutes choses ? Moi, vois-tu, j’y pense sans cesse. Et je me demande si ce n’est pas notre cher papa qui, là-haut, obtient pour nous d’avoir de si bonnes idées. »


Frédéric Nietzsche avait treize ans lorsqu’il quitta Naumbourg pour continuer ses études au célèbre gymnase de Pforta, une sorte de collège modèle, où n’étaient admis que des élèves de choix. C’est en arrivant à Pforta qu’il écrivit l’Autobiographie dont j’ai cité quelques passages. Il entreprit en même temps de rédiger son Journal, où il épanchait, tous les soirs, le torrent de ses pensées. Il y écrivait, par exemple, le 15 août 1858 :


« À la considérer de plus près, la vie de l’école est une action qui se développe sans cesse, et qui, malgré l’apparente monotonie de ses exercices, revêt sans cesse un nouvel intérêt. On dit couramment que les années d’école sont de dures années : oui, mais ce sont aussi des années d’une portée énorme pour la suite de la vie ; et pourtant il est vrai que ce sont des années très dures, car l’esprit y est jeune et frais, et doit se soumettre cependant à d’étroites contraintes. Encore, pour beaucoup de ceux pour qui elles sont dures, ces années sont-elles en même temps sans aucun profit : car il n’est point aisé de savoir les utiliser. La règle principale pour y parvenir est de se développer également et concurremment dans toutes les sciences, dans tous les arts, et dans toutes les aptitudes, et de telle façon que le développement du corps aille de pair avec celui de l’esprit. Il n’y a rien dont on doive se garder comme des études trop exclusives, et consacrées à un seul objet. Il faut lire tous les écrivains, et cela pour plusieurs motifs, en faisant attention tout ensemble à la grammaire, à la syntaxe, et au style, et à l’importance historique, et au contenu intellectuel et moral. On devrait aussi mener de front la lecture des poètes grecs et latins avec celle des classiques allemands, en comparant leurs points de vue. De même l’histoire ne devrait pas être séparée de la géographie, les mathématiques de la physique et de la musique : à ce prix seulement, l’arbre de la science porterait de beaux fruits, animé d’un unique esprit, éclairé d’un unique soleil. »


Et de fait, durant les premières années qu’il passa à Pforta, Frédéric Nietzsche fut un élève incomparable, s’intéressant à tout, portant à toutes les sciences et a tous les arts une ardente curiosité. Son Journal est rempli de plans d’études qu’il se traçait pour l’avenir, embrassant l’ensemble des connaissances humaines, depuis la géologie jusqu’à la politique. Ce qui ne l’empêchait point de composer d’innombrables morceaux. Symphonies, sonates, poèmes lyriques, de s’essayer à des drames, d’organiser à Naumbourg, avec deux de ses camarades, une société littéraire et artistique, où, entre deux auditions de ses œuvres musicales, il faisait des conférences sur l’Enfance des peuples, sur Napoléon III, sur l’Élément démoniaque dans la musique, sur la Fatalité et l’Histoire, sur la Poésie serbe, et sur les Lois de la critique. Tout cela de 1860 à 1863, entre sa quinzième et sa dix-huitième année !

En 1862, trois ans après l’entrée de Nietzsche au gymnase de Pforta, un grand changement se produisit dans sa vie d’écolier. L’élève modèle devint un mauvais élève, distrait, ennuyé, indifférent désormais aux leçons de ses professeurs. Non pas que le goût lui fût enfin venu des plaisirs habituels de son âge. Ni à ce moment, ni jamais l’amour, en particulier, ne joua le moindre rôle dans sa vie.


« Je n’ai point trouvé trace chez lui, nous dit sa sœur, d’une passion amoureuse, non plus que de l’amour vulgaire. Toute sa passion était employée aux choses de l’intelligence, et pour le reste du monde il n’avait qu’une curiosité toute superficielle. Lui-même, plus tard, sourit beaucoup de n’avoir jamais pu éprouver un amour-passion ; mais si jolies que fussent les femmes qu’il rencontrait sur son chemin, tout de suite son penchant vers elles prenait la forme d’une amitié purement cérébrale. »


Ainsi, dès l’enfance, il ne vivait que par la pensée : et c’est encore dans sa seule pensée qu’il faut chercher l’explication d’un revirement si subit à l’égard du collège et de ses professeurs. Ce revirement n’est en effet que la première manifestation, chez Frédéric Nietzsche, d’un autre des traits dominants de son caractère : de cette mobilité maladive qui toute sa vie le portait à se dégoûter de ce qu’il avait trop aimé, et à repartir en quête de connaissances nouvelles. Jamais peut-être un homme n’a traversé plus d’opinions successives que l’auteur de Zarathustra, et jamais assurément nul n’a dénigré avec plus de mépris et de haine les diverses opinions qu’il avait traversées.


De toute son âme il cherchait la vérité, une vérité complète, absolue, définitive ; mais à peine avait-il cru l’atteindre qu’il découvrait le néant de ce qu’il avait d’abord pris pour elle. Et c’est ainsi que ce passionné de certitude a toujours été, en fin de compte, un terrible destructeur. Il avait le goût de construire : il rêvait d’un beau palais où sa pensée se fût délicieusement reposée. Mais avec ce goût de construire, il avait l’instinct de la destruction, et sa vie s’est écoulée parmi des ruines.


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