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Jules Renard : Journal, Année 1905

Mis à jour : avr. 28


Jules Renard (par Henri Manuel, vers 1900)




{ Pierre-Jules Renard, dit Jules Renard, né à Châlons-du-Maine (Mayenne) le 22 février 1864 et mort le 22 mai 1910 (à 46 ans) dans le 8e arrondissement de Paris, est un écrivain et auteur dramatique français. Son "Journal" qu'il rédige en 1897 et 1910, mais qui n'est publié que de façon posthume, de 1925 à 1927, constitue un témoignage précieux sur la vie littéraire de la Belle Époque. En 1907, il est élu à l'Académie Goncourt. }



Extraits de :

Jules Renard

Journal




1905



20 janvier.

Il est aussi amusant de réduire sa vie que de la dilater.


*


13 février.

La jeunesse, c'est l'ignorance, et je sais bien mieux qu'à vingt ans que je ne sais rien.


*


2 mars.


Je vis comme un vieux. Je lis un peu des journaux, des morceaux choisis, j'écris quelques notes, je me chauffe et, souvent, je sommeille.


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6 mars.


Printemps : art nouveau.


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13 mars.


Les moineaux disent de nous : « Ils construisent des maisons pour que nous puissions faire nos nids dans les murs. »


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15 mars.


Ce que le soleil peut faire d'un vieux mur pelé !

Le travail est un peu une prison : que de jolies choses qui passent il empêche de voir ! Journée perdue à rêver à ce travail remis d'heure en heure. Des notes, quelques trouvailles peut-être, du superflu, pas le nécessaire

Je n'ai rien fait. Si, seulement, j'avais planté des clous, fendu un peu de bois, semé des carottes, écrit, sur quelque sujet, quelques lignes qui paraîtraient demain et me seraient payées quelques sous ! Je n'aurais pas rien fait, je n'aurais pas perdu ma journée. On supprime, pour travailler, les obligations de sa vie. Plus une visite, plus un repas au-dehors, plus d'escrime ni de promenade. On va pouvoir travailler, faire de belles choses, et, sur cette grande feuille grise qu'est une journée, l'esprit ne projette rien.


Nuits sans sommeil, longues nuits où le cerveau s'illumine comme une grande ville. Et quel beau défilé de rêves qu'on croit vivants ! Venu le matin, ils ne sont plus. Balayeur impitoyable, le réveil a tout poussé à l'égout.


*


23 mars. Au Jardin d'acclimatation. Le coeur des feuilles se déroule.


Plantes de serre : plantes à l'hôpital.


*


Voyage du 7 au 11 avril.


La nature est plutôt vert-de-gris que verte. Les feuilles des marronniers se défrisent.

Le vert tendre, et trop clair, des blés clairsemés, le vert foncé des luzernes ; et les fleurs pâles des prunelliers.

Des violettes, des pensées. La terre pense : elle a des idées de toutes les couleurs.


*


22 avril.

Regarder l'homme en naturaliste, et non en psychologue romanesque. L'homme est un animal qui ne raisonne presque pas. Le vent. On entend quelquefois le bruit de la mer, comme si elle était là, tout près. La belle saison traversée de jours, on dirait de pensées tristes.

*

26 avril.

Je comprends l'arbre, il ne raisonne pas.


*


23 mai.

Un vent ! Tous les arbres, comme des désespérés, joignent leurs branches et se plaignent lugubrement.

Le soleil se couche là-bas, comme un beau faisan doré, dans les branches.


*


30 mai. Je me promène à l'intérieur, sur mon lac d'ennui. J'y fais de petites promenades joyeuses.

Rêve. Quand la raison va faire un tour, les fous dansent dans le cerveau.


*


1er juin.

Il me semble que mon amour pour la nature l'embellit : l'herbe me paraît plus verte qu'autrefois, et, les tuiles des maisons, plus roses.


*


10 juin. Par le ruisseau, un flot de soleil couchant semble venir à nous. Il y a, de chaque côté, de mystérieuses grottes faites de racines et de branches. Le ruisseau passe entre ces vertes demeures comme une rue dans un village.


*

Juillet.

De la Paresse ! Ah ! il faudra bien que je l'écrive, ce livre-là ! Le sot qui sent sa sottise n'est déjà plus si sot, mais le paresseux peut connaître sa paresse, en gémir, et le rester.


Je n'ai pas déjeuné au champagne, chez des gens qui seraient charmants si l'on pouvait penser comme eux.


Si tu crains la solitude, n'essaie pas d'être juste. Soleil couchant. Là-bas, entre l'horizon et le large nuage rose, un espace bien pur. On dirait la mer. Un petit nuage semble un bateau, des arbres, une caravane de chameaux arrêtés par la mer.

Je ne me lie avec personne à cause de la certitude que j'ai que je devrai me brouiller avec tout le monde.


*


10 octobre. La vieillesse n'existe pas. Du moins ne souffrons-nous pas d'une vieillesse continue à la fin de notre vie : comme les arbres, tous les ans nous avons nos accès de vieillesse. Nous perdons nos feuilles, notre bonne humeur, notre goût de la vie, puis ça revient.

Nous n'avons pas une enfance, une maturité, une vieillesse : plusieurs fois dans la vie nous avons nos saisons, mais leur cours nous reste mal connu : il n'est pas régulier.




*


23 octobre.


Un peu avant le coucher du soleil, l'heure où il ne me vient que des pensées fines, si fines que mon cerveau est comme un arbre dépouillé de feuilles.

L'amour de la nature est comme un amour, et la campagne m'empêche de travailler comme une maîtresse.


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25 octobre.

Les feuilles fuient comme si une corneille leur avait crié, du haut de l'arbre : « Voilà l'hiver ! »

Il n'y a que le temps qui ne perde pas son temps.

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5 novembre.

Froid. Les étoiles en ont les larmes aux yeux.

Lune derrière des nuages comme déchiquetés par elle, lune sournoise et hargneuse.


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15 novembre.

Pour me remettre d'un travail de trois jours, il me faut trois mois de rêverie.


Le talent : voir vrai avec des yeux de poète.


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24 novembre. Et je me lamente au lit. Pas de solution pour un artiste dans ce monde des lettres, de voleurs qui ramassent tout. Ce que produit l'artiste ne peut le nourrir.


*


3 décembre. O douce rêverie, tu es l'excuse de ma paresse. O pensées légères comme des papillons, passez, fuyez ! Si je vous prenais, si je vous piquais, de ma plume, sur mon papier, ça vous ferait trop mal.


*


9 décembre.


Oui, à quarante ans, il va falloir que je coure le cachet.


*


25 décembre.


Fin d'année. Notre dernière énergie tombe comme les dernières feuilles.



* * *