La beauté du printemps, par Anna de Noailles (Poèmes)


"Roses", par Anna de Noailles




Anna de Noailles

Les Éblouissements

Calmann-Lévy, 1907




LA NAISSANCE DU PRINTEMPS



Un oiseau chante, l’air humide Tressaille d’un fécond bonheur, Un secret puissant et languide Traine sa vapeur, sa moiteur. Ah ! sur toute la douce Europe Voici que s’éveille et s’étend – Parfum d’ambre et d’héliotrope, – Le romanesque du printemps ! Dans le dur branchage circule La sève tendre aux tons d’azur ; L’eau semble en fleur ; la renoncule Scintille comme un ruisseau pur. Les oiseaux jettent l’étincelle De leur acide, frêle voix, Partout monte, gonfle, ruisselle Le parfum ingénu des bois.

La terre noire se déchire Et la primevère apparaît ; Ainsi dans mon âme s’étire Une fine et neuve forêt. Printemps qui luttes et qui rêves, Dieu favori de l’Univers Tu prends mon cœur et le soulèves Jusqu’au faite des arbres verts ! Tu portes mon cœur sur les branches, Tu le joins aux gluants bourgeons, Tu le mets sous les ailes blanches Des bruyants, des flottants pigeons. Tu m’emplis d’une extase sainte Plus fraîche et vive que l’amour, Et je suis la jeune jacinthe Éblouie au lever du jour !



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VOICI L’ÉCLOSION DU PRINTEMPS


Voici l’éclosion du printemps vert amer, L'air est plus vif, plus gai qu’un bateau sur la mer ! – Printemps, qu’une autre main soigneusement vous touche, Moi, je vous aime avec ma colère et ma bouche, Avec tout l’appétit des nerfs fins et profonds, Avec mon gosier tendre où votre odeur se fond.

Ne pourrez-vous jamais lasser enfin mon être ? Hélas ! vous le voyez, je ne puis vous connaître, Vous surprendrez mon cœur jusqu’au jour de la mort, Vous êtes chaque fois plus petit et plus fort, Plus naissant, plus divin, plus enroulé d'abeilles, Plus semblable à la joie, au rêve, à la corbeille, Plus parfait, plus secret, plus évident, plus vert. Plus léger, plus serre, plus fermé, plus ouvert !

– Ah ! pour que ta splendeur à mon regard se voile, Printemps de lin et d’or, de perles et de toile, Pour que sans en souffrir je sente ton éclat, Pour ne pas défaillir dès tes premiers lilas,

Pour n’être pas, dans l’ombre où ta langueur se porte, Une nymphe mourante, une naïade morte, Pour demeurer sur l’herbe, autour de ma maison, Sans fièvre, sans soupirs, sans pleurs, sans pâmoison, Pour fuir le piège ardent que tu voudras me tendre, Je vais faire le vœu, par ce matin trop tendre, De ne te regarder qu’au travers de mes doigts A demi clos ainsi que des volets étroits.



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IVRESSE AU PRINTEMPS

Printemps léger, crispé, charnu, Encor si tremblant et si nu, Ô douce saison déchirée Où par chaque fente sacrée S’efforce une tiède liqueur, La pourpre ferveur de mon cœur Ainsi qu’une grenade éclate ! Du sol doré, couleur de datte, Tout veut fuir, jaillir, épaissir ; Ô rameau chargé de désir !

Un oiseau sur son vert refuge Chante, comme après le déluge… — Printemps secret, sucré, divin, Que je boive un limpide vin, Dans la coupe de la tulipe ! Que dans une argentine pipe Je brûle l’encens et l’anis !

Ô printemps, culte d’Adonis,

Que je célèbre ton ivresse ! Que mon cœur contre toi se presse Jusqu’à ce qu’il soit tout ouvert ! Que je danse sur le pré vert Au milieu des pigeons qui flottent, Ivre comme une jeune ilote, Dispersant la sève et les grains, Et prenant, dans l’air qui grelotte, Tout le printemps pour tambourin !



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LA BEAUTÉ DU PRINTEMPS

Ainsi, quand j’aurai dit combien je vous adore, Combien je vous désire et combien je t’attends, Ivresse de l’année, ineffable Printemps, Tu seras plus limpide et plus luisant encore Que mon rêve volant, éclatant et chantant ! Les délicats sureaux et la pervenche blanche Me surprendront ainsi que des yeux inconnus, Les lilas me seront plus vivants et plus nus, Le rosier plus empli du parfum qu’il épanche, Et le gazon plus droit, plus lisse et plus ténu ; La juvénile odeur, aiguë, acide, frêle Des feuillages naissants, tout en vert taffetas, Sera plus évidente à mon vif odorat, Que n’est aux dents le goût de la fraise nouvelle, Que n’est le poids charmant des bouquets dans les bras.

Devant un si fécond et si profond spectacle, Je resterai les doigts disjoints, le cœur épars, Sentant que le bonheur me vient de toute part, Que chaque grain de terre a fait le doux miracle D’être un peu de pistil, de corolle et de nard. – Ainsi, même en t’aimant autant que je vous aime Même en ayant, depuis son enfance, voulu D’un chant délicieux, secret, puissant, goulu, Consacrer ta douceur et ta grâce suprême, On ne peut exprimer combien tu nous as plu ! On ne peut pas avoir d’assez vive mémoire, Ô mon cher mois de mai, que vous ne nous disiez « Je suis encor plus beau ! Voyez mes cerisiers, Voyez mes verts îlots qui flottent sur la Loire, Entendez les oiseaux de mon brûlant gosier ! » Et je le vois, un clair, un frais, un chaud vertige Fait plier le branchage et ses bourgeons naïfs ; Une vapeur d’extase émane des massifs, On sent irradier de la plus humble tige Quelque parfum hardi, insistant, incisif… Puisque mes mots chargés de pollens et d’arômes, Puisque mes chants toujours troublés jusques aux pleurs Ô mon Printemps divin, n’auront pas le bonheur De pouvoir égaler la saveur de tes baumes, Je m’arrête et soupire au milieu de tes fleurs.

Je te dédie alors ma cinquième année, Le temps où mes chapeaux ombrageaient mes genoux, Où mon front était haut comme les lilas doux, Où mes jeux s’endormaient sur ton herbe fanée, Où mon cœur infini battait à petits coups. Le temps où pressentant ce que serait ma vie, J’honorais ma tristesse et ma frêle beauté, Et, les deux bras croisés sur ma robe d’été, J’écoutais, effrayée, amoureuse et ravie, Le bruit que fait l’immense et vague Volupté…



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