• InLibroVeritas

"La Vie drôle", par Alphonse Allais





Alphonse Allais

La Vie drôle

(1946)




"Je viens d'accomplir une plaisanterie complètement idiote, mais dont le souvenir me causera longtemps encore de vives allégresses.


Ce matin, un peu avant midi, je me trouvais à la terrasse de chez Maxim's.


Quelques gentlemen préalablement installés y tenaient des propos dont voici l'approximative teneur :


- Ce vieux Georges !


- Ce cher Alfred !


- Ce sacré Gaston !


- Je t'assure, mon vieux Georges, que je suis bien content de te rencontrer.


- Depuis le temps !...


- Et moi aussi !


Abrégeons ces exclamations.


- Tu déjeunes avec nous, hein ?


- Volontiers ! Où ça ?


- Ici.


- Entendu !


- Et tu dînes avec nous aussi ?


- Oh ! ça, pas mèche !


- Pourquoi donc ?


- Tous les samedis que Dieu fait, c'est-à-dire 5218 fois dans le cours d'un siècle, je dîne avec Alice.


- Quelle Alice ?


- Ma nouvelle bonne amie.


- Gentille ?


- Très !... Mais un caractère !...


- Amène-la.


- Impossible ! le samedi, elle a sa famille.


- Alors, avise-la d'un empêchement subit.


Le nommé Georges, à qui ses camarades tenaient ces propos tentateurs, sembla hésiter un instant. Puis brusquement :


- Et allez donc, c'est pas ma mère !


Un petit bleu apporté par le garçon fut aussitôt griffonné : Excuse-moi pour ce soir... forcé partir en province... Affaire urgente... mon avenir en dépend... Temps semble si long loin de toi !... etc., etc., etc.


Puis l'adresse : Alice de Grincheuse, 7, rue du Roi-de-Prusse.


Par le plus grand des hasards (je ne suis pas de nature indiscrète), mes regards tombèrent sur l'adresse de la dame : Alice de Grincheuse, 7, rue du Roi-de-Prusse.


A cette minute précise, je me transformai en artisan diabolique, comme dit Zola (non sans raison), de l'imbécile facétie suivante : Je me rends à la Taverne Royale, je demande de quoi écrire et le chasseur :


- Chasseur, portez ce mot immédiatement à cette adresse ; il n'y a pas de réponse.


Après quoi, je reviens sans tarder chez Maxim's, où je m'installe à la table voisine des précités gentlemen. Pendant que ces derniers dégustent leurs huîtres, lisez mon fallacieux petit billet à la jeune Alice :


Ma chère Alice,


Si tu n'as rien de mieux à faire, amène-toi donc tout de suite déjeuner avec moi et quelques camarades chez Maxim's. Ne t'étonne pas (sans calembour) de ne pas reconnaître mon écriture ; je viens de me fouler bêtement le pouce et c'est mon ami Gaston qui tient la plume pour moi. Viens comme tu es.


Ton fou de


GEORGES.


Oh ! ce ne fut pas long ! La sole frite n'était pas plus tôt sur la table qu'une jeune femme, fort gentille ma foi, envahissait le célèbre restaurant.


- Tu t'es fait mal, mon pauvre Georges ?


Inoubliable, la tête de Georges !


- Alice ! Qu'est-ce que tu fais ici ?


Inoubliable, la tête d'Alice !


- Comment, ce que je fais ici ? Tu es fou, sans doute !


Inoubliables, les deux têtes réunies d'Alice et de Georges !


D'autant plus inoubliables que - j'omis ce détail - Georges et ses amis avaient cru bon de corser leur société au moyen de deux belles filles appartenant - je le gagerais - au demi-monde de notre capitale.


Un qui ne s'embêtait pas, c'était moi, avec mon air de rien.


Plus les pauvres gens s'interrogeaient, plus s'inextriquait la situation.


Est-ce bête ! Je n'ai jamais déjeuné de si bon appétit !"