"La peur", par Ernst Jünger





Ernst Jünger

Traité du rebelle, ou le recours aux forêts

(1951)




"La peur est l’un des symptômes de notre temps. Elle nous désarme d’autant plus qu’elle succède à une époque de grande liberté individuelle, où la misère même, telle que la décrit Dickens, par exemple, était presque oubliée.


Comment ce passage s’est-il produit ? Si l’on voulait nommer l’instant fatal, aucun, sans doute, ne conviendrait mieux que celui où sombra le Titanic. La lumière et l’ombre s’y heurtent brutalement : l’ hybris du progrès y rencontre la panique, le suprême confort se brise contre le néant, l’automatisme contre la catastrophe, qui prend l’aspect d’un accident de circulation.


Il est de fait que les progrès de l’automatisme et ceux de la peur sont très étroitement liés, en ce que l’homme, pour prix d’allégements techniques, limite sa capacité de décision. Il y gagne toute sorte de commodités. Mais, en contrepartie, la perte de sa liberté ne peut que s’aggraver. La personne n’est plus dans la société comme un arbre dans la forêt ; elle ressemble au passager d’un navire rapide, qui porte le nom de Titanic, ou encore de Léviathan. Tant que le ciel demeure serein et le coup d’œil agréable, il ne remarque guère l’état de moindre liberté dans lequel il est tombé. Au contraire : l’optimisme éclate, la conscience d’une toute-puissance que procure la vitesse. Tout change lorsqu’on signale des îles qui crachent des flammes, ou des icebergs. Alors, ce n’est pas seulement la technique qui passe du confort à d’autres domaines : le manque de liberté se fait sentir, soit que triomphent les pouvoirs élémentaires, soit que des solitaires, ayant gardé leur force, exercent une autorité absolue.


Les détails de l’événement nous sont familiers et ont souvent été écrits : ils relèvent de notre expérience intime. On pourrait élever une objection : d’autres ères de crainte, de panique, d’Apocalypse ont suivi leur cours, sans que ce caractère d’automatisme vînt les renforcer, leur servir d’accompagnement. Laissons ce point : car l’automatisme ne prend ce caractère terrifiant que s’il s’avère être l’une des formes, le style même de la fatalité, dont Jérôme Bosch donnait déjà une représentation incomparable. Qu’il s’agisse, dans la terreur contemporaine, d’une peur toute particulière, ou simplement du style actuel d’une angoisse cosmique, dont elle ne serait qu’un retour – nous passerons sur cette question pour lui en opposer une autre, celle qui nous tient à cœur : serait-il possible d’atténuer la terreur, alors que l’automatisme subsisterait ou, comme il faut s’y attendre, se rapprocherait encore de sa perfection ? Autrement dit, serait-il possible, à la fois, de rester sur le navire et de se réserver l’indépendance de la décision – de sauver et même de renforcer les racines qui plongent encore dans le sol des origines ? Telle est la question première de notre existence.


C’est aussi la question que cache toute angoisse devant le temps. L’homme se demande comment échapper au néant. Dans les années où nous sommes, quand on s’entretiendra avec ses amis ou avec des inconnus, en quelque lieu de l’Europe, leurs propos ne tarderont guère à se porter sur l’ensemble de notre situation et leur détresse se révélera dans toute sa profondeur. On constatera que presque tous, hommes ou femmes, sont en proie à une panique telle qu’on n’en avait plus vu dans nos contrées depuis le début du Moyen Age. On les verra se jeter avec une sorte de rage dans leur terreur, en exhiber sans pudeur ni retenue les symptômes. On assiste à des enchères où l’on dispute s’il vaut mieux fuir, se cacher ou recourir au suicide, et l’on voit des esprits qui, gardant encore toute leur liberté, cherchent déjà par quelles méthodes et quelles ruses ils achèteront la faveur de la crapule, quand elle aura pris le pouvoir. Et l’on pressent, non sans horreur, qu’il n’y aura pas de vilenie qu’ils n’approuvent, lorsqu’on l’exigera d’eux.


On voit parmi eux des hommes sains et robustes, taillés en athlètes. On se demande à quoi leur sert le sport.


Or, ces êtres-là ne sont pas seulement des pleutres : ils sont aussi dangereux. Leur humeur saute de la crainte à la haine déclarée, lorsqu’ils voient s’affaiblir celui dont ils avaient si peur naguère encore. Et on trouve ailleurs qu’en Europe de pareils conventicules. La panique va s’appesantir, là où l’automatisme gagne sans cesse du terrain et touche à ses formes parfaites, comme en Amérique. Elle y trouve son terrain d’élection ; elle se répand à travers des réseaux dont la promptitude rivalise avec celle de l’éclair. Le seul besoin de prendre les nouvelles plusieurs fois par jour est un signe d’angoisse ; l’imagination s’échauffe, et se paralyse de son accélération même. Toutes ces antennes des villes géantes ressemblent à des cheveux qui se dressent sur une tête. Elles appellent des contacts démoniaques.


Il est certain que l’Est n’échappe pas à la règle. L’Occident vit dans la peur de l’Est, et l’Est dans la peur de l’Occident. En tous les points du globe, on passe son existence dans l’attente d’horribles agressions. Nombreux sont ceux où la crainte de la guerre civile l’aggrave encore.


La machine politique, dans ses rouages élémentaires, n’est pas le seul objet de cette crainte. Il s’y joint d’innombrables angoisses. Elles provoquent cette incertitude qui met toute son espérance en la personne des médecins, des sauveurs, thaumaturges. Signe avant-coureur du naufrage, plus lisible que tout danger matériel.

La question cruciale, dans ces remous, est de savoir si l’on peut délivrer l’homme de la peur. Il importe plus d’y parvenir que de l’armer ou de lui fournir des médicaments. La force et la santé demeurent en l’intrépide. Au contraire, la crainte assiège ceux même qui s’arment jusqu’aux dents – et ceux-là plus que d’autres. On peut en dire autant de ceux qui nagent dans l’abondance. Les armes, les trésors sont impuissants à conjurer les menaces. Ce ne sont que des pis-aller.


Crainte et péril sont si intimement associés qu’à peine pourrait-on dire lequel de ces principes engendre l’autre. La crainte a plus de poids : aussi faut-il commencer par elle, pour dénouer le nœud fatal.


Quant à la méthode inverse, la tentation de s’en prendre d’abord au danger, il faut mettre en garde contre elle. Ce n’est pas en essayant simplement de se rendre plus dangereux que l’objet de sa crainte que l’on parvient à une solution. Telle est la relation classique des Rouges et des Blancs, des Peaux-Rouges entre eux, et peut-être, demain, des Blancs et des peuples de couleur. L’épouvante est comme un feu qui s’apprête à dévorer le monde. La crainte augmente alors le nombre de ses victimes. Celui qui lui met un frein atteste, par ce seul acte, la légitimité de ses prétentions au règne. C’est le même homme qui a commencé par triompher en lui-même de la peur.


Il importe encore de savoir que la peur ne se laisse jamais entièrement conjurer. Un tel succès ne nous permettrait pas de dépasser l’automatisme, au contraire : il l’enfermerait dans l’être intime de l’homme. La peur demeurera toujours le grand partenaire de nos dialogues, en toute délibération de l’homme avec lui-même. Mais elle tend à la transformer en monologue, et n’a le dernier mot que si elle y parvient. Si, par contre, elle est remise à sa place d’interlocutrice, l’homme peut à son tour prendre la parole. Il cesse alors de se croire cerné. Une autre solution que celle de l’automatisme se présentera à son esprit. C’est dire que désormais deux chemins s’ouvrent à lui, ou, en d’autres termes, que sa liberté de décision est restaurée.


A supposer même que le néant triomphe, dans la pire de ses formes, une différence subsiste alors, aussi radicale que celle du jour et de la nuit. D’un côté, le chemin s’élève vers des royaumes, le sacrifice de la vie, ou le destin du combattant qui succombe sans lâcher ses armes ; de l’autre, il descend vers les bas-fonds des camps d’esclavage et des abattoirs où les primitifs concluent avec la technique une alliance meurtrière ; où l’on n’est plus un destin, mais rien qu’un numéro de plus. Or, avoir son destin propre, ou se laisser traiter comme un numéro : tel est le dilemme que chacun, certes, doit résoudre de nos jours, mais est seul à pouvoir trancher. La personne est toujours exactement pourvue de la même souveraineté qu’en toute autre période de l’histoire ; peut-être est-elle plus forte que jamais. Car, à mesure que les puissances collectives gagnent du terrain, la personne s’isole des organismes anciens, formés par les siècles, et se trouve seule. Cet homme seul devient alors partenaire de Léviathan, peut-être même son vainqueur, son dompteur."



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