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John Keats: La courte vie d'un poète anglais


Portrait de John Keats par William Hilton



Extrait de:


Un Poète anglais - John Keats


par Joseph Texte



[Revue des Deux Mondes, 3e période, tome 94, 1889]



"John Keats est né à Londres au mois d’octobre 1795 ; il est mort à Rome en février 1821. Il n’a donc pas vécu vingt-six ans. Ce qui est vraiment durable dans son œuvre tiendrait aisément en un petit volume. La plupart de ses meilleurs poèmes, notamment cet admirable Hypérion, sont inachevés : le plus pur de sa gloire, comme de celle d’André Chénier, est dans des fragments. (...)


« Keats, l’homme qui n’a jamais marché ni progressé comme un autre homme, mais qui s’est enfermé en vingt années parfaites », a dit de lui Elizabeth Browning dans Aurora Leigh.

Cette courte vie n’a pas été sans étapes, rendant les quatre années qui en appartiennent à l’histoire littéraire, Keats, quoi qu’en dise Mrs Browning, s’est développé : il est parti d’une certaine conception de la poésie, et, quand il est mort, il en avait entrevu une autre, plus complète et plus haute. Quatre années sont peu de choses pour le commun des hommes : elles sont une vie entière pour les âmes remuantes et passionnées comme la sienne. (...)


Je trouve dans une lettre de Keats un mot qui résume assez bien toute cette première période de sa vie poétique :


« Oh ! qui me donnera, s’écrie-t-il, une vie de sensations plutôt que de pensées ? »

De fait, c’est la sensation, ou, si l’on veut, le sentiment qui tient la première place dans cette jeunesse de Keats. Toute son apparence dénote un être prompt à s’émouvoir, à jouir, à souffrir. Il a l’imagination vive et sensuelle. ...


Tous les témoignages de ses amis s’accordent à le représenter comme le plus sensible, et, si je puis dire, le plus frémissant des hommes. Devant un beau paysage, devant un rayon de soleil ou de lune, il n’était plus son maître. Lui, si calme, si rassis dans la conversation, devenait, dans la campagne, semblable à un homme ivre. Haydon nous dit que le bourdonnement d’une abeille, la vue d’une fleur, le miroitement du soleil faisait trembler tout son être: ses yeux brillaient, sa joue s’échauffait, ses lèvres frissonnaient.


De même, une noble action, une belle pensée, en vers harmonieux, retentissait dans toute sa personne: sa bouche frémissait et ses yeux se remplissaient de larmes. Une fois, il lui arrive de lire l’épisode de Paolo et de Francesca dans la Divine comédie: aussitôt il a un rêve qui le transporte :


« Ce fut, dit-il, l’un des plaisirs les plus vifs de ma vie. Je flottais dans l’atmosphère tourbillonnante, comme il est dit dans le poème, avec une belle créature, dont les lèvres étaient jointes aux miennes, à ce qu’il me semblait, pour un siècle ; et, au milieu de ce froid et de cette obscurité de l’enfer, j’avais chaud ; des arbres éternellement fleuris s’élevaient, et nous nous reposions sur eux avec la légèreté d’un nuage, jusqu’à coque le vent nous emportât ailleurs… Oh ! puissé-je rêver ainsi toutes les nuits ! » (...)


Cette sensibilité si vive l’a fait beaucoup souffrir. Si riche qu’on suppose une organisation de ce genre, elle est toujours sujette à des heures de lassitude et de vide. Quand l’enchantement cessait, quand la faculté poétique s’arrêtait pour quelques heures, personne n’était plus inquiet, plus découragé, plus dépourvu de ressort ;


« En vérité, écrit-il un jour, j’ai le tempérament horriblement maladif... c’est là, sans aucun doute, le grand ennemi et la pierre d’achoppement que j’ai à craindre. »

(...)


Il faut ajouter bien vite, à son honneur, qu’il n’en a jamais rien laissé percer au dehors : nul n’a été plus généreux et plus noble dans ses relations avec ses amis. Mais la souffrance intérieure n’en était pas moins vive, et la plaie ne s’est jamais entièrement fermée. A force d’ouvrir son âme indistinctement à toutes les impressions fugitives, il en était venu à ne plus distinguer entre les maux légers et les graves, entre les imaginaires et les réels. Même, les douleurs imaginaires le frappaient plus vivement que les autres, et il le constatait avec mélancolie. (...)


Le 3 mai de la même année 1818, il écrit à son ami Reynolds une admirable lettre, pleine de la plus haute philosophie, et qui témoigne, en outre, d’une vue très claire de sa propre vie morale. Il va, dit-il, se remettre à l’étude. ... Dès le mois de janvier 1818, il écrivait à ses frères :


« Je crois qu’un petit changement s’est fait en mon esprit dans ces derniers temps; je ne puis plus supporter d’être sans rien faire, sans m’intéresser à rien, moi qui ai été pendant si longtemps un être purement passif. »


Il lit assidûment Shakespeare ; il songe à apprendre le grec et l’italien ; il parle de demander à Hazlitt des conseils pour l’étude de la métaphysique. Il écrit à Taylor :


« Je ne sais rien, je n’ai rien lu. Je veux suivre les conseils de Salomon: « Instruisez-vous, éclairez-vous.» Je m’aperçois que les jours de jeunesse sont passés. Je m’aperçois que je ne puis avoir de joie en ce monde qu’en m’instruisant continuellement. Je m’aperçois qu’il n’y a rien qui vaille la peine d’être poursuivi que l’idée de faire un peu de bien au monde. Certains le font par leur société ; certains par leur esprit ; d’autres à force de bonté ; d’autres enfin par une sorte de faculté qu’ils ont de communiquer du plaisir et de la gaîté à tous ceux qu’ils rencontrent…


Il n’y a qu’un moyen pour moi. Mon chemin est tout tracé à travers l’application, l’étude, la pensée. Je le suivrai, et, dans ce but, je me propose de faire une retraite de quelques années. J’ai balancé pendant quelque temps entre un sens raffiné du plaisir esthétique et l’amour de la philosophie ; si j’étais fait pour l’un, j’en serais heureux ; mais, comme je ne le suis pas, je tournerai mon âme vers l’autre. »




Le 3 mai de la même année 1818, il écrit à son ami Reynolds une admirable lettre, pleine de la plus haute philosophie, et qui témoigne, en outre, d’une vue très claire de sa propre vie morale. Il va, dit-il, se remettre à l’étude. Il a compris qu’aucun savoir n’est ennemi de la poésie. C’est pourquoi il va refaire de la médecine. Il n’est plus à l’âge des penchants et des répugnances irraisonnés, qui ne sont au fond que des puérilités. Un vrai poète doit tout comprendre, tout aimer, notamment la science ; car « elle guérit de la fièvre et nous aide, en élargissant notre horizon, à alléger le fardeau du grand mystère. »


Vers ce temps, il comprend Hamlet pour la première fois ; il goûte Milton et même Wordsworth ; mais il reproche encore à ce dernier une philosophie trop abstraite, trop peu humaine. Il commence à avoir un vrai sentiment de la peinture ; il goûte Raphaël et s’éprend des primitifs italiens. Sa conception de la vie en est élargie :


« Je compare, écrit-il, la vie humaine à une grande demeure contenant beaucoup de chambres, dont je ne puis vous décrire que deux, les portes des autres étant encore fermées pour moi. La première dans laquelle nous pénétrons est la chambre de l’enfance,.. où nous restons aussi longtemps que nous ne pensons pas.


Nous y demeurons longtemps, et, quoique les portes de la deuxième chambre restent grandes ouvertes, laissant passer une vive lumière, nous ne nous soucions pas de nous avancer vers elles ; à la fin seulement nous y sommes graduellement attirés par l’éveil du principe pensant en nous. Nous n’entrons pas plus tôt dans la deuxième chambre, que j’appellerai la chambre de la pensée vierge, que nous sommes grisés par la lumière et par l’atmosphère. Nous ne voyons qu’agréables merveilles et songeons à nous arrêter là pour jamais, dans le plaisir.


Cependant, parmi les effets que produit cet air que nous respirons, il en est un terrible : notre regard aiguisé pénètre dans le cœur et dans la nature de l’homme ; nos nerfs sentent que le monde est plein de misère et de désespoir, de douleur, de maladie et d’oppression ; par là cette chambre de la pensée vierge s’obscurcit peu à peu, et en même temps, de tous côtés, beaucoup de portes s’ouvrent ; mais elles sont toutes dans la nuit et ne conduisent qu’à la nuit… Si nous vivons et si nous continuons à méditer, nous aussi nous explorerons ces noirs passages. »


Keats, hélas ! ne devait pas aller loin dans cette exploration qu’il rêvait. Mais c’est beaucoup de l’avoir tentée, et d’avoir compris qu’il y a des étapes nécessaires dans le développement de l’âme, et comme une prise de possession très lente de l’esprit par l’esprit. De plus en plus, l’importance de l’étude de l’homme lui apparaissait. Il écrivait déjà de Teignmouth : « C’est une belle chose qu’un paysage ; mais la nature humaine est plus belle. » (...)



Cette impression ne cessa de s’accroître pendant un voyage qu’il fit, au printemps de 1818, avec un ami, en Ecosse. Malheureusement, le voyage finit par un accident : il fut pris d’un mal de gorge violent qui le lit revenir précipitamment à Londres. Il y retrouva son frère Thomas gravement malade. Au mois de décembre de la même année, il le perdait. Cette mort laissait Keats à lui-même. Il alla vivre à Hampstead, dans le voisinage de Leigh Hunt, avec un ami, nommé Brown. Tout auprès, habitait une veuve, Mrs Brawne, avec trois enfans, dont l’aînée, Fanny, était une jeune fille de moins de dix-neuf ans. Keats la rencontrait souvent dans une maison amie. Elle lui fit l’effet, au premier abord, d’une coquette. ...


Ce que fut son amour pour cette Fanny qu’il avait d’abord dédaignée, nous l’apprenons par les lettres que M. Buxton Forman a publiées en 1878. Jamais amour ne fut plus semblable à un esclavage de la pensée et des sens. Ces lettres sont un long cri de passion et de désir. Il n’y est guère question que de la beauté de Fanny. Comme elle s’en plaint, il répond: « Pourquoi ne puis-je parler de votre beauté ? Aurais-je pu vous aimer sans cela ? Je ne puis concevoir d’autre origine de mon amour pour vous que votre beauté » ; et ailleurs : « J’imaginerai cette nuit que vous êtes Vénus et je prierai, prierai, prierai votre étoile comme un païen. » (...)


Si l’on veut bien considérer que toutes ces lettres sont de ce ton et qu’il n’y est guère question d’autre chose, on conviendra que l’amour de Keats pour Fanny a dû être comme un bouleversement de sa vie morale. Mais cette révolution, qui devait finir par le tuer ou tout au moins par hâter sa mort, semble lui avoir été d’abord bienfaisante. Elle l’a ramené au sentiment plus vrai de la passion. Elle l’a excité à produire. Elle a ouvert des sources nouvelles à son génie. Elle a stimulé et activé le mouvement poétique commencé au lendemain de l’achèvement d’Endymion.


(...)


Il me reste à dire quelques mots des derniers temps de sa vie. Les premiers mois de l’année 1819 avaient été pour Keats les derniers jours de travail et de calme relatif : soit à Londres, soit à l’île de Wight, où il accompagna un ami malade, soit à Winchester, où il alla passer, loin de Fanny Brawne et d’impressions trop ardentes, quelques semaines fécondes, il avait beaucoup écrit et fait de grands projets pour l’avenir. De cette période sont quelques-unes de ses meilleures œuvres, Lamia, Hypérion et une belle Ode à l’automne. Sentant le besoin de s’assurer un revenu (la pauvreté était le grand obstacle à son ménage), il songeait à s’installer définitivement à Londres, pour y écrire dans les journaux et les revues.


La maladie devait couper court à tous ces plans. Dès la fin de 1819, les amis de Keats remarquèrent un changement en lui : il devenait triste, inquiet, las. (...) A l’approche de l’hiver, les médecins lui ordonnèrent de partir pour l’Italie. Il partit, en septembre 1820, pour Naples, accompagné d’un ami dévoué, le peintre Severn, qui nous a laissé un récit détaillé de ces derniers jours. ... Les deux amis partirent ensuite pour Rome. Severn installa le malade dans une chambre modeste, où pendant plus de trois mois il le soigna avec un admirable dévouement. Mais aucun des deux ne se faisait d’illusion.


Seulement, à mesure que la fin approchait, Keats retrouvait un grand calme : « Je sens, disait-il, des fleurs qui poussent sur moi. » Il demanda à Severn d’écrire sur sa tombe : « Ici repose un homme dont le nom fut écrit dans l’eau. » Le 23 février 1821, il mourut avec un vrai courage. On l’enterra au cimetière protestant de Rome, où il repose maintenant près de Shelley."



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