Jean-René Huguenin, romantique mal dompté - Correspondance

Dernière mise à jour : 18 avr. 2021


"Nous ne sommes pas faits pour ces choses connues, étiquetées, classées. Il n'y a que l'inconnu qui soit à notre mesure. Créer, aimer, détruire... l'essentiel est d'épuiser sa force, toute sa force avant de mourir."

Lettre à Jean-Jacques Soleil, 1958




Un accident de voiture interrompt brutalement la carrière littéraire de Jean-René Huguenin (1936-1962). Il avait 26 ans.

Étoile montante, il avait déjà su séduire quelques grands noms ; Mauriac, Aragon, Gracq (dont il fut l'élève) en faisaient partie. Plus jeune, il s'était fait connaître par l'écriture d'articles, entraînant sa plume habile pour ce qui allait suivre : un premier roman très prometteur, La Côte sauvage (1960). Sans oublier ce fameux Journal, dans lequel il se confiait avec une impressionnante largeur de vue malgré son jeune âge... Jean-René Huguenin a livré au monde, entre 1956 et 1962, un début d'œuvre d'une grande portée.

Le destin, bien sûr, a fauché ses rêves. Mais sa fougue, son audace, sa noblesse d'âme, le profond respect qu'il réservait à ses amis restent éternellement imprimés dans les quelques lettres dont nous disposons encore aujourd'hui. Réunies dans le recueil Le Feu à sa vie présenté par Michka Assayas, elles sont autant de touchants témoignages du sens de l'amitié chez Huguenin (il écrit à son meilleur ami Jean-Jacques Soleil dans une lettre du 28 février 1958 : "Amour rime avec toujours pour se rassurer. Mais il n'y a pas d'amitié infidèle. Tu ne mourras pas sans moi. Je ne mourrai pas sans toi."). Dense et riche, établie avec application, cette correspondance reflète aussi l'âme ardente d'un jeune écrivain plein de désirs et d'exaltations, partagé entre son amour absolu de la vie, et les affres de son tempérament mélancolique. Mais le spleen chez Huguenin se transforme rapidement en rage de vaincre, en fureur de vivre. Le style écrit est sûr, net, parfois acéré. Ambitieux sans arrogance, il est simultanément confiant et habité de doutes, tente parfois de se rassurer lui-même dans les conseils qu'il prodigue à ses amis, et se montre souvent à nu, conscient de ses faiblesses ("Plus nous perdons de sang, plus nous sommes forts.").

C'est à Jean-Jacques Soleil que sont dédiées la plupart des lettres recueillies dans le volume. Rencontré sur les bancs du lycée parisien Claude-Bernard, Soleil fut le fidèle allié de la courte vie d'écrivain de Huguenin, et le seul de ses amis de jeunesse qui ait pu fournir, pour l'élaboration du recueil, une copie de leur correspondance. Les lettres qui lui sont adressées sont tendres et prévenantes, le ton est protecteur. Assurément, Huguenin a spécialement réservé, à Jean-Jacques Soleil ainsi qu'à Jean Le Marchand, comme on le verra plus bas, un accès intime aux recoins de son âme d'écrivain en devenir. Parfois complexe, contradictoire, celui qui recommandait "d'épuiser sa force" confie aussi "Je me voudrais ployé, tordu, déraciné ; mais je suis droit, calme, lymphatique.". Ou encore : "Hier, j'avais des élancements d'orgueil inouïs, je me sentais imprenable ! Aujourd'hui il me semble que je ne vaux rien que par ce que j'écris." Jean-René Huguenin a le goût de l'absolu, est impatient, tourmenté, orgueilleux, parfois capricieux, mais surtout authentique, fidèle aux valeurs qu'il a lui-même érigées dans la forteresse de son âme, et qui le porteront jusqu'au bout. La correspondance réunie dans Le Feu à sa vie offre tout cela à la lecture. D'émouvantes lettres, à lire comme des successions de pensées philosophiques, métaphysiques ou poétiques, qui apaisent autant qu'elles galvanisent. Nous en proposons ici une sélection, qui voudrait en illustrer toute la beauté et la profondeur.

La flamme frénétique de Jean-René Huguenin ne le quittera jamais. En atteste cette dernière lettre retrouvée, datant du 11 juin 1962 et adressée à Jean-Jacques Soleil : "Écris-moi vite et dis-moi tes projets. Pour moi, j'en fais beaucoup, surtout à partir de mai 1963, date probable de ma libération [service militaire]. Je t'y associe. Je t'en parlerai. Mille choses à faire et à faire renaître ! (...) Jeunesse pas morte."

Il disparaissait quatre mois plus tard.



A lire aussi : Le texte Leur solitude écrit par Huguenin, et regroupé dans le recueil posthume Une autre jeunesse (1965).


Huguenin tenant entre ses mains son unique roman, La Côte sauvage



Correspondance (Morceaux choisis)


A Jean-Jacques Soleil

Condisciple et ami proche


26 juillet 1953

"La grande erreur universelle est de différencier bonheur et malheur, de se réjouir de l'un et de s'attrister de l'autre. Il me semble avoir maintenant éloigné cette erreur. Je ne suis pas assez lâche pour continuer de vivre si la vie ne me plaît. Or si elle me plaît je dois l'accepter en bloc et m'en réjouir uniformément. J'aime vivre donc j'aime tout ce qui vit, tout ce qui compose la vie, soucis comme agréments. Ce qui compte dans cette doctrine c'est non de la construire mais de la penser, de la faire sienne."


4 mars 1956

"(...) C'est par le dédain de tout ce qu'il y a d'extérieur, de superficiel, d'abêtissant dans le mot vie, que je puis affermir, agrandir la part profonde et grandiose de ce même mot."


Juillet 1957

"On me prend trop facilement pour "le jeune homme à qui tout réussit" et pourtant il y a peu de choses que je n'aie réussies jusqu'à présent sans beaucoup d'efforts. Je cache les épines de mes roses, et l'on s'imagine qu'elles n'en ont point."


"Le bonheur est le nom que donnent à l'espoir les gens qui n'ont jamais espéré. Nous suivons tous la même route, ce sont nos yeux qui la font laide ou belle."


Janvier 1958

"Adolescent, je croyais qu'il fallait avoir honte de souffrir. Rien ne m'aurait plus blessé que de laisser voir mes blessures. J'ai appris depuis que nous étions de drôles d'animaux : plus nous perdons de sang, plus nous sommes forts."


"Malheur à ceux qui sont trop aimés ! Malheur à ces beaux visages dorés qui ont tout attendri, même la vie — cette vie qui les ennuie et dont ils ne savent pas quoi faire. L'enfer, c'est de ne pas souffrir."


"Nous n'aimons la vie que si nous la domptons. Nos joies ne viennent pas des évènements, mais de notre manière de les prendre. J'ai connu des grands bonheurs dans les pires détresses : il me suffisait de relever la tête, de me sentir souffrir et lutter ; lutter de toutes mes forces, mais avec cette pointe de détachement infini, cette orgueilleuse petite voix qui me chantait : "Qu'importe ce qui arrive ? L'essentiel est de pouvoir rester fier de toi. L'essentiel est de ne pas trahir ce que tu aimes."


28 février 1958

"La mort non plus