La symbolique de l'abeille dans l'antiquité


Albrecht Dürer - "Cupidon le voleur de miel", 1514

(Kunsthistorisches Museum ; Vienna, Austria)




Extrait de:


Les Abeilles et Mélissa, du symbole universel à l’hapax mythologique


par Alban Baudou




Statut symbolique de l’abeille



"Dans l’espace de croyances et d’imaginaire liés aux abeilles, les Anciens n’ont certes pas fait exception à la règle : l’observation des essaims et des ruches a conduit Grecs et Romains à l’évident rapprochement de leur propre organisation collective et de la société des abeilles.


La comparaison d’ailleurs se fait souvent au profit de l’insecte, tant le fonctionnement collectif du groupe semble à l’homme un modèle parfait d’harmonie ordonnée et d’efficacité solidaire : la communauté en effet est tout au service d’une reine — d’un roi plutôt, puisque le terme est alors βασιλεύς ou rex —, tandis que ce monarque lui-même apparaît comme indispensable à la nation ; l’abeille devient ainsi le symbole de l’homme social accompli dans les différents domaines de la collectivité.


La littérature ne manque pas d’exploiter ce thème à la fois complexe et intelligible. Ainsi les poètes anciens ont-ils fréquemment chanté l’abeille et, au-delà des vers pastoraux célébrant simplement la nature animale, ont usé des diverses métaphores liant l’homme et l’insecte. L’une des principales allégories se situe sur le registre politique ; ainsi, au livre II de l’Iliade, Homère compare les divers peuples des Achéens aux essaims d’abeilles :


« De même que l’on voit des tribus compactes d’abeilles sortir d’un antre creux à flots toujours renouvelés et, grappe immense, voltiger sur les fleurs printanières, tandis que d’autres, par centaines, volent çà et là : de même, sortant par tribus des nefs et des baraques, ils vinrent se masser le long du rivage profond pour y délibérer »

Homère, Iliade II, 87-93


(...)


L’aspect politico-social n’est pas le seul domaine de comparaison entre les insectes et les humains. Ainsi chez Virgile, le statut de guerriers des compagnons d’Énée évoqué dans l’Énéide situe également la métaphore dans le deuxième registre traditionnel mettant en scène les abeilles : la guerre et les combats.


« Voici qu’en rangs serrés (chose étonnante à dire), des abeilles occupèrent le sommet de sa cime après s’être déplacées à grand bruit par delà l’éther limpide et, de leurs pattes entrelacées, l’essaim imprévu se suspendit à un rameau couvert de feuilles. »

Virgile, Énéide VII, 64-70



Virgile observant les abeilles

(Les Géorgiques, 15e siècle)



La dernière image collective volontiers employée par les poètes est celle de l’abeille industrieuse, travailleuse dévouée, ouvrière appliquée et désintéressée. Les vers de l’Énéide où Virgile rapporte la vision qu’ont Énée et Achate des Tyriens travaillant avec ardeur pour construire les murailles de Carthage, bâtir la citadelle, creuser des ports, instituer des lois et un sénat, sont sur ce point très évocateurs :


« Comme les abeilles au début de l’été par les campagnes fleuries travaillent sans relâche sous le soleil, font sortir les petits quand ils ont grandi, amassent les miels limpides, bourrent de doux nectar les alvéoles, reçoivent les fardeaux de celles qui viennent ou, s’étant mises en colonnes, écartent des mangeoires le troupeau paresseux des frelons ; le travail est effervescent et un parfum de thym s’exhale des miels odorants. »

Virgile, Énéide I, 430-436


(...)


Si les abeilles en effet sont le modèle des vertus économiques (organisation et parcimonie), des vertus guerrières (courage et esprit de corps), des vertus sociales (abnégation et entraide) et des vertus morales (droiture et honnêteté), elles symbolisent aussi — et sont les seules dans le règne animal — la vertu proprement dite, constituant dès lors le canon de la pureté. Cette qualité qui leur est attribuée est bien sûr fondée sur le mystère de leur génération en partie a-sexuelle.


La découverte de la parthénogénèse au XIXe siècle a permis d’éclaircir le processus de naissance des abeilles : après que la reine s’est accouplée en vol avec de nombreux mâles, de ses ovules fécondés naissent les femelles, tandis que les mâles, dits « faux-bourdons », naissent d’un ovule non fécondé — ils ont donc une mère, la reine, mais pas de père.