H. D. Thoreau : Couleurs d’automne, Les feuilles tombées

Dernière mise à jour : 27 oct.


Van Gogh - Allée près de Nuenen (1885)





Extrait de :

Henry David Thoreau

Couleurs d’automne



[« Autumnal Tints », The Atlantic Monthly , 1862]





LES FEUILLES TOMBÉES



"Dès le 6 octobre, en général, les feuilles commencent à tomber, en douches successives, après la gelée ou la pluie. Mais la principale récolte de feuilles, l’apogée de l'Automne, intervient d’ordinaire aux alentours du 16. Un beau matin vers cette date, il a peut-être gelé plus fort que les jours précédents et de la glace s’est formée sous la pompe à eau ; désormais, quand le vent du petit matin se lève, les feuilles tombent en giboulées plus denses que jamais. Elles forment soudain d’épais lits ou tapis sur le sol, sous cette légère brise ou même en l’absence de tout vent, qui ont exactement la taille et la forme des arbres au-dessus. Certains arbres, comme les petits hickorys, semblent avoir perdu toutes leurs feuilles d’un seul coup, comme un soldat dépose les armes au commandement. Celles du hickory, qui, quoique flétries, sont d’un jaune encore vif, renvoient de la lumière du sol où elles gisent. Elles sont tombées de toutes parts, au tout premier coup de baguette de l’automne, en faisant un bruit de pluie.


Ou bien c’est après une période de temps humide et pluvieux que nous remarquons qu’il y a eu une importante chute de feuilles pendant la nuit, bien que le coup de baguette n’ait sans doute pas été assez fort pour faire tomber les feuilles de l’érable dur. Les rues sont recouvertes d’une épaisse couche de ces trophées, et les feuilles tombées des ormes font un revêtement marron foncé sous nos pieds. Après un ou deux jours d’été indien remarquablement chauds, je me rends compte que c’est la chaleur inhabituelle qui, plus que le reste, provoque la chute des feuilles, étant donné qu’il n’y a pas eu de gel ni de pluie depuis un certain temps. La chaleur intense les fait mûrir et flétrir subitement, tout comme elle attendrit et mûrit les pêches et les autres fruits, et les fait tomber.


Les feuilles des érables rouges tardifs, qui ont encore des couleurs vives, jonchent le sol, avec souvent des taches pourpres sur fond jaune, comme des pommes sauvages – bien qu’elles ne conservent ces couleurs vives qu’un jour ou deux une fois à terre, en particulier s’il pleut. Sur les chaussées, je passe ici et là devant des arbres entièrement nus et fuligineux, ayant perdu leur parure chatoyante. Mais la voilà sur le sol, presque plus rayonnante que jamais, où elle dessine une silhouette pratiquement aussi régulière que sur l’arbre. Je serais enclin à dire que je vois d’abord les arbres qui sont ainsi à plat sur le sol, sorte d’ombre colorée permanente, et que les feuilles m’invitent à chercher ensuite les branches qui les ont portées. Une reine serait fière de marcher là où ces galants arbres ont déployé leurs habits de couleur sur la boue. Je vois des chariots rouler dessus comme sur une ombre ou un reflet, et les cochers leur prêtent aussi peu d’attention qu’ils n’en accordaient avant à leur ombrage.


Les nids des oiseaux, dans les buissons d’airelles et autres arbrisseaux, et dans les arbres, sont déjà en train de se remplir de feuilles flétries. Il y en a tellement qui sont tombées dans la forêt qu’un écureuil ne peut pas courir après une noisette chue à terre sans qu’on l’entende. Des gars les ratissent dans les rues, ne serait-ce que pour le plaisir d’avoir affaire à des substances aussi propres et craquantes. D’aucuns nettoient scrupuleusement les chemins et attendent de voir le prochain souffle de vent les joncher de nouveaux trophées.


Le sol du marécage est recouvert d’un épais tapis, et le Lycopodium lucidulum semble soudain plus vert au milieu de ces feuilles. Dans les forêts denses, elles recouvrent presque à moitié des mares de trois ou quatre perches de long. L'autre jour, j’ai eu du mal à trouver une source bien connue et j’ai même craint qu’elle fût asséchée, car elle était totalement cachée par des feuilles qui venaient tout juste de tomber ; quand je les ai écartées et que je l’ai mise au jour, c’était comme de frapper la terre avec la baguette d'Aaron, pour faire jaillir une nouvelle source. Avec elles, les terrains détrempés en bordure des marécages semblent secs. Dans l’un de ces marécages, où j’effectuais des travaux d'arpenteur, croyant marcher sur une rive recouverte de feuilles, après être passé par-dessus la clôture, je me suis enfoncé dans l’eau jusqu’au mollet.


Quand je me rends à la rivière le lendemain de la principale chute des feuilles, le 16, je retrouve ma barque entièrement recouverte, le fond comme les sièges, de feuilles tombées du saule doré sous lequel elle était amarrée et je mets à la voile avec une cargaison crissant sous mes pieds. Si je la vide, elle sera à nouveau pleine le lendemain. Je ne les considère pas comme une litière qu’il faut balayer, mais les accepte comme une paillasse ou une natte tout à fait convenable pour mon embarcation. Quand je remonte jusqu’à l’embouchure de l'Assabet, qui est boisée, d’immenses flottes de feuilles voguent à sa surface, comme pour regagner la haute mer, tout en laissant suffisamment de place pour louvoyer. Mais près du rivage, un peu plus haut, elles sont plus épaisses que l’écume, masquant presque l’eau sur la largeur d’une perche, sous et parmi les aulnes, les céphalantes et les érables, encore parfaitement lumineux et secs, avec leurs fibres demeurées fermes ; dans une courbe rocheuse où elles sont arrêtées par le vent, elles forment parfois un large et dense croissant en travers de la rivière.


Quand je tourne ma proue de ce côté et que la vague qu’elle forme vient se briser dessus, il faut entendre l’agréable crissement que font ces substances sèches en se frottant les unes contre les autres ! Souvent, c’est seulement leur ondoiement qui révèle qu’il y a de l’eau en dessous. De même, le moindre mouvement de la tortue des bois sur le rivage est trahi par leur frottement. Ou bien, au milieu de la rivière, quand le vent se lève, je les entends bouger en crissant. En amont, elles tournoient lentement dans un grand remous que fait la rivière, rivière, comme celui qu’on trouve au lieu dit des « Sapins-ciguës penchés », où l’eau est profonde et où le courant érode la berge.


Il arrive parfois que, par un après-midi comme celui-ci, quand l’eau est parfaitement calme et couverte de reflets, je pagaye doucement en me laissant porter par le courant principal et, en remontant l’Assabet, je gagne une anse tranquille, où je me retrouve soudain entouré par des myriades de feuilles, comme autant de compagnons de voyage, qui semblent avoir le même but ou la même absence de but que moi. Voyez cette grande flotte clairsemée de bateaux de feuilles au milieu desquels nous pagayons, dans cette crique paisible, avec, chacun, les bords retroussés par le savoir-faire du soleil, et où chaque nervure est aussi raide qu’une branche d’épinette – comme des pirogues de toutes formes –, la barque de Charon se trouvant sans doute parmi les autres.


Certains ont une proue et une poupe surélevées, comme les imposants vaisseaux de nos ancêtres, presque immobiles dans le courant indolent, qui font penser aux grandes armadas, aux denses cités chinoises flottantes, sur lesquelles on tombe en pénétrant dans un port important, comme New York ou Canton, dont nous approchons tous ensemble vaillamment. Avec quelle douceur chacune fut déposée sur l’eau ! Il n’a été fait usage d’aucune violence à leur encontre, bien que des cœurs aient pu battre en assistant à leur lancement. Et des canards peints, parmi lesquels le magnifique canard huppé, viennent souvent voguer et flotter parmi les feuilles peintes – barques d’un modèle encore plus noble !


Quelles saines décoctions d’herbes on pourrait tirer de ces marécages à cette époque-là ! Quelles fortes senteurs, médicinales mais riches, émanant de ces feuilles en putrescence ! La pluie qui arrose herbes et feuilles tout juste séchées, remplissant les mares et les digues dans lesquelles elles sont tombées, propres et roides, se transformera bientôt en thé – des thés verts, noirs, marron et jaunes, plus ou moins forts, en quantité suffisante pour que la Nature tout entière puisse y goûter tout en bavardant. Que nous les buvions ou non, avant qu’on n’en exprime le jus, ces feuilles, séchées dans les grandes cuves de la Nature, ont des nuances si variées et délicates qu’elles pourraient égaler en renom les thés orientaux.


C'est un mélange de toutes les espèces : chêne, érable, châtaignier et bouleau ! Mais la Nature ne s’en trouve pas encombrée pour autant ; en parfaite ménagère, elle les entrepose tous. Voyez un peu quelle immense récolte se trouve ainsi déversée chaque année sur la terre ! C'est là, plus encore que celles des céréales ou des graines, la grande moisson de l’année. Les arbres remboursent avec intérêt à la terre ce qu’ils lui ont pris. Ils versent même un escompte. Ils sont sur le point d’ajouter l’épaisseur d’une feuille à la profondeur du sol. C'est ainsi que procède la Nature pour, en beauté, obtenir son humus, pendant que moi je discute avec tel ou tel autre, qui me parle de soufre et de coût de transport. Nous nous enrichissons tous grâce à leur décomposition. Je m’intéresse davantage à cette récolte qu’à celle de l’herbe anglaise ou du maïs. Elle pré-pare le terreau vierge des futurs champs céréaliers et des forêts, dont la terre s’engraisse. Elle entretient la bonne humeur de nos fermes.


Aucune récolte ne peut lui être comparée en matière de beauté et de diversité. On y trouve non seulement le jaune uni des grains de blé, mais pratiquement toutes les couleurs que nous connaissons, y compris le bleu le plus éclatant : l’érable qui rougit précocement, le sumac vénéneux qui peint ses péchés en écarlate, le fusain bleu, le riche jaune chromé des peupliers, le rouge vif des airelles, dont sont peints les flancs des collines, comme ceux des moutons. Le gel les effleure et, au moindre souffle matutinal, à la moindre secousse de l’axe de la terre, il faut les voir descendre en grandes giboulées flottantes ! Le sol s’en retrouve tout multicolore. Mais elles vivent encore dans la terre, dont elles augmentent la fertilité et la masse, et dans les forêts qui en jaillissent. Elles se baissent pour mieux se relever, pour monter encore plus haut dans les années à venir, au terme d’une subtile alchimie, en grimpant dans la sève des arbres, et les premiers fruits de l’arbrisseau qui viennent de tomber, enfin transmués, peuvent garnir sa couronne quand, après plusieurs années, il est devenu le monarque de la forêt.


C'est agréable de marcher sur ces lits de feuilles fraîches, craquantes et bruissantes. Avec quelle magnificence elles vont au tombeau ! Avec quelle douceur elles se posent sur le sol et se transforment en humus ! – peintes d’un millier de nuances et prêtes à faire notre lit, à nous les vivants. Ainsi, légères et fringantes, elles accourent vers leur dernière demeure. Elles ne portent pas le deuil, mais vont gaiement, gambadant, choisissant l’endroit, jetant leur dévolu sur un emplacement, ordonnant qu’il n’y ait pas de clôture métallique, chuchotant à ce sujet à travers bois – d’aucunes jetant leur dévolu là où les corps des hommes se décomposent sous terre, les rencontrant à mi-chemin.


Quelle agitation avant qu’elles ne reposent calmement dans leurs tombes ! Elles qui flottaient si crânement dans les airs, elles retournent de bon cœur à la poussière et se posent, résignées à gésir, à pourrir au pied de l’arbre et à nourrir de nouvelles générations de leur espèce autant qu’à voleter dans les hauteurs ! Elles nous apprennent comment mourir. On se demande si le temps viendra jamais où les hommes, avec une confiance fanfaronne dans l’immortalité, se coucheront avec autant de grâce et de maturité – s’ils se dépouilleront de leur corps comme ils le font de leurs cheveux et de leurs ongles, avec une sérénité d’été indien.


Quand les feuilles tombent, la terre entière devient un agréable cimetière où pénétrer. J’aime m’y prome-ner et penser à elles sur leurs tombes. Ici, ni mensonges ni vaines épitaphes. Quelle importance que vous n’ayez pas de concession sur le mont Auburn ? Une place vous est sûrement réservée dans ce vaste cimetière, qui a été consacrée de longue date. Vous n’avez pas besoin de participer à des enchères pour vous en assurer une. Il y a suffisamment de place ici. La salicaire fleurira à nouveau et le pinson chantera sur votre squelette. Le bûcheron et le chasseur seront vos sacristains, et les enfants piétineront les plates-bandes à l’envi. Allons marcher dans le cimetière des feuilles : c’est votre vrai cimetière de Greenwood."



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