Léon Tolstoï : Trois fables

Dernière mise à jour : mai 14




Extraits de:

Léon Tolstoï

Contes, récits et fables





LE SOLEIL ET LE VENT

Le soleil et le vent se prirent de querelle, chacun d’eux se prétendant le plus fort. La discussion fut longue, car ni l’un ni l’autre ne voulut céder.

Ils virent un cavalier sur la route et décidèrent d’essayer, sur lui, leurs forces.


— Regarde, disait le vent, je n’ai qu’à me jeter sur lui, pour déchirer ses vêtements.


Et il commença à souffler de toutes ses forces.


Plus le vent faisait d’effort, plus le cavalier serrait son kaftan ; il grognait contre le vent ; mais il allait plus loin, toujours plus loin.


Le vent se fâcha, déchaîna sur le voyageur pluie et neige ; mais celui-ci s’entoura de sa ceinture et ne s’arrêta pas.


Le vent comprit qu'il n’arriverait pas à lui arracher son kaftan et le soleil sourit, se montra entre deux nuages, sécha et réchauffa la terre, et le pauvre cavalier, qui se réjouissait de cette douce chaleur, ôta son kaftan et le mit sous lui.


— Vois-tu, dit alors le soleil au vent malveillant, avec le bien on obtient plus qu’avec le mal.



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LA SOURCE



Hors de la terre au bord de la grande route. Elle était entourée d’arbres, encadrée d’une herbe épaisse. Ses eaux, pures comme des larmes, étaient recueillies dans un bassin creusé dans la pierre d’où le trop-plein débordait pour former un ruisseau qui, rapide, courait à travers un pré.


Les voyageurs reprirent haleine, à l’ombre, près de la source dont ils burent les eaux.


Juste au-dessus d’elle une pierre était dressée, sur laquelle ces mots étaient écrits :


Que cette source soit ton modèle !


Les voyageurs ayant lu l’inscription, se demandèrent quel pouvait bien en être le sens.


L’un d’eux, un marchand évidemment, dit :


– C’est là un bon conseil. La source coule sans arrêt, elle va loin, elle recueille l’eau d’autres sources, elle devient une grande rivière. L’homme doit, comme elle, s’occuper sans cesse de ses affaires ; s’il le fait, il ne connaîtra que les succès et amassera beaucoup de richesses.


Le second voyageur était un jeune homme.


– Non, dit-il. Selon moi, l’inscription signifie que l’homme doit garder son cœur des mauvaises pensées et des désirs mauvais, afin de le conserver aussi pur que l’eau de cette source. Telle qu’elle est, son eau, à ceux qui, comme nous, se reposent auprès d’elle, donne de la joie et leur rend des forces. Tandis que ce ruisseau pourrait bien parcourir toute la terre, si son eau était trouble et sale, quel service rendrait-il et qui s’y désaltérerait ?


Le troisième voyageur, un vieillard, sourit et dit :


– Ce jeune homme a dit vrai. Et voici la leçon que nous trouvons ici : à qui a soif, la source est toujours prête à donner son eau pour rien ; elle dit à l’homme : fais du bien à tous, que

tes dons soient gratuits et n’attends en retour ni reconnaissance, ni récompense.



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LE COURS DE L’EAU



Un jour, les disciples de Confucius, Sage chinois, le trouvèrent au bord de la rivière. Le maître était assis et contemplait le cours de l’eau. Les disciples, surpris, lui demandèrent :


– Maître, à quoi peut bien servir de regarder l’eau couler ? Rien de plus commun que cela ; toujours cela fut et cela sera toujours.


Confucius répondit :


– Vous dites vrai. Rien en effet de plus commun ; toujours cela fut et cela sera toujours ; c’est ce que chacun comprend.


Mais ce que chacun ne comprend point, c’est combien l’eau courante est semblable à l’enseignement de la vérité. En regardant l’eau, c’est à quoi je pensais. Les eaux coulent ; elles coulent jusqu’à ce qu’elles viennent se perdre dans l’immensité des mers. De même, depuis le commencement du monde, la vraie doctrine, sans arrêt, a coulé jusqu’à nous.


Agissons donc de telle manière que nous la transmettions à ceux qui vivront après nous afin qu’eux aussi, suivant notre exemple, la transmettent à leurs descendants, et cela jusqu’à la

consommation des siècles.



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