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Hippolyte Taine: Lettres de jeunesse

Mis à jour : juin 20


Hippolyte Taine, par Jean Béraud (1889)



Extraits de:


Hippolyte Taine (1828-1893)

Correspondance de jeunesse

(1847-1853)




A PREVOST-PARADOL


Paris, 21 juillet 1849


... Si tu savais, mon ami, combien l'esprit et la noblesse de cœur sont choses rares au monde, tu aurais pitié de toi-même et tu respecterais ces trésors sacrés qui sont en toi. Voilà dix ans que je roule dans les classes ; et je t'ai trouvé seul ; peut-être y a-t-il ici un autre jeune homme d'un esprit égal au tien ; pour son âme, je ne la connais pas. Voilà tout.


Quand je vois l'impuissance et la sottise universelle, les petites vanités et les petites capacités qui foisonnent dans le monde, les ignorances et les préjugés infinis, et que je me retourne ensuite vers les deux ou trois personnes que j'estime pleinement, je ressemble à un homme qui, au Musée, se détourne avec dégoût de tous ces misérables barbouillages insolemment étalés, et se rejette avec ardeur et amour vers les deux ou trois tableaux des vieux maîtres, que les nouveaux n'ont pas encore cachés.


Ecris-moi souvent ainsi, et dis-moi tes peines. Contraint comme tu l'es, ce sera un soulagement. Pour moi, c'est la plus grande marque d'amitié. Y a-t-il quelque chose encore qui puisse te reposer et te pacifier l'âme ? Je l'espère ; Platon et la campagne doivent le pouvoir encore. Si cela est, le premier point est de vouloir guérir ! Il sera facile de redevenir homme au milieu de toutes les souffrances et de toutes les langueurs.


La chose est triste à dire. Mais il ne faut compter que sur soi dans ce monde; les amis vous manquent; la maladie les enlève, l'éloignement vous les rend tout changés; la politique vous les aliène. C'est la plus douce chose du monde et le seul asile dans cette vie orageuse et incertaine que nous mènerons ; mais il faut pouvoir se suffire et vivre encore quoique seul.


L'homme resté seul a encore l'étude, les arts, la nature, et l'infini, chose qui seule peut épuiser cette faculté immense d'aimer qui est dans son âme. Aussi la philosophie est-elle une grande maîtresse d'amour ; c'est encore une grande maîtresse de résignation. Quand j'ai une vive souffrance je m'occupe à considérer le mouvement général du monde, et j'oublie mon petit moi en pensant à l'universel, ou du moins en songeant que tout cela finit, et que dans trente ou quarante ans nous irons tous dormir.


Adieu.



*



A EDOUARD DE SUCKAU


Nevers, 25 novembre 1851


Cher Ed.


J'ai écrit depuis que je suis ici une quantité si incommensurable de lettres, que tu dois excuser mes retards.


Je suis loin de sentir du vide, comme toi, mon ami. La vérité est que je ne sais où donner de la tête. J'ai commencé par me charger de travaux, afin d'être sûr d'éviter cette bête incommode, l'ennui. Je crois que je l'ai trop bien évité. Du reste, tout va bien, ma santé, mes recherches. Je n'en trouve que plus de plaisir pendant mes soirées solitaires du dimanche et du jeudi, laissant trotter mes souvenirs et mes espérances dans ma cervelle, et faisant les cavalcades que tu sais dans le Possible et l'Impossible.


Quelle bonne chose, mon cher, qu'un chez soi ! (Propriétaire, vas-tu dire.) Le fait est qu'avec du feu, des livres, du tabac, un piano, il n'y a plus d'ennui, il n'y a pas besoin de compagnie. La musique, comme disait Luther, est la plus belle chose du monde après théologie. Et le pétillement de la flamme, et les bouffées sinueuses et bleuâtres des cigarettes ! Les imaginations les plus orientales et les plus fantastiques voltigent devant les yeux.


Que n'es-tu là, et que ne puis-je rêver avec toi, tranquillement assis sur un fauteuil ! Je fais du café avec un talent remarquable, je t'assure. Cela est inné et de famille. Mon pauvre grand-père, dont j'ai ici les livres et les notes, a passé sa vieillesse à philosopher, à fumer, à faire du café. (...)




*



A PRÉVOST-PARADOL


Nevers, 11 décembre 1851


... Ici, mon ami, je ne vois personne. Dans les conversations, j'entends des mots et j'en prononce, mais ce n'est qu'un échange de sons. Privé d'amis, de famille, de musée, de théâtre, de conversation, ma vie est un peu sévère. Je ne mange pas mon cœur, comme dit Homère. Mais je suis quelquefois triste, et j'aurais besoin de vous. Entouré de morts, je voudrais voir des vivants.


Je m'étonne chaque jour davantage de la platitude et de l'engourdissement universels. J'ai vu quelques jeunes gens, et j'ai laissé tomber toutes les occasions, j'aime encore mieux ma solitude que cette compagnie. Je serais bien heureux, si j'avais l'an prochain un de vous avec moi. T'aurai-je jamais ? Je n'aurais jamais eu de meilleure fortune !


Mes illusions s'en vont tous les jours ; la sottise, l'ignorance, la grossièreté, le manque d'honnêteté sont la règle. Les contraires ne sont que l'exception. Je relis les auteurs, Homère surtout et Marc-Aurèle. Car Hegel casse la tête et mes recherches personnelles de psychologie ne me fatiguent guère moins. Je laisse quelquefois flotter ma pensée vers l'avenir, qui me paraît tantôt brillant, tantôt sombre.


— En tout cas, nous aurons fait notre devoir. (...)


Adieu, mon ami.



*



A PRÉVOST-PARADOL


Nevers, 22 février 1852


Vois comme je suis exact, je te réponds le jour même ! Ne va pas pourtant m'en savoir gré, je suis si seul, j'ai si grand besoin de causer avec un ami, que je saute sur tes lettres dès qu'elles arrivent, et que je les lis trois ou quatre fois de suite, pour entendre encore une fois un langage humain.


Hélas, mon pauvre ami, je roule comme toi par tous bas-fonds du marais de la mélancolie. Je m'ennuie avec un excès que tu n'as jamais connu. (...)


"Cet homme ainsi bâti vivait en joie ; à peine

Le spleen le prenait-il une fois par semaine."


Voilà mon état.


... Je relis Musset et Marc-Aurèle pour me consoler. Singulier assemblage, n'est-ce pas ? Mais je trouve dans le premier tous mes ennuis, et le second me parle du remède universel, de la grande pensée antique. Voilà, mon cher, ce que j'ai trouvé encore de plus efficace contre le spleen. Cela repose et assoupit l'âme, comme l'espoir du sommeil pendant la fatigue de la journée. Ajoute le travail machinal qui tue la réflexion et absorbe l'ennui dans l'épuisement.


Je sais qu'on trouve ici que je mène la vie la plus bizarre, nuit et jour enfermé, sans société, ni plaisirs. Mais c'est la seule que je puisse supporter. J'attends le printemps pour revoir une chose belle; depuis cinq mois je n'ai sous les yeux que la laideur ; un pays fangeux, des rues étroites et sales, ni musique, ni tableaux, ni jolies figures. Le soleil et les arbres verts me tiendront lieu de tout cela.


(...)


*




A MADEMOISELLE SOPHIE TAINE


Poitiers, 22 juin 1852


... Comme on voit tout couleur de rose quand on est jeune ! Je ne sais pas d'idée plus vraie que le mot de Chateaubriand :


« Si je croyais encore au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. »


Distribuer ses heures de manière à les trouver toujours occupées, travailler d'une façon suivie, même à une œuvre ingrate, conduire un ménage, faire un métier, voilà en somme la vie heureuse. Triste bonheur, n'est-ce pas ? mais le seul qu'il y ait.


Je l'ai éprouvé, à mon grand étonnement, quand j'ai recopié ma thèse. Cela me faisait horreur d'abord. Quoi ! 150 pages à transcrire, ôtant ou ajoutant des bouts d'idées et de phrases. Plus d'invention, un travail de ravaudeur ! Je m'y suis mis par nécessité et j'y suis resté avec plaisir. A chaque instant, il fallait un effort pour éclairer ou corriger un passage. Cela ôtait l'ennui, et le succès donnait une joie. Puis l'œuvre avançait, comme un enfant qui grandit, comme une fortune qui s'accroît, et j'étais heureux de ce progrès insensible. Nous avons eu tort de mépriser cette vie régulière et mécanique. Je trouve même quelquefois un plaisir et toujours une distraction à corriger les affreuses sottises de la troupe de dindons dont je suis le gardien.


S'occuper, poursuivre constamment un but quelconque dont on approche avec lenteur, c'est la vie saine, le reste est une maladie. Ma science me dit que les grandes joies et les grandes passions ne sont que des excès, des changements, des renversements, que par conséquent un homme qui en aurait beaucoup cesserait de pouvoir agir, de pouvoir sentir et de vivre.


Cela est triste et vrai. Il n'y a au monde que deux régimes, l'opium, l'ivresse, l'extase, l'alanguissement, la maladie, la mort. — Et le bouilli, la monotonie, l'ennui peut-être, et la santé. Sur cette prose, un peu de poésie, quelques fleurs auprès de ces plats fades; les arts, des causeries, la campagne, à côté de l'insipidité journalière du métier, du ménage, de la recherche. Je ne vois rien au delà.


Comme la pratique des choses change un homme, n'est-ce pas ? Et que ce que je dis est perruque et provincial ! Hélas, ma chère, j'ai perdu les lunettes roses avec lesquelles je voyais les choses, et maintenant que je regarde le monde avec des yeux libres, tout me paraît noir ou gris. (...)



*



A SA MÈRE


Poitiers, 26 mai 1852


Depuis mon arrivée. je travaille soir et matin, jours ouvriers, dimanches et fêtes, à mes deux thèses. Je les ai achevées ce soir, et dans quinze jours je les aurai mises au net et envoyées à Paris. Je joue gros jeu, peut-être. Je mets au jour des idées toutes nouvelles, partant contraires à celles des examinateurs; mais si j'arrive, je sors de la foule, et c'est là ce qu'il me faut.


J'ai été fort heureux pendant tout ce temps. Causer avec des idées est un plaisir infini et une occupation passionnée. Toutes les facultés sont tendues, on oublie le reste, les jours fuient comme une flèche et, à la fin, on est content de soi, parce qu'on a fait un véritable effort et une action d'homme. Cela même est une sorte d'ivresse, plus on a bu, plus on veut boire, et l'habitude aidant la passion, on en vient à ne plus vouloir sortir de sa chambre.


Je comprends en ce moment ceux qui ont vécu sur leur chaise, regardant dans leur cerveau, ne daignant pas même mettre la tête à la fenêtre pour regarder ce qui se passe. Il semble qu'aucune affaire particulière et pratique ne vaille la peine qu'on s'en occupe, je n'ai pas eu la moindre curiosité de lire les journaux ; je me soucie de la politique comme d'un fétu, j'ai mon monde à moi, je veux y rester, et je laisse ceux qui voudront, se quereller pour les habits, le gouvernement, l'argent, les places, etc.


N'est-ce pas là une disposition heureuse ? Il me semble que, quoiqu'il arrive, j'ai désormais en moi-même un refuge contre tous les événements. ... Il faut se tapir dans un trou et vivre comme un rat philosophe. Pour le moment, mon trou me plaît, la musique m'égaie, le ciel est beau et je ne demande qu'une chose, des lettres."



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