Hugo von Hofmannsthal : Lettre de Lord Chandos





Hugo von Hofmannsthal

Lettre de Lord Chandos

(1902)




Voici la lettre que Philipp Lord Chandos, dernier fils du comte de Bath, écrivit à Francis Bacon, plus tard Lord Verulam et vicomte de Saint-Alban, afin de s’excuser d’avoir renoncé à toute activité littéraire.



Il est aimable à vous, ami très vénéré, de fermer les yeux sur mes deux années de silence et de m’écrire comme vous le faites. Il est plus qu’aimable de donner à l’inquiétude que je vous inspire, à l’étonnement que vous cause l’engourdissement intellectuel où je vous parais sombrer, cette expression de légèreté et de badinerie dont seuls savent user de grands hommes qui sont imprégnés des périls de la vie et ne sont pourtant pas découragés.


Vous concluez sur l’aphorisme d’Hippocrate : « Qui gravi morbo correpti dolores non sentiunt, iis mens aegrotat » [« Ceux qui sont atteints d’un mal grave ne ressentent pas les douleurs, c’est leur esprit qui souffre. »], et vous pensez que j’ai besoin de la médecine, non seulement pour maîtriser mon mal, mais plus encore afin de rendre plus aigu le sentiment de mon état interne. Je voudrais vous répondre comme vous le méritez de moi, voudrais m’ouvrir à vous entièrement, et ne sais comment m’y prendre. À peine je sais déjà si je suis encore le même à qui s’adresse votre précieuse lettre ; suis-je donc, à vingt-six ans maintenant, celui-là qui, à dix-neuf, écrivit ce « Nouveau Paris », ce « Rêve de Daphné », cet « Épithalame », ces pastorales titubant sous leur faste verbal, dont une reine sublime et quelques Lords et Seigneurs par trop indulgents ont assez de bienveillance pour se souvenir encore ? Et suis-je, une fois encore, celui qui, à vingt-trois ans, sous les festons de pierre de la grande place à Venise, trouvait en lui cet assemblage de périodes latines dont le tracé et l’architecture spirituels ravissaient son âme plus que les édifices, surgissant de la mer, construits par Palladio et par Sansovino ?


Et ai-je pu, si toutefois c’est moi, de cette élucubration de ma pensée la plus tendre perdre si totalement toute trace et cicatrice au fond de mon être indéchiffrable, que dans votre lettre, posée là devant moi, le titre de ce petit traité me renvoie une image étrangère et froide et que même je ne pus le comprendre immédiatement comme une figure bien connue de mots agencés, ne pus le saisir que terme à terme, comme si ces vocables latins, associés de la sorte, se présentaient pour la première fois sous mes yeux ? Pourtant c’est bien moi, et il y a de la rhétorique dans ces questions, une rhétorique bonne pour les femmes et la Chambre des Communes, mais dont l’efficacité, si surestimée à notre époque, ne suffit pas à pénétrer jusqu’au cœur des choses. Or c’est mon être profond qu’il me faut vous exposer, une singularité, une discordance, disons même une maladie de mon esprit, si je veux vous faire comprendre qu’un abîme aussi infranchissable me sépare des travaux littéraires qui m’attendent apparemment, que de ceux que j’ai laissés derrière moi et que, tant est étrangère la langue qu’ils me parlent, j’hésite à nommer ma propriété.


Je ne sais ce qu’il me faut admirer davantage, du caractère pressant de votre bienveillance ou de l’incroyable acuité de votre mémoire, lorsque vous me rappelez les divers petits objets que je portais en moi en ces jours communs de belle inspiration. C’est vrai, je voulais décrire les premières années du règne de notre glorieux souverain, feu Henri le Huitième ! Les notes laissées par mon grand-père, le Duc d’Exter, au sujet des négociations avec la France et le Portugal m’ont fourni une manière de fondement. Et en ces jours de bonheur, d’exaltation, Salluste faisait passer en moi, comme par des conduits jamais obstrués, la connaissance de la forme, cette forme profonde, vraie, intérieure, qui ne peut être pressentie que par-delà la barrière des artifices rhétoriques, celle dont on ne peut plus dire qu’elle met la matière en ordre, parce qu’elle l’imprègne, l’élève en l’annulant, créant ensemble fiction et vérité, un jeu réciproque de forces éternelles, une chose magnifique comme la musique et l’algèbre. Tel était mon projet favori.


Qu’est donc l’homme, pour qu’il fasse ainsi des projets !


Je jonglais aussi avec d’autres ambitions. Votre lettre affable les fait pareillement remonter à la surface. Chacune d’elles nourrie d’une goutte de mon sang, elles dansent devant moi comme des mouches tristes sur un mur morne que n’éclaire plus le soleil des journées heureuses.


Dans les fables et récits mythiques laissés par les Anciens et pour lesquels peintres et sculpteurs ont une complaisance infinie et instinctive, je voulais mettre à nu les hiéroglyphes d’une sagesse secrète, inépuisable, dont j’ai cru parfois, comme au travers d’un voile, sentir le souffle.


Je me souviens de ce projet. Il reposait sur je ne sais quel désir sensuel et spirituel : comme le cerf traqué aspire à se plonger dans l’eau, de même moi dans ces corps nus, luisants, dans ces sirènes et dryades, ces Narcisse et ces Protée, ces Persée et ces Actéon(6) : en eux je voulais disparaître et en eux parler leur langue. Je voulais. Je voulais bien d’autres choses encore. Je pensais établir un recueil d’« apophtegmes », comme Jules César en a composé un : vous vous rappelez la mention qu’en fait Cicéron dans une lettre. Mon intention était de juxtaposer les paroles les plus remarquables que j’aurais réussi à rassembler dans ma fréquentation des hommes érudits et des femmes spirituelles de notre temps, des particuliers pris dans le peuple ou d’éminentes personnes cultivées rencontrées dans mes voyages ; je voulais y adjoindre de belles sentences et réflexions tirées des œuvres des Anciens et des Italiens, et tous autres ornements spirituels relevés au hasard des livres, des lettres ou des conversations ; et mentionner en outre des fêtes et cortèges d’une beauté singulière, des crimes remarquables et des cas de démence, décrire les plus grands et les plus curieux édifices des Pays-Bas, de France, d’Italie, et bien d’autres choses encore. L’ouvrage dans son ensemble devait porter le titre « Nosce te ipsum ».


Pour me résumer : toute l’existence m’apparaissait autrefois, dans une sorte d’ivresse continuelle, comme une grande unité : univers spirituel et corporel ne semblaient pas constituer de contradiction, non plus que la courtoisie et la bestialité, l’art et l’inculture, la solitude et la société ; en tout je percevais la nature, dans les errements de la folie comme dans les raffinements extrêmes d’un cérémonial espagnol ; dans la balourdise des jeunes paysans non moins que dans les plus exquises allégories ; et dans toute nature je percevais moi-même ; quand, dans ma hutte de chasseur, je faisais couler en moi le lait tiède, écumant, qu’une créature hirsute tirait du pis d’une vache au regard doux pour le recueillir dans un seau de bois, cela n’était pour moi pas différent des moments que je passais, assis sur le banc encastré contre la fenêtre de mon atelier, à puiser dans un in-folio la douce nourriture effervescente de l’esprit. L’un et l’autre se valaient ; nul ne le cédait à l’autre ni pour le caractère de rêve supraterrestre qu’il détenait ni pour la vigueur corporelle qu’il dispensait, et il en allait de même à travers tout le champ de la vie, à main droite et à main gauche ; partout j’étais dedans, ne percevant aucune apparence trompeuse : ou bien j’avais le pressentiment que tout était symbole, et chaque créature la clef d’une autre, et je me sentais en état d’empoigner l’une après l’autre pour déchiffrer avec son aide autant qu’elle en pouvait déchiffrer… Ainsi s’explique le titre que je songeais donner à ce livre encyclopédique.


Cela, aux yeux de qui serait ouvert à de telles convictions, pourrait apparaître comme le plan harmonieux d’une Providence divine, qui aurait fait ainsi retomber mon esprit d’une présomption si démesurée dans une pusillanimité et une débilité extrêmes, désormais la disposition permanente de mon âme. Mais ce genre d’interprétation religieuse n’a aucune prise sur moi ; elle fait partie de ces toiles d’araignée que mes pensées traversent en flèche pour déboucher sur le vide, tandis que nombre de leurs semblables y restent accrochées et y trouvent le repos. Pour moi, les mystères de la foi se sont condensés en une allégorie sublime qui se tend comme un arc-en-ciel au-dessus des champs de ma vie, dans une distance constante, toujours prête à reculer s’il me prenait fantaisie de courir vers elle et de vouloir m’envelopper dans l’ourlet de son manteau.


Or, mon ami vénéré, les notions terrestres se dérobent à moi de la même manière.


Comment tenter de vous dépeindre ces étranges tourments de l’esprit, ce mouvement qu’ont les branches porteuses de fruits pour se redresser loin de mes mains tendues, ce recul de l’eau murmurante devant mes lèvres assoiffées ?


Mon cas, en bref, est celui-ci : j’ai complètement perdu la faculté de méditer ou de parler sur n’importe quoi avec cohérence.


D’abord il me devint peu à peu impossible de disputer d’une matière élevée ou assez générale, de fournir alors à ma bouche ces mots dont pourtant, d’habitude, tous les hommes font un usage spontané, sans hésiter. J’éprouvais un malaise inexplicable à seulement prononcer les mots « esprit », « âme », ou « corps ». J’étais empêché, au fond de moi, de porter un jugement sur les affaires de la cour, les incidents au Parlement, sur tout ce que vous pourriez imaginer. Et cela, non par égard d’aucune sorte, car vous connaissez ma franchise, allant jusqu’à l’étourderie : mais les termes abstraits, dont la langue pourtant doit se servir de façon naturelle pour prononcer n’importe quel verdict, se décomposaient dans ma bouche tels des champignons moisis. Il m’arriva de vouloir réprimander ma fille Katharina Pompilia, âgée de quatre ans, pour un mensonge d’enfant dont elle s’était rendue coupable, de vouloir lui montrer la nécessité de dire toujours la vérité, et, ce faisant, les notions qui me vinrent à la bouche prirent soudain une coloration si changeante, débordèrent à ce point les unes dans les autres, que, dévidant tant bien que mal ma phrase jusqu’au bout et comme pris de malaise, ayant effectivement le visage blême et ressentant une violente pression autour du front, je laissai l’enfant seule, claquai la porte derrière moi et ne recouvrai tant soit peu mes esprits qu’une fois en selle, au bout d’un bon temps de galop à travers la lande déserte.


Or ce doute s’amplifia peu à peu comme une rouille qui ronge autour d’elle. Même dans les conversations usuelles et terre à terre, tous les jugements qu’on émet d’ordinaire à la légère et avec la sûreté d’un somnambule me devinrent si scabreux que je dus cesser de prendre aucune part à de telles discussions. Une irritation inexplicable, que je dissimulais à grand-peine et de manière indigente, m’envahissait quand j’entendais des paroles du genre : cette affaire s’est bien ou mal terminée pour tel ou tel ; le shérif N* est un méchant, le prêtre T* est un homme bon ; le fermier M* est à plaindre, ses fils sont des gaspilleurs ; un autre est enviable, parce que ses filles sont économes ; une famille s’élève socialement, une autre tombe en déchéance. Tout cela me semblait si indémontrable, si erroné, aussi véreux qu’il est possible. Mon esprit m’obligeait à regarder toutes les choses qui se présentaient au cours de tels entretiens à une distance inhabituellement proche : de même qu’une fois j’avais vu dans un microscope un bout de la peau de mon petit doigt, qui ressemblait à une rase campagne avec des sillons et des cavités, de même en allait-il à présent avec les êtres humains et avec leurs agissements. Je ne parvenais plus à les saisir avec le regard simplificateur de l’habitude. Tout se décomposait en fragments, et ces fragments à leur tour se fragmentaient, rien ne se laissait plus enfermer dans un concept. Les mots flottaient, isolés, autour de moi ; ils se figeaient, devenaient des yeux qui me fixaient et que je devais fixer en retour : des tourbillons, voilà ce qu’ils sont, y plonger mes regards me donne le vertige, et ils tournoient sans fin, et à travers eux on atteint le vide.


Je fis une tentative pour m’arracher à cet état en cherchant un refuge dans l’univers spirituel des Anciens. J’évitai Platon ; car je redoutais les dangers de ses envolées métaphoriques. Je pensais le plus souvent à Sénèque et à Cicéron. Au contact de cet ensemble harmonieux d’idées limitées et bien ordonnées, j’espérais guérir. Or je ne parvins pas jusqu’à elles. Je les comprenais bien, ces idées : je voyais leurs rapports merveilleux surgir et jouer sous mes yeux comme de magnifiques fontaines jaillissantes jouent avec des balles d’or. Je pouvais en faire le tour et voir comment elles jouaient ensemble ; mais elles n’avaient de rapports qu’entre elles, et le fond de ma pensée, sa part la plus personnelle, demeurait exclu de leurs rondes. Je fus envahi, au milieu d’elles, par le sentiment d’une terrible solitude ; je me fis l’effet de quelqu’un qui serait enfermé dans un jardin empli rien que de statues dépourvues d’yeux ; je m’enfuis à nouveau en pleine campagne.


Depuis lors, je mène une existence que vous aurez du mal à concevoir, je le crains, tant elle se déroule hors de l’esprit, sans une pensée ; une existence qui certes diffère à peine d