La Mélancolie de la "Vanitas": de Montaigne à Hamlet

Dernière mise à jour : 22 févr. 2021


"Exemplaire de Bordeaux", édition de 1588 des "Essais"






Extrait de:


La mélancolie de la « vanitas » : de Montaigne au Prince Hamlet


par Géralde Nakam




Comme Montaigne, Shakespeare, ou du moins son héros Hamlet, reconnaît en lui-même avec inquiétude le tourment propre aux « mélancoliques » de la Renaissance. Tous deux pratiquent le seul antidote à ce mal, et à sa dérive redoutée, la folie : le gnôthi seauton, qui oriente chaque « essai » de Montaigne, et dont l’intense exigence de lucidité commande aussi les monologues d’Hamlet.


Le sentiment de l’absolue « vanitas » de toute chose et d’eux-mêmes, le sens aigu de la mort et sa tentation, ou sa fascination, les habitent tous deux, avec pourtant un amour épicurien de la vie.


Chez Montaigne, la vie l’emporte, avec sa liberté, qui s’exerce dans chaque essai, et grâce à son livre, son refuge et son salut. Torturé par l’assassinat de son père, par l’ignominie de sa mère, la mort d’Ophélie, habité par le sens du péché, Hamlet est pris au piège d’un mauvais destin, dans un univers fermé par la prédestination.




Voici deux personnages en vis-à-vis. Ils pourraient dialoguer ; le second, en tout cas, interroger le premier. Celui-ci, vêtu de noir, se tient seul, à l’écart, dans une assemblée bruyante, et brillante. Ce jeune homme méditatif (il évoque toujours pour moi un Titien) pense à la mort, « qui nous tient au collet ». Il observe ces invités joyeux, des morts en sursis, comme lui-même…


Des années plus tard, devenu écrivain pour « s’essayer » à comprendre et à maîtriser sa pensée dans le soliloque continu d’un livre, il s’en souvient, et en marque ses premiers autoportraits :

"Je suis de moi-même non mélancolique, mais songe-creux. Il n’est rien de quoi je me sois dès toujours plus entretenu que des imaginations de la mort : voire en la saison la plus licencieuse de mon âge, parmi les dames et les jeux, tel me pensait empêché à digérer à part moi quelque jalousie, ou l’incertitude de quelque espérance, cependant que je m’entretenais de je ne sais qui, surpris les jours précédents d’une fièvre chaude et de sa fin au partir d’une fête pareille, et la tête pleine d’oisiveté, d’amour et de bon temps, comme moi, et qu’autant m’en pendait à l’oreille."


Le second, vêtu de noir aussi, dans son « manteau couleur d’encre » – il est en deuil – et au dedans l’âme plus en deuil encore dans sa « couleur de nuit », tient à la main ici un livre, là un crâne, ou une épée. Lui aussi aurait pu être le modèle d’un des portraitistes de la Renaissance, de la manière d’un Bernardino Licinio, ou mieux, d’un Salviati, d’un Pontormo.


Enfermé en lui-même, il examine la pensée qui le hante, de soliloque en soliloque: tant sa solitude est totale, car il lui est interdit de se confier. Un mort l’obsède, et sa propre mort. La tentation du suicide l’a saisi et se fait jour dès sa toute première méditation (« Oh ! si cette chair trop consistante pouvait fondre… »), avant même les révélations du spectre, et jusqu’à la poignante interrogation que l’on sait :

"Mourir, dormir — Pas plus […] Dormir, rêver peut-être."

Propos qui semble faire écho à cet autre, du premier :


"Si c’est un anéantissement de notre être, c’est encore amendement d’entrer en une longue et paisible nuit. Nous ne sentons rien de plus doux en la vie qu’un repos et sommeil tranquille et profond, sans songe."


Sans le support de ces deux portraits, que j’avais dans l’esprit, je ne me serais pas risquée dans cette gageure, d’une "outrecuidance démesurée", dirait Montaigne, d’oser parler de Shakespeare, du Prince Hamlet, qui plus est, et pire encore, dans un rapprochement a priori aussi incongru peut-être que la rencontre surréaliste « d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table d’opération ».


Qu’y a-t-il de commun, en effet, pour ne prendre que deux éléments entre l’étudiant de Wittenberg nourri de luthéranisme, pénétré d’un sens du péché paulinien, augustinien, irréductible, et une pensée que, semble-t-il, le péché ne concerne pas et qui se refuse à évoquer les mystères de l’au-delà ? Entre la représentation du désastre absolu conçu par Shakespeare à travers la destruction et l’autodestruction de son héros, et, au contraire, les représentations diverses que Montaigne découvre de lui-même, d’essai en essai, pour se connaître et entraîner son lecteur à se construire avec lui, à « se bâtir » – pour reprendre sa métaphore biblique ?


Rien de commun, donc, sinon deux données : la présence des Essais dans Hamlet, et la « mélancolie ». Non seulement Shakespeare a lu Montaigne, mais Hamlet le lit en scène. Ce sont les Essais, je pense, qu’il tient à la main en se promenant dans la galerie où Polonius vient le rencontrer :

– Que lisez-vous, Monseigneur ? – Des mots, des mots, des mots…