Camille Saint-Saëns : Une traversée en Bretagne






Camille Saint-Saëns Portraits et Souvenirs

(1899)

UNE TRAVERSÉE EN BRETAGNE


Tout le monde connaît ce dialogue du Bourgeois gentilhomme, entre M. Jourdain, qui parle de feu son père, et un farceur qui se moque de lui :

M. JOURDAIN. — Il y a de sottes gens qui me veulent dire qu’il a été marchand. COVIELLE. — Lui marchand ? C’est pure médisance, il ne l’a jamais été. Tout ce qu’il faisait, c’est qu’il était fort obligeant, fort officieux ; et comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis pour de l’argent.

Comme beaucoup de choses comiques, cette définition du commerce, pour ironique et plaisante qu’elle soit, est parfaitement juste. L’argent n’est pas le but du commerce. Les hommes ont besoin de beauté, de vérité, de choses utiles : les artistes cherchent pour eux le beau ; les savants, le vrai ; les commerçants, l’utile. L’argent vient ensuite comme une juste rémunération du service rendu, de l’effort et du temps dépensés. Si l’argent entre en première ligne, tout disparaît : l’art devient cabotinage, la science charlatanisme, le commerce escroquerie ; il ne s’agit plus de fournir aux gens ce qui leur est nécessaire, mais de leur en donner l’apparence, pour leur extorquer en retour, à peu de frais, le plus d’argent possible. Il n’y a pas à se le dissimuler : notre civilisation moderne entre dans cette voie.


C’est ainsi qu’il y avait autrefois des auberges pour les voyageurs, et qu’il faut maintenant des voyageurs pour les auberges, où ils jouent le rôle du charbon dans les locomotives. On rencontre encore heureusement, par-ci par-là, de bonnes auberges qui vous donnent, pour un prix honnête, tout le confortable que vous êtes en droit d’exiger. Mais cela n’est rien en comparaison des auberges de l’âge d’or, comme il y en avait encore dans ma jeunesse. Je me souviens qu’une fois, en Bretagne, après une journée d’aventures sur terre et sur mer, harassé, exténué, j’arrivai à l’heure de la soupe dans une de ces hôtelleries d’antan. La table d’hôte méritait bien son nom, car l’hôte y présidait lui-même avec sa famille, accueillant les voyageurs comme des amis. On apporta un énorme gigot, parfumé et cuit à point, d’où le jus coulait comme d’une fontaine ; l’hôte le découpa avec art et servit les convives de la meilleure grâce du monde. On ne mangeait jamais assez à son gré.

— Mais voyez donc cette petite tranche, vous disait-il, comme elle a bonne mine ! Vous ne pouvez pas la refuser.

Et il fallait s’exécuter.

J’avais un bras de mer à traverser et ne savais comment faire.

— Justement, me dit l’hôte, un bateau part demain ; le capitaine consentira sans doute à vous prendre.

Le lendemain matin, j’allai voir le bateau qui était assez grand, ponté, à deux mâts, ayant trois hommes d’équipage sans compter le capitaine, un tout jeune homme presque imberbe, brun et trapu, avec de grands yeux bleus dont la douceur n’excluait pas l’énergie. Il était d’une politesse et d’une réserve extrêmes, et me prit à son bord sans difficulté. Quand la direction du bateau fut bien déterminée, sa marche assurée, le capitaine disparut dans une écoutille ; je crus qu’il allait dormir.

Quelques minutes après, un son fin, agreste, résonna dans les flancs du navire. Le capitaine jouait du hautbois ! Pendant toute la traversée, il joua les airs de son pays, ces airs d’un caractère si sauvage à la fois et si charmeur, qui reposent si bien de la musique trop civilisée, rafraîchissent l’âme comme une brise salée. Le soleil brillait de tout son éclat dans un ciel d’un bleu intense ; de belles vagues écumeuses se succédaient à intervalles réguliers, et le navire, toutes voiles dehors, incliné légèrement sur le côté droit, suivait leur mouvement dans un rythme voluptueux. J’ai connu des heures plus enivrantes, je n’en ai pas connu de plus délicieuses. Pour être véridique, je dois avouer que deux femmes assises sur le plancher, pâles, l’œil fixe et hagard, paraissaient éprouver des impressions bien différentes des miennes.

Nous approchions du terme de cet heureux voyage. Le hautbois se tut ; le capitaine remonta sur le pont. Je m’approchai, et lui demandai ce que je lui devais pour la traversée. Il recula d’un pas, rougit jusqu’aux yeux.

— Mais… me dit-il d’un air offensé, vous ne me devez rien !…

Et me voilà, à mon tour, rougissant, fort embarrassé de mon personnage, désolé d’avoir blessé cet honnête garçon.

— Au moins, lui dis-je, me permettrez-vous de donner quelque chose à vos hommes ?

— Faites, je ne peux pas vous en empêcher.

Et il se détourna pudiquement pour ne pas voir.

J’espérais le rejoindre, l’inviter à déjeuner, lui faire accepter au moins un verre de biè re ; mais le lendemain mon œil interrogea vainement la mer et l’horizon ; dès l’aurore, le poétique navire et son harmonieux capitaine avaient disparu.

Ces mœurs primitives, ce désintéressement existent-ils encore quelque part ?



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