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"La Personne de Mallarmé", par Albert Thibaudet

Mis à jour : janv. 12


Édouard Manet ; Portrait de Stéphane Mallarmé (1876)





Extraits de:



Albert Thibaudet



La Poésie de Stéphane Mallarmé


Gallimard, 1926






LA PERSONNE DE MALLARMÉ




(...)


"Sa vie extérieure fut toute simple et unie. Comme Boileau et Voltaire il appartenait à une bonne et quelque peu vieille famille de bourgeoisie parisienne, de fonctionnaires. Mais il était pauvre. Ayant écrit de bonne heure pour le premier Parnasse d’admirables vers, timide, ignoré, de Muse un peu délicate et pudique, il s’assura vite une petite place indépendante qui lui permît de vivre et d’écrire en paix. Il enseigna l’anglais en des lycées de province, et, peu après la guerre, dans ceux de Paris. Il eut une vie de famille, un intérieur probablement heureux.


Il aimait sa maison, et aussi, vu du dehors et de haut, le mouvement de l’existence littéraire. Il le regardait, à ses mardis, s’arrêter sous ses regards en un bassin curieux, lui révéler sa profondeur, le sens de son courant. Il travaillait dans une solitude morale, ne recherchant que l’essentiel et le décisif. Ses quelques dernières années, libérées de l’enseignement, furent paisibles, reposées, peut-être un peu mélancoliques. La mort le surprit sur une grande tâche : même surprise et même tâche interrompue, sans doute, s’il eût vécu plus longtemps et beaucoup. La mort le surprit sur un grand rêve : attitude naturelle et nécessaire, aux minutes suprêmes, chez qui ne vécut que pour le rêve.


J’essaierai, étudiant les éléments de sa poésie, de discerner ce qui, d’un tempérament très spécial, de profondeurs vivantes, ténébreuses, est monté, a circulé dans ses écrits. Il convient seulement, par ce crayon, d’esquisser de sa physionomie les traits extérieurs qui la révélaient à autrui ; traits extérieurs qui chez tout homme d’intérieur un peu complexe, sont à la fois, mêlées d’indiscernable manière, l’expression et la dissimulation de ce qu’il est.


De lui ne dirait-on pas ce qu’il allègue de Whistler.


« Si, extérieurement, il est, interroge-t-on mal, l’homme de sa peinture — au contraire, d’abord, en ce sens qu’une œuvre comme la sienne innée, éternelle, rend, de la beauté, le secret ; joue au miracle et nie le signataire. »

M. André Fontainas, dans un article sur Mallarmé professeur d’anglais, nous rapporte ce propos qui vers 1875 circula dans la classe de sixième, à Condorcet :


« Le père Mallarmé, on ne fiche rien dans sa classe ; pas étonnant : il écrit tout le temps pour des journaux de mode ! »


C’était peu après, en effet, sa rédaction éphémère de la Dernière Mode. Dans ce propos nature, on reconnaît le délicieux mépris d’un petit garçon de dix ans pour les chiffons du sexe que deux ou trois années encore il estimera inférieur. Mais je ne sais si l’on n’y trouve pas un peu les traits de la figure la plus générale, la plus extérieurement enveloppante, qui circonscrit Mallarmé. (...)







On éprouvait devant lui l’impression, que donnent certaines femmes gracieuses et cultivées, d’une délicatesse excessive, paradoxale presque, la transposition des actes ordinaires sur une portée de fils musicaux et ténus. De ce fond naissait sa politesse raffinée, parfaite, l’œuvre d’art de sa vie extérieure. Il fut peut-être l’homme le plus complètement poli de son temps, d’une politesse d’Extrême-Orient qui n’est pas son seul rapport avec les mœurs et l’art de ces pays.


J’avais d’abord, entraîné par le cliché, écrit : le plus naturellement poli ; mais toute politesse, poussée surtout à ces limites, ne surgit-elle pas d’une volonté artificielle et persévérante ? Il s’acquittait, avec une correction constante, des devoirs usuels, un peu fastidieux, de l’homme de lettres — si bien nommé hélas ! — ne laissait jamais une missive sans une réponse aimable et faite pour plaire.


(...)


Il mettait un peu son honneur à faire respecter, considérer, aimer même en lui le poète par ceux-là qui étaient fermés à sa poésie. Ainsi un bon prêtre désire imposer l’estime de sa robe à ceux qui restent hors sa religion. Il avait cette crainte générale d’offenser, commune chez les hommes de vie intérieure, qui redoutent de trop laisser prise aux choses en y suscitant vers eux la plus légère ombre de jalousie et de haine. Sortant, à la campagne, de chez lui, le matin il est


« véridiquement embarrassé de paraître sur une éminence, auprès du trou creusé par quelqu’un depuis l’aube ».

Comme toute attitude, comme toute pensée venues d’une profondeur, les raisons de cette courtoisie forment un cercle non vicieux, mais vivant. Celui qui veut accomplir des « exploits » exceptionnels « les commet dans le rêve pour ne gêner personne ». Il a vécu dans le rêve pour ne gêner personne ; et s’il s’est attaché si scrupuleusement, avec cette « inflexible douceur » que salue chez lui Anatole France, à ne gêner personne, c’est pour ne pas être, dans le domaine du rêve, gêné, —


« respectueux du motif commun en tant que façon d’y montrer de l’indifférence ».


Se connaissant comme rêveur, se plaisant à lui-même comme le maître du rêve, proclamant son incompétence sur « toute autre chose que l’absolu », il avait, autant que l’orgueil de sa solitude, la conscience de ses limites. Il portait cette gratitude souriante des rêveurs bien élevés à ceux qui leur épargnent de vivre.




Stéphane Mallarmé vers1890




« Je confesse, dit-il, donner aux idées pratiques ou de face, la même inattention emportée, dans la rue, par des passantes ».

Il l’écrit d’ailleurs pour préparer une exception et s’occuper — de façon peu heureuse — d’une question pratique, vérifier cette parole quand il croit y manquer. Le monde de la pratique lui apparaît comme la rue, qu’il n’aime pas, où il se sent dépaysé et gêné, et qui n’est pour lui que le chemin de la maison. (...)


Il me suffit, par ce crayon, de l’évoquer dans son abord superficiel et coutumier, de mettre, comme un encouragement et une promesse, au seuil de ce génie complexe et obscur, cette facilité d’accueil et cette stricte élégance de geste. Le voici, dans la petite taille qui le fait discret, derrière la fumée de tabac qui le fait lointain : de ses longues paupières, des portières vivantes, mouvantes, ainsi que sous une main, qui derrière son rêve l’isolent, glisse et luit, pour vous seul, dirait-on, ce regard long de fleur assombrie, pensive.


Dans cette urbanité goûtez une ombre qui descend de cette poésie pure pour vous guider à ses approches. Comme cette poésie, elle ne s’impose et ne se répand point par une façon encombrante. Si sans la voir vous passez à côté, elle ne vous poursuivra pas. On ne la connaît qu’en disposant autour d’elle, comme son calice ou son horizon, le silence qu’à demi elle maintient, qu’elle écarte à demi.


Ainsi la figure de courtoisie sous laquelle dès l’abord nous avons aperçu le poète, déjà pour nous se replie vers son intérieur, se confond avec les lignes de sa poésie. Mallarmé facilite, ordonne à la critique ce devoir : parlant d’un poète l’apercevoir entier construit comme un poème, par une intelligence poétique. Dans tout ce que son œuvre nous dévoilera de lui ne cherchons que les éléments d’une poésie ; ne reconnaissons en lui d’existence que celle qui, selon sa parole, aboutit au livre, un peu au livre écrit, beaucoup au livre rêvé."





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