Jules Laforgue vu par Fernand Gregh, Camille Mauclair, Maurice Maeterlinck et Charles Morice...

Dernière mise à jour : 17 janv. 2021


Jules Laforgue. Frontispice dessiné par Pierre-Eugène Vibert pour le livre "Jules Laforgue (1860-1887) : sa vie, son œuvre" de François Ruchon, 1924)


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Camille Mauclair, Charles Morice, Fernand Gregh et Maurice Maeterlinck à propos de Laforgue


Camille Mauclair a dédié tout un essai à Jules Laforgue, que Maeterlinck a préfacé. Ce dernier écrit : "Un poète n'est jugé justement que par ceux qui l'entourent et par ceux qui le suivent. Et c'est pourquoi je crois que l'oeuvre de Laforgue, devant laquelle s'inclinent les meilleurs d'entre nous, n'a pas à craindre l'avenir..."

Camille Mauclair réaffirme l'intemporalité du poète et son profond ancrage dans l'héritage littéraire du début du siècle par ces mots : "De cette race d'homme non temporels a été Jules Laforgue, et j'en parlerai mal, car je ne l'ai pas vu, et pourtant c'est de lui avant tout que je voudrais parler. Je crois que si nous nous étions trouvés face à face, et si la mort avait attendu, je l'aurais aimé toute ma vie avec la plus profonde sincérité de mon coeur. Il avait certes un grand génie, et plus de charité qu'aucun autre. Il se peut que son oeuvre suffise à lui assurer l'éternelle sympathie des hommes de pensée. Ce nom ne mourra pas." En effet, il semble que le nom de Laforgue n'ait pas été oublié, malgré la brièveté de sa vie, contrairement à d'autres poètes symbolistes.


Fernand Gregh lui dédie une jolie page dans son recueil La fenêtre ouverte (1901) : "Pauvre poète ! Comme tu as quitté rapidement les hommes ! Tu sentais que la vie est une plaisanterie aimable sur laquelle il ne faut pas appuyer. Tu as aimé un peu, beaucoup souffert, pleuré en te moquant de toi, souri le plus souvent possible ; et puis, tu es allé faire de l'ironie dans le Grand Tout. Toi qui aimais à voyager, tu l'as fait, le grand voyage !"


Charles Morice, dans La littérature de tout à l'heure (1889), parle du regretté poète en ces termes : "Jules Laforgue est comme unique, non point dans cette génération, mais dans la littérature. Il semble avoir connu tous les désirs que de plus audacieux, de plus mal avisés, peut-être, tentent de réaliser et les avoir, lui, résolus en sourires excessifs qui feignent de se contenir, grands gestes arrêtés court, vers et proses dans un sérieux, plutôt qu'une gravité, lyrique disant des choses folles, fines et profondes. Une âme blessée et très "polie" : ne pouvant se taire que de chagrins cuisants, elle avait pris le parti de les offrir en gaîtés."



Portrait de Jules Laforgue daté de 1898, dans Le Livre des masques (vol. II, 1898) de Remy de Gourmont (©BNF)




Florilège



Rêve (Premiers Poèmes, 1903)


Sonnet


Je ne puis m’endormir, je rêve, au bercement De l’averse emplissant la nuit et le silence. Tout dort, aime, boit, joue, – oh! par la terre immense, Qui songe à moi, dans la nuit noire, en ce moment ?


Le Témoin éternel qui trône au firmament, Me voit-il ? m’entend-il ? – oh! savoir ce qu’il pense!… Comme la vie est triste… – à quoi bon l’Existence?… - Si ce globe endormi mourait subitement!…


Si rien ne s’éveillait demain! – oh! quel grand rêve!… Plus qu’un bloc sans mémoire et sans cœur et sans sève Qui sent confusément le Soleil et le suit…


- Les siècles passent, nul n’est là; plus d’autre bruit Que la plainte du vent et du flot sur la grève, Rien qu’un cercueil perdu qui roule par la Nuit.


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Trop tard (Premiers Poèmes, 1903)


Ah que n'ai je vécu dans ces temps d'innocence,

Lendemain de l'An mil, où l'on croyait encore,

Où Fiesole peignait loin des bruits de Florence

Ses anges délicats souriants sur fond d'or.


Ô cloîtres d'autrefois! Jardins d'âmes pensives, Corridors pleins d'échos, bruits de pas, longs murs blancs, Où la lune le soir découpait des ogives, Où les jours s'écoulaient monotones et lents.


Dans un couvent perdu de la pieuse Ombrie, Ayant aux vanités dit un suprême adieu, Chaste et le front rasé, j'aurais passé ma vie, Mort au monde, les yeux au ciel, îvre de Dieu!

J'aurais peint d'une main tremblante ces figures Dont l'oeil pur n'a jamais réfléchi que les cieux! Au vélin des missel