La Vie de François Villon, par Paul Valéry

Dernière mise à jour : 15 mars




Paul Valéry

Villon et Verlaine

(1937)




"Villon, qui se nomma d’abord François de Montcorbier, naquit à Paris en 1431. Sa mère le remit, trop misérable qu’elle était pour l’élever, aux mains d’un docte prêtre, Guillaume de Villon, qui appartenait à la communauté de Saint-Benoît-le-Bétourné, et y avait son domicile. C’est là que François Villon grandit, reçut l’instruction élémentaire. Son père adoptif semble avoir toujours été bienveillant et même tendre pour lui. A l’âge de dix-huit ans, le jeune homme est reçu bachelier. A vingt et un ans, dans l’été 1452, le grade de licencié lui est conféré. Que savait-il ? Sans doute ce que l’on savait pour avoir suivi de plus ou moins près, les cours de la Faculté des arts : la grammaire, (la latine), la logique formelle, la rhétorique, (l’une et l’autre selon Aristote, tel qu’il était connu et interprété en ce temps-là) ; plus tard venaient quelque métaphysique et un aperçu des sciences morales, physiques et naturelles de l’époque.


Mais le mot de licence est à double sens. A peine ses grades reçus, Villon commence de mener une vie de plus en plus libre et bientôt dangereuse. Le milieu des clercs était étrangement mêlé. La qualité de clerc était fort recherchée par tous ceux qui se sentaient exposés à rendre, un jour ou l’autre, des comptes à la justice. Être clerc, c’était pouvoir réclamer d’être jugé par le juge ecclésiastique et échapper ainsi à la juridiction ordinaire, dont la main était beaucoup plus rude. Nombre de clercs étaient gens de mœurs détestables. Nombre de tristes sires se mêlaient aux clercs, se donnaient pour l’être ; et il se donnait parfois dans les prisons, de singulières leçons de latin destinées à permettre à quelque inculpé de se prétendre clerc aux fins de changer de juge.


Villon fit, dans ce monde mal composé, des connaissances de la pire sorte. Les dames n’y manquaient point de charmes, sans doute. Elles ont, comme il est naturel, joué un grand rôle dans les pensées et les aventures du poète. Mais aucune n’eût songé que ce garçon leur donnerait une certaine part d’immortalité. Ni Blanche la Savetière, ni la Grosse Margot, ni la belle Heaulmière, ni Jehanneton la Chaperonnière, ni Katherine la Bourcière. Observez tous ces noms corporatifs… On dirait que tous les corps de métiers aient dû sacrifier leurs femmes à la déesse, et que l’artisanat du Moyen Age conduisît infailliblement aux malheurs conjugaux.


*


Mais voici que la débauche et la crapule se développent en violence. Le 5 juin de l’an 1455, Villon tue. L’affaire nous est assez bien connue, puisqu’elle est relatée dans l’acte de rémission accordée par Charles VII à « maistre François des Loges, autrement de Villon, âgé de vingt-six ans, ou environ, qui étant, le jour de la feste Notre-Seigneur, assis sur une pierre située sous le cadran de l’oreloge Saint-Benoît-le-Bien-Tourné, en la grant rue Saint-Jacques en notre ville de Paris, et étaient avec lui un nommé Gilles, prêtre et une nommée Ysabeau, et était environ l’eure de neuf heures ou environ ».


Surviennent alors un certain Philippe Sermoise, ou Chermoye, prêtre, et maistre Jehan le Mardi. D’après l’acte, qui suit le récit de Villon, sans en faire la critique, ce prêtre Sermoise cherche querelle au poète, qui d’abord répond doucement, se lève pour faire place… Mais Sermoise tire de dessous sa robe une grande dague et frappe Villon à la face « jusques à grant effusion de sang ; Villon, lequel, pour le serain, était vêtu d’un mantel et à sa ceinture avait pendant une dague sous ice-lui », la tire et frappe Sermoise à l’aine, « ne cuidant pas l’avoir frappé ». (Cette excuse est fort suspecte.) Comme l’autre n’a pas, semble-t-il, son compte et le poursuit encore, il l’abat d’une pierre en plein visage. Tous les témoins ont fui.

Villon court se faire panser chez un barbier. Le barbier, qui doit faire son rapport, demande au client son nom. Villon donne le faux nom de Michel Mouton. Quant à Sermoise, transporté d’abord dans un cloître, puis à l’Hôtel-Dieu, il y meurt, le surlendemain, « faute de bon gouvernement ». Le meurtrier trouve prudent de s’enfuir.


Quelques mois après, la lettre de rémission, dont j’ai rapporté quelques termes, lui est accordée. Il est remarquable que cette mesure expresse de clémence ne se fonde que sur les seuls dires et arguments de Maître Villon. Point d’enquête. L’excuse de légitime défense est admise sans contestation. L’affirmation de l’intéressé, que, depuis ce fâcheux incident, sa conduite a été irréprochable, est crue sur parole. Mais on ne peut s’empêcher de trouver le récit assez suspect ; l’agression du prêtre Sermoise inexpliquée, le faux nom donné par Villon au barbier Fouquet, sa fuite, la disparition des témoins, — autant d’éléments inquiétants dans cette affaire. Bien d’autres ont été envoyés au gibet sur de moindres indices. Mais, enfin, ne soyons pas plus sévères que le roi, qui, « voulant miséricorde préférer à rigueur », quitte et pardonne le fait et cas, — et « sur ce, dit le texte, imposons silence perpétuel à notre procureur ». Ce silence dut bientôt être rompu.


*


Sur le second crime connu de Villon, aucun doute ne subsiste, et toutes les qualifications possibles que définit le Code pénal y sont inscrites. Rien n’y manque : il s’agit d’un vol, commis de nuit, dans un lieu habité, avec escalade, effraction, usage de fausses clefs, tout un matériel de cambriolage.


Villon, indicateur, accompagné de crocheteurs de profession, et d’autres complices, s’empare ainsi de cinq cents écus d’or appartenant au collège de Navarre et contenus dans un coffre déposé dans la sacristie de la chapelle du collège. Le vol ne fut découvert que deux mois après. Rien de plus curieux que les détails de l’enquête menée par les examinateurs du roi au Châtelet. Je n’en citerai qu’un.


Les enquêteurs convoquèrent, à titre d’experts, neuf serruriers jurés, qui prêtèrent serment spécial, et dont les noms et les adresses nous sont conservés dans le dossier de la procédure. Ils reconstituèrent fort exactement les procédés des voleurs. Mais ceux-ci avaient pris le large. Malheureusement pour eux, ils furent découverts par les propos imprudents d’un bavard, leur complice, qu’un curé avait entendu, en quelque taverne, parler de l’affaire du collège de Navarre. Ce prêtre, qui semble avoir été moins fait pour le sacerdoce que pour le service des renseignements généraux de la préfecture, amorce une enquête remarquablement suivie qui menait droit à François Villon. Villon se hâta de gagner la province.


Dieu sait quelle vie fut la sienne pendant cette période !… On le trouve tantôt en prison, tantôt en relations avec le prince poète Charles d’Orléans, et sans doute dut-il, çà et là, participer aux opérations des Coquillards. Il semble, en tout cas, qu’il ait tâté de la très dure prison épiscopale de Meung-sur-Loire, peut-être à la suite d’un vol de calice dans une sacristie. L’évêque d’Orléans, Thibaud d’Auxigny, l’a traité avec une rigueur qui laissa un cruel souvenir à Villon, soumis à la question de l’eau et tenu à la chaîne dans une basse-fosse. Louis XI le délivre, et il rentre à Paris, non pas, hélas ! pour y bien vivre. Il y trouve d’anciennes connaissances, il en fait de nouvelles, et non d’excellentes, dont la fréquentation le jette dans la plus fâcheuse affaire de sa vie.


Comme conséquence d’une rixe, au cours de laquelle fut blessé un notaire pontifical, Villon est condamné par le Châtelet à être pendu et étranglé au gibet de Paris. A en juger par la joie qu’il manifesta quand le Parlement, sur appel qu’il fit de cet arrêt, commua en dix ans de ban de Paris la peine qu’il avait toujours redoutée, dont il rêvait affreusement et qu’il a si crûment chantée, il a dû vivre des jours de grande angoisse, entre la torture et l’épouvantable image de son corps flottant au gibet. Le soulagement qu’il éprouve, en apprenant qu’il a la vie sauve, lui fait, d’un coup, écrire deux poèmes : l’un qu’il adresse au guichetier pour se féliciter d’avoir fait appel, et l’autre à la cour, en guise de remerciement.

Il engage tous ses sens, tous ses membres et ses organes :

Foie, poumon, et rate qui respire,

à célébrer les louanges de la cour !

Il quitte donc Paris, heureux d’être délivré à si bon compte.


Ensuite… Mais ensuite, nous ne savons plus rien.

Quand, comment a fini Villon ?

Dites-moi où, n’en quel pays ?

Nous n’en savons absolument rien."



* * *