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H. D. Thoreau: Les "nécessités" de la vie





Extraits de:



Henry David Thoreau


Walden ou La vie dans les bois


(1854)



(Traduction par Louis Fabulet)




"Par les mots, nécessaire de la vie, j’entends tout ce qui, fruit des efforts de l’homme, a été dès le début, ou est devenu par l’effet d’une longue habitude, si important à la vie humaine qu’il se trouvera peu de gens, s’il se trouve quiconque, pour tenter jamais de s’en passer, que ce soit à cause de vie sauvage, de pauvreté ou de philosophie. Pour maintes créatures il n’existe en ce sens qu’un seul nécessaire de la vie – le Vivre. Pour le bison de la prairie cela consiste en quelques pouces d’herbe tendre, avec de l’eau à boire ; à moins qu’il ne recherche le Couvert de la forêt ou l’ombre de la montagne. Nul représentant de la gent animale ne requiert plus que le Vivre et le Couvert.


Les nécessités de la vie pour l’homme en ce climat peuvent, assez exactement, se répartir sous les différentes rubriques de Vivre, Couvert, Vêtement et Combustible ; car

il faut attendre que nous nous les soyons assurés pour aborder les vrais problèmes de la vie avec liberté et espoir de succès. L’homme a inventé non seulement les maisons, mais les vêtements, mais les aliments cuits ; et il se peut que de la découverte accidentelle de la chaleur produite par le feu, et de l’usage qui en est la conséquence, luxe pour commencer, naquit la présente nécessité de s’asseoir près de lui. Nous voyons les chats et les chiens

acquérir la même seconde nature.


(...)


La grande nécessité, donc, pour nos corps, est de se tenir chauds, de retenir en nous la chaleur vitale. Que de peine, en conséquence, nous prenons à propos non seulement de notre Vivre, et Vêtement, et Couvert, mais de nos lits, lesquels sont nos vêtements de nuit, dépouillant nids et estomacs d’oiseaux pour préparer ce couvert à l’intérieur d’un couvert, comme la taupe a son lit d’herbe et de feuilles au fond de son terrier. Le pauvre homme est

habitué à trouver que ce monde en est un bien froid ; et au froid non moins physique que social rattachons-nous directement une grande partie de nos maux.


L’été, sous certains climats, rend possible à l’homme une sorte de vie paradisiaque. Le Combustible, sauf pour cuire son Vivre, lui devient alors inutile, le soleil est son feu, et beaucoup parmi les fruits se trouvent suffisamment cuits par ses rayons ; tandis que le Vivre, en général plus varié, se procure plus aisément, et que le Vêtement ainsi que le Couvert perdent totalement ou presque leur utilité. Au temps présent, et en ce pays, si j’en crois ma propre expérience, quelques ustensiles, un couteau, une hache, une bêche, une brouette, etc., et pour les gens studieux, lampe, papeterie, accès à quelques bouquins, se rangent immédiatement après le nécessaire, comme ils se procurent tous à un prix dérisoire.


Ce qui n’empêche d’aucuns, non des plus sages, d’aller de l’autre côté du globe, dans des régions barbares et malsaines, se consacrer des dix ou vingt années au commerce en vue de pouvoir vivre – c’est-à-dire se tenir confortablement chauds – et en fin de compte mourir dans la Nouvelle-Angleterre. Les luxueusement riches ne se contentent pas de se tenir confortablement chauds, mais s’entourent d’une chaleur contre nature ; comme je l’ai déjà laissé entendre, ils se font cuire, cela va sans dire, à la mode.


Le luxe, en général, et beaucoup du soi-disant bien-être, non seulement ne sont pas indispensables, mais sont un obstacle positif à l’ascension de l’espèce humaine. Au

regard du luxe et du bien-être, les sages ont de tous temps mené une vie plus simple et plus frugale que les pauvres. Les anciens philosophes, chinois, hindous, persans et grecs, représentent une classe que pas une n’égala en pauvreté pour ce qui est des richesses extérieures, ni en richesse pour ce qui est des richesses intérieures. Nous ne savons pas grand-chose sur eux. Il est étonnant que nous sachions d’eux autant que nous faisons.


La même remarque peut s’appliquer aux réformateurs et bienfaiteurs plus modernes de leur race. Nul ne peut se dire impartial ou prudent observateur de la vie humaine, qui ne se place sur le terrain avantageux de ce que nous appellerons la pauvreté volontaire. D’une vie de luxe le fruit est luxure, qu’il s’agisse d’agriculture, de commerce, de littérature ou d’art.

Il y a de nos jours des professeurs de philosophie, mais pas de philosophes. Encore est-il admirable de professer pour quoi il fut jadis admirable de vivre.


Être philosophe ne consiste pas simplement à avoir de subtiles pensées, ni même à fonder une école, mais à chérir assez la sagesse pour mener une vie conforme à ses préceptes, une vie de simplicité, d’indépendance, de magnanimité, et de confiance. Cela consiste à résoudre quelques-uns des problèmes de la vie, non pas en théorie seulement, mais en pratique.


(...)


Si humble que soit votre vie, faites-y honneur et vivez-la ; ne l’esquivez ni n’en dites de mal. Elle n’est pas aussi mauvaise que vous. C’est lorsque vous êtes le plus riche qu’elle paraît le plus pauvre. Le chercheur de tares en trouvera même au paradis. Aimez votre vie, si pauvre qu’elle soit. Peut-être goûterez-vous des heures aimables, palpitantes, splendides, même en un asile des pauvres. Les fenêtres de l’hospice reflètent le soleil couchant avec autant d’éclat que celles de la demeure du riche ; la neige fond aussitôt devant sa porte au printemps. Je ne vois pas

comment un esprit calme ne pourrait vivre là aussi content et y nourrir des pensées aussi réjouissantes qu’en un palais.


Souvent les pauvres de la ville me semblent mener la vie la plus indépendante qui soit. Peut-être sont-ils simplement assez « grands » pour recevoir sans crainte. On se croit en général au-dessus des secours qu’accorde la ville ; mais plus souvent arrive-t-il qu’on n’est pas au-dessus de se secourir soi-même par des moyens déshonnêtes, qui devraient attirer plus de déconsidération.


Cultivez la pauvreté comme une herbe potagère, comme la sauge. Ne vous embarrassez point trop de vous procurer de nouvelles choses, soit en habits, soit en amis. Retournez les vieux, retournez à eux. Les choses ne changent pas ; c’est nous qui changeons. Vendez vos habits et gardez vos pensées. Dieu veillera à ce que vous

ne manquiez pas de société. Fussé-je relégué dans le coin d’un galetas pour le reste de mes jours, telle une araignée, que le monde resterait tout aussi vaste pour moi tant que je

serais entouré de mes pensées."