L.F. Céline : Lettres à Simone Saintu

Dernière mise à jour : 20 juin 2021





Extraits de:


Louis-Ferdinand Céline


Lettres





A Simone Saintu ; Juillet 1916



Ici la mer est tranquille. Moi aussi. Mes pensées s'émondent peu à peu de tout ce qu'elles ont de pénible. Je me sens envahi par une grande indulgence pour tout. Peu à peu, l'amertume sarcastique que laisse le passé s'adoucit et ne laisse plus place qu'à un doux scepticisme qui s'étend au futur ; et le présent apparaît, seul, dégagé, épuré et radieux.


Il ne faut demander plus à la vie, c'est déjà beaucoup."



*



A Simone ; 1916



Il me fallait cette grande épreuve pour connaître le fond de mes semblables, sur lesquels j'avais de grands doutes. La chose est faite, je les ai classés sans m'épargner moi-même. Je sais ce que je vaux, je sais ce qu'ils valent, et j'ai conclu, avec beaucoup d'autres, qu'il nous était définitivement impossible de dépendre d'autres hommes.


Ne croyez pas ma chère Simone que je sois empreint d'une folle prétention, et que je fasse partie d'une confrérie de jeunes esthètes qui traitent avec une superbe méprisante le reste de l'humanité, dédaigneusement vouée à leur ostracisme englobant. Mon nombril n'est en aucun cas devenu le centre du monde. Je sais qu'il est sur terre des êtres devant lesquels je m'incline volontairement,mais ils ne sont malheureusement pas ceux qu'il faut solliciter pour manger. Ceux-ci sont en général de beaucoup plus prétentieux et exigent de ceux qui dépendent d'eux une soumission respectueuse,que le ridicule a définitivement chassée chez moi, et rendue impossible.


(...)


Ne croyez pas non plus que je professe une haine quelconque pour mes semblables, j'aime au contraire les voir, les entendre, mais je fais mon possible pour échapper à leur emprise. Pour entendre le son d'une cloche, il vaut mieux en être éloigné, le bruit trop rapproché vous assourdit. J'ai connu un homme que la vie mouvementée avait beaucoup éprouvé ; il fuyait les haineux et avait coutume de dire :


« Je n'ai gagné, dans le commerce des hommes, qu'un grand scepticisme, et une énorme indulgence, pour eux et pour moi-même. »


Victor Hugo, dont la vie est loin d'être un modèle d'ascétisme, professait


« Que seul le génie méritait qu'on s'incline et la bonté qu'on s'agenouille. »



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A Simone ; Août 1916



Pour mille raisons plus ou moins valables, le courrier de France n'arrivera pas ce mois-ci, J'aime mieux livrer les postes à mon juste courroux, que d'être contraint de vous taxer de lâche oublieuse !J'aime à croire que vous ne me délaisserez pas – si mes lettres vous amusent quelque peu, tant mieux, si elles vous obsèdent ne les ouvrez pas, mais écrivez moi.


Au temps où Voltaire était au mieux en cour d'Allemagne, son illustre correspondant entêtait ses lettres :


« Donnez-moi tous les noms que l'on donne aux parjures. Je crains votre silence, et non point vos injures. »


Il me faut de temps à autres le contact bruyant de mes semblables pour me faire apprécier la solitude et jouir de mon isolement, mais je n'ai besoin de personne pour sentir le prix de l'amitié que j'ai pour vous.



*



A Simone ; Août 1916



Je reçois à l'instant 4 pages sèches. A qui les dois-je ? (...) Dois-je attribuer cette stérilité aux tourbillons brillants dans lesquels la vie vous entraîne ? Non, faites un effort Simone – et n'oubliez pas, c'est très mal. Même au milieu des incidents les plus fantasques de mon existence mouvement