Intelligence et Sentiment, par Albert Lévy

Dernière mise à jour : 31 août





Extrait de :

Albert Lévy

Psychologie du caractère

(1896)





"La mode, en ces derniers temps, a donné à la dénomination d'intellectuel le sens un peu spécial d'esprit artificiellement cultivé, nourri exclusivement d'abstractions et de symboles. Mais l'intellectualisme est aussi une forme de caractère naturelle et innée. L'exercice de l'intelligence constitue, pour ceux dont le cerveau y est prédisposé, une satisfaction telle que la tendance à penser devient en eux prédominante. Le désir de connaître devient une passion. L'activité humaine ne se manifeste pas seulement d'une manière extérieure; à côté des gens avides d'exercices physiques, il en est d'autres qui se montrent surtout avides d'exercices intellectuels.


« Quand j'étais encore enfant, dit un personnage du Paradise regained de Milton, aucun jeu enfantin ne me plaisait. Toute mon âme s'employait, sérieuse, à apprendre et à savoir, pour travailler, par là, au bien commun; je me croyais né pour cette fin, pour être le promoteur de toute vérité et de toute droiture. »


Dans l'autobiographie laissée par Honoré de Balzac, sous le nom de Louis Lambert , on lit :


« L'Ancien et le Nouveau Testament étaient tombés entre les mains de Louis à l'âge de cinq ans ; et ce livre où sont contenus tant de livres avait décidé de sa destinée. Cette enfantine imagination comprit-elle déjà la mystérieuse profondeur des Écritures, s'éprit-elle seulement des romanesques attraits qui abondent en ces poèmes tout orientaux ? Un fait résulta de cette première lecture de la Bible : Louis allait par tout Montoire y quétant des livres qu'il obtenait par la faveur de ces séductions dont le secret n'appartient qu'aux enfants. En se livrant à ces études dont le cours n'était dirigé par personne, il atteignait sa dixième année. »


Plus tard :


« Il venait passer ses vacances à la maison paternelle; mais au lieu de s'y livrer selon l'habitude des écoliers aux douceurs de ce bon farniente qui nous affriole à cet âge, il emportait dès le matin du pain et des livres, puis il allait lire et méditer au fond des bois pour se dérober aux remontrances de sa mère à laquelle ces constantes études paraissaient dangereuses. Dès ce temps, la lecture était devenue chez Louis une faim que rien ne peut assouvir, il dévorait des livres de tout genre. Il m'a dit avoir éprouvé d'incroyables délices en lisant des dictionnaires à défaut d'autres ouvrages et je l'ai cru volontiers. »


Ampère réalisa de même, dans toute sa perfection, le type de l'intellectuel.


« A quoi sert le monde ? disait-il. A donner des pensées aux esprits ! »


Peu de temps avant sa mort, il discutait philosophie avec un de ses amis, et comme ce dernier lui conseillait de ménager sa santé :


« Ma santé, s'écria-t-il, il s'agit bien de ma santé ! Il ne doit être question entre nous que de ce qui est éternel. »


(...)


Les méditatifs-émotionnels ont pour marque propre une sensibilité exquise, délicate, unie à une intelligence fine, souple et pénétrante. Quant à leur activité, comme elle a sa source, non dans un fonds stable d'énergie, mais dans l'intensité de leurs émotions, elle participe de l'intermittence de ces dernières. Aussi n'en font-ils preuve que sous l'influence de motifs puissants : artistes quand l'inspiration les soutient; orateurs s'ils ont à défendre une cause qui leur est chère.


Au bas degré, on peut ranger dans cette classe les mystiques; non les grands, ceux qui ont agi, ceux-là ont pris rang parmi les sensitifs-actifs, mais les contemplatifs, les purs adeptes de la vie intérieure qui se trouvent à toutes les époques et dans tous les pays (yogis de l'Inde, soufis persans, thérapeutes, moines de toutes croyances), plongés dans leurs visions béates, n'ayant rien écrit ni rien fondé, ayant, suivant leur rêve, traversé leur temps sans y laisser de trace.


Plus haut, les analystes au sens purement subjectif, c'est-à-dire ceux qui s'analysent eux-mêmes assidûment et minutieusement.


« Dès l'enfance, écrit Maine de Biran, j'étais déjà porté comme par instinct à me regarder au dedans pour savoir comment je pourrais vivre et être à moi. »


Cette manie de l'analyse personnelle est devenue de nos jours une véritable maladie, "l'égotisme", qui a pour effet un raffinement exagéré de l'intelligence, l'énervement de la volonté. Henri Beyle (Stendhal) avait reçu de la nature, avec une volonté très forte, un don merveilleux d'observation et, comme on dit aujourd'hui, de dédoublement. Il crut qu'en mettant cette faculté d'analyse au service de sa volonté, il augmenterait la puissance de celle-ci. Mais c'est le contraire qui est arrivé. En s'observant toujours pour mieux agir, il n'agissait plus que faiblement. Il faut être très ignorant de soi pour être vraiment fort, et il faut aussi savoir s'arrêter dans la connaissance ou du moins dans l'étude des autres.


Beyle nous dit lui-même :


« Je m'arrêtais trop à jouir de ce que je sentais, je connais si fort le jeu des passions que je ne suis jamais sûr de rien, à force de voir tous les possibles. »


Mais cette sensibilité peut prendre une forme plus généreuse, plus altruiste, où l'âme, au lieu de ne scruter que soi, sympathise avec l'humanité, avec la nature.


« La sensibilité, dit Nisard, est un don commun à Virgile et à Tite-Live. Ils se ressemblent tous deux par cette faculté supérieure et charmante par laquelle le poète et l'historien s'aiment moins que les créations de leur esprit et vivent, pour ainsi dire, de la vie qu'ils leur ont donnée. »


La sensibilité de Tite-Live a la plus forte part dans cette connaissance du coeur humain dont le loue le moins favorable de ses juges, Niebuhr. C'est même par les passions dont son coeur lui a donné le secret qu'il arrive à connaître les intérêts et qu'il pénètre dans la complication des affaires. On en dirait autant de Virgile, ce maître si profond et si doux dans la science de la vie. Plus je compare ces deux hommes, plus je les trouve frères : Virgile pourtant est le premier, parce que son coeur, le plus tendre de l'antiquité, a ressenti encore plus profondément le contrecoup des choses humaines."



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