Léon Deubel : le poète maudit

Dernière mise à jour : avr. 12


"Je me grise avec l'idée du suicide, moi, mais je ne l'accomplis jamais. Non, je ne veux pas encore me tuer, je veux m'assurer qu'il y a un bon dieu, je veux voir jusqu'où ce crescendo de douleur peut arriver."

Léon Deubel à Eugène Chatot, 1898



Lire Léon Deubel aujourd'hui, c'est rendre hommage à un homme considéré comme l'un des derniers poètes maudits en raison de sa courte vie, entièrement dédiée à la littérature, mais émaillée d'échecs et de désillusions. C'est aussi reconnaître le talent indéniable d'un poète incompris, solitaire, mal à l'aise en société, qui ne s'est lié au cours de sa brève existence qu'avec quelques écrivains et poètes (parmi eux, Eugène Chatot et Louis Pergaud, les amis fidèles), à qui il lui arrivait de se confier — dans ses lettres notamment. Il consacrera tout son temps libre à l'écriture ; la poésie est sa seule passion, son unique rêve. Jusqu'à sa mort, Léon Deubel vivra de rue en rue, d'hôtel en hôtel, sans le sou, sans attache, en "attendant" une forme de reconnaissance qui ne viendra pas.

Fatigué de lutter, il se jettera dans la Marne en juin 1913, à l'âge de 34 ans. Auparavant, il avait pris soin de faire disparaître tous ses manuscrits.



Léon Deubel — Source inconnue



Détresse

(Recueil : Le Chant des Routes et des Déroutes, 1901)


Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure. Les hommes m'ont chassé parce que je suis nu, Et ces frères en vous ne m'ont pas reconnu Parce que je suis pâle et parce que je pleure. Je les aime pourtant comme c'était écrit Et j'ai connu par eux que la vie est amère, Puisqu'il n'est pas de femme qui veuille être ma mère Et qu'il n'est pas de coeur qui entende mes cris. Je sens, autour de moi, que les bruits sont calmés, Que les hommes sont las de leur fête éternelle. Il est bien vrai qu'ils sont sourds à ceux qui appellent Seigneur ! pardonnez-moi s'ils ne m'ont pas aimé ! Seigneur ! j'étais sans rêve et voici que la lune Ascende le ciel clair comme une route haute. Je sens que son baiser m'est une pentecôte, Et j'ai mené ma peine aux confins de sa dune. Mais j'ai bien faim de pain, Seigneur ! et de baisers, Un grand besoin d'amour me tourmente et m'obsède, Et sur mon banc de pierre rude se succèdent Les fantômes de Celles qui l'auraient apaisé. Le vol de l'heure émigre en des infinis sombres, Le ciel plane, un pas se lève dans le silence, L'aube indique les fûts dans la forêt de l'ombre, Et c'est la Vie énorme encor qui recommence !

(1900, place du Carrousel, 3 heures du matin)



Léon Deubel place du Carrousel à Paris, par le peintre Léon Delarbre, 1932

Le tableau a été inspiré du poème ci-dessus, "Détresse".




Poème "Candeur", ici tiré de l'"Anthologie de la poésie symboliste et décadente" établie par Patrick McGuinness et publiée en 2001 (photo personnelle)

Le poème de Deubel a été publié dans le recueil "La Chanson balbutiante", 1899




"Il n'avait de bohème que son imprévoyance, et l'incertitude de ses moyens d'existence."

Eugène Chatot à propos de Léon Deubel





Tombeau du poète

(Recueil : Poèmes 1898-1912)


Par les sentiers abrupts où les fauves s’engagent,

Sur un pic ébloui qui monte en geyser d’or,

Compagnon fabuleux de l’aigle et du condor,

Le Poète nourrit sa tristesse sauvage.


À ses pieds, confondus dans un double servage,

Multipliant sans cesse un formidable effort,

Les Hommes, par instants, diffamaient son essor ;

Mais lui voyait au loin s’allumer des rivages.


Et nativement sourd à l’injure démente,

Assuré de savoir à quelle ivre Bacchante

Sera livrée un jour sa dépouille meurtrie ;


Laissant la foule aux liens d’un opaque sommeil,

Pour découvrir enfin l’azur de sa patrie

Il reprit le chemin blasphémé du soleil !




Léon Deubel — Portrait issu du recueil de poèmes "Régner", 1913



Demain

(Recueil : Régner, 1913)


En vain, le jour adverse évoque ceux qui tombent Et dont la chute, au loin, dans l'âme nous répond ; En vain, le fleuve nu prépare sous ses ponts Un départ, sans adieu, d'irrésistibles tombes ; En vain, pour dévoyer mon effort qui succombe, La noire Faim suspend de périlleux balcons Sur des galets battus de rêves inféconds ; En vain, l'amer chagrin réprimé vire en trombe ; Demain paraît ! Demain ! Jour où, sur plus d'un front, Tonnants et lumineux, mes pas s'affermiront, Où d'un geste, arrachant des trompettes à l'ombre Pour déployer mes cris jusqu'au suprême azur, Comme une horde dense au milieu de décombres, Je pousserai mes vers sur le monde futur.



Léon Deubel — Essai poétique à partir de la liste des étrennes reçues à l'occasion du 1er janvier 1897.

On notera le "À tenir secret"...

Provenance : Collection de la Bibliothèque Municipale de Belfort




"Il parlait peu des choses, mais conscient de sa valeur, il souffrait de se voir dédaigné par les aînés, jalousé et dénigré par les autres."

Louis Pergaud à propos de Léon Deubel




Exil

(Poésies, 1909)


Nous ne reverrons plus blanchir l’aube des villes.

Déjà nous descendons dans la forêt déserte

Les sentiers longs voilés d’une pénombre verte,

Et la douceur de l’air caresse notre idylle.

Le printemps a lustré le firmament pascal.

Nous n’écouterons plus les cloches du dimanche.

Ta voix tremble. On dirait dans le soir de cristal

Un éveil argentin de source sous les branches.

Peureusement, dans l’ombre où notre pas s’égare,

Nous avons vu s’ouvrir l’œil opaque des mares

Sous les cils frémissants du bois insidieux.

Et nos cœurs éperdus de silence s’enfièvrent

De sentir, un instant, se mêler sur nos lèvres

Le miel de la prière et le sel des adieux.




Léon Debeul était un admirateur d'Emile Verhaeren, de Jules Laforgue, de Paul Fort et de Verlaine. Il participera à la fondation de la première "revue verlainienne".

Image : 1er numéro de la revue, Novembre 1901

Collection de la Bibliothèque Municipale de Belfort



Le Songe de l'Avenir

(Recueil : Régner, 1913)


Debout, dans la clarté sonore de l'armure,

L'épée au poing, tel qu'un iris près de fleurir,

J'écoute mes clairons célébrer l'aventure :

L 'aventure sans faim de vivre et de mourir.


Riche de la cadence et des lignes futures.

Sur mon front indompté, je sens s'appesantir.

Tandis que se répand devant moi la Nature,

L'auguste volonté des soleils à venir.


Sur son trône d'argile un monde règne et croule.

Poète, je me dresse à l'avant de la foule

Pour diriger sa nef vers un vierge univers,


Et le long d'un sommeil illustré de mirages,

Je regarde, du seuil d'un grand portail ouvert,

Des Armadas voguer sur un ciel sans rivages.



Photographie de Léon Debeul, 1904

Collection de la Bibliothèque Municipale de Belfort




Épitaphe

(Inscrite sur son tombeau)


"J’ai voulu que ma vie entière Fût comme une arche de clarté Dont la voussure, large et fière Descendît vers l'éternité Et traversât dans la lumière Le torrent noir de la cité."