Flaubert, une vocation d'écrivain (par Paul Bourget)

Dernière mise à jour : juin 9






Paul Bourget


GUSTAVE FLAUBERT




[Texte d'une lecture donnée le 23 juin 1897 par Paul Bourget [1852-1935] sur l'invitation du Taylorian Institut, à Oxford.]



(...)


"Le premier volume des lettres commence par un billet, daté de décembre 1830, - il avait neuf ans - où il s'adresse en ces termes à l'un de ses camarades :


« Si tu veux nous associer pour écrire, moi j'écrirai des comédies et toi tu écriras tes rêves. »

Et le dernier volume de ces mêmes lettres s'achève en 1880, sur ces lignes griffonnées quelques jours, quelques heures presque avant sa mort :


« Je me flattais d'avoir terminé le premier volume de Bouvard et Pécuchet ce mois-ci. Il ne le sera pas avant le mois d'octobre. J'en ai probablement pour toute l'année. »

Et ces deux phrases encadrent un demi-siècle d'une correspondance qui n'est qu'une longue confession du même labeur toujours recommencé. Aucune vocation d'écrivain ne fut plus continûment prolongée, aucune ne fut plus précocement caractérisée. Pour comprendre dans quel sens cette il faut se représenter vocation se développa, d'abord avec exactitude le milieu social où l'écrivain se trouva placé par le hasard de la naissance, et le milieu intellectuel où il se trouva placé par le hasard de l'éducation.


Le père de Gustave Flaubert était chirurgien en chef à l'Hôtel-Dieu de Rouen. Les témoignages s'accordent à célébrer son génie professionnel, la droiture de son caractère, la sûreté de sa science, la généreuse ampleur de sa nature. Mais quel témoignage vaut le portrait fameux que son fils en a tracé sous le nom du docteur La Rivière et cette page où il le montre, arrivant dans la chambre de Mme Bovary mourante :


« les mains nues, de fort belles mains et qui n'avaient jamais de gants, comme pour être plus promptes à plonger dans les misères. »

Quelle touche de maître et qui fait penser à ces tableaux de Van Dick où toute une race tient dans la minceur ou la vigueur des doigts ! Et il ajoute :


« Son regard, plus tranchant que ses bistouris, vous descendait dans l'âme, et désarticulait tout mensonge à travers les allégations et les pudeurs. Et il allait ainsi, plein de cette majesté débonnaire que donnent la conscience d'un grand talent, de la fortune, et quarante ans d'une existence laborieuse et irréprochable. »

De ce père, qu'il admirait si profondément, Gustave Flaubert avait hérité cette précision dure, comme chirurgicale, de son analyse. Mais cette ressemblance intellectuelle ne devait apparaître que plus tard et, dans l'exécution, dans le tour de main de son oeuvre, au lieu que, durant les années d'apprentissage, un irréparable divorce d'idées s'établit entre le père et le fils dont celui-ci souffrit cruellement.


Voici pourquoi. Pareil à tant de spécialistes dont les facultés se condensent sur un point unique, le père Flaubert était d'une indifférence absolue à l'endroit de la littérature et de l'art. Maxime Du Camp, qui fut l'intime ami de Gustave à cette époque, rapporte dans ses Souvenirs quelques-uns des propos que tenait le vieux chirurgien lorsque son fils lui parlait de ses ambitions d'écrivain : « Le beau métier de se tremper les doigts dans l'encre ! Si je n'avais manié qu'une plume, mes enfants n'auraient pas de quoi vivre aujourd'hui... » Et encore : « Ecrire est une distraction qui n'est pas mauvaise en soi. Cela vaut mieux que d'aller au café ou de perdre son argent au jeu. Mais à quoi cela sert-il ? Personne ne l'a jamais su... »


De telles boutades, si elles n'entamaient pas la tendresse et l'admiration du jeune homme, paralysaient en lui tout abandon, toute confiance. Il s'habituait à considérer le monde profond de ses émotions esthétiques comme un domaine réservé qu'il fallait constamment défendre contre l'inintelligence de sa famille, contre celle de ce père d'abord, contre celle de son frère, héritier du bistouri et des préjugés du chirurgien, contre celle de sa mère qui lui disait : « Les livres t'ont dévoré le cœur. »


Ce père, ce frère, cette cette mère surtout, il les chérit d'une mère, grosse et large affection d'homme robuste qui contraste d'autant plus étrangement avec l'évidente réserve de son être intime chaque fois qu'il s'agit des choses de la littérature ou de l'art. Rien de plus significatif, de ce point de vue, que les lettres écrites à son plus cher confident, Alfred LePoittevin, durant un voyage en Italie entrepris avec toute cette famille durant sa vingtième année :


« Mon père a hésité à aller jusqu'à Naples. Comprends-tu quelle a été ma peur ? En vois-tu le sens ? Le voyage que j'ai fait jusqu'ici, excellent sous le rapport matériel, a été trop brut sous le rapport poétique pour désirer le prolonger plus loin. Si tu savais ce qu'involontairement on fait avorter en moi, tout ce qu'on m'arrache et tout ce que je perds... »

Remarquez, messieurs, la nuance du sentiment exprimé dans ces quelques mots. Il y a là bien autre chose que la mauvaise humeur du jeune homme dont les vingt-deux ans, fougueux parfois jusqu'au désordre, se rebellent contre les cinquante ans d'un père ou d'une mère, assagis jusqu'à la froideur. J'y reconnais la protestation douloureuse d'un talent veut qui durer, grandir, s'épanouir, qui veut vivre enfin, contre un milieu qui l'opprime en le protégeant, comme un vase trop étroit pour l'arbuste qui vient d'y pousser.


J'y reconnais aussi l'origine d'une des idées maîtresses de Gustave Flaubert la persuasion, pour prendre une de ses formules, que le monde a la « haine de la littérature ». Il devait, sur le tard de sa vie, exagérer encore cette théorie sur la solitude de l'écrivain et sur l'hostilité que lui portent les autres hommes. Le même Maxime Du Camp raconte qu'après la guerre de 1870, et à propos de chaque événement politique capable de nuire à un roman ou à une pièce de théâtre, Flaubert s'écriait :


« Ils ne savent qu'imaginer pour nous tourmenter. Ils ne seront heureux que lorsqu'il n'y aura plus ni écrivains, ni dramaturges, ni livres, ni théâtres. »

C'est là une explosion qui fait sourire. Rapprochez-la de ses mécontentements de jeune homme contre les inintelligences de sa famille, de ses fureurs d'homme mûr contre sa ville natale, ce Rouen « où, » disait-il, « j'ai bâillé de tristesse à tous les coins de rue, » et vous comprendrez comment il est arrivé à ce qui fait le fond même de son esthétique la contradiction de l'art et de la vie.


Vous le comprendrez davantage si vous considérez qu'à cette première influence d'exil hors de la vie une autre vient s'ajouter qu'il est nécessaire de caractériser avec quelque détail, car elle circule d'un bout à l'autre de l'œuvre de Flaubert, et en un certain sens elle en fait la matière constante, cette influence est celle du romantisme français de 1830, perçu sur le tard, à travers les livres des Hugo, des Musset, des Balzac, des Mérimée, des Sainte-Beuve, des Gautier, par un jeune provincial enthousiaste. Tout a été dit sur les dangers et les contradictions de cet Idéal romantique conçu au lendemain de la prestigieuse Napoléonienne par les enfants oisifs et nostalgiques de la Grande-Armée. Aucune analyse n'en saurait mieux montrer la déraison que la confidence faite par Flaubert lui-même dans sa biographie de Louis Bouilhet :


« Tandis que les cœurs enthousiastes auraient voulu des amours dramatiques avec gondoles, masques noirs et grandes dames évanouies dans des masques chaises de poste au milieu des Calabres, quelques caractères plus sombres, épris d'Armand Carrel, un compatriote, ambitionnaient les fracas de la presse et de la tribune, la gloire des conspirateurs. Un rhétoricien composa une Apologie de Robespierre qui, répandue hors du collège, scandalisa un monsieur, si bien qu'un échange de lettres s'ensuivit, avec proposition de duel où le monsieur n'eut pas le beau rôle. Je me souviens d'un brave garçon toujours affublé d'un bonnet rouge. Un autre se proposait de vivre plus tard en Mohican, un de mes intimes voulait se faire renégat pour aller servir Abd-el-Kader ! ... »

Figurez-vous maintenant la rencontre de pareilles sensibilités avec les mœurs paisibles de la France au temps de Louis-Philippe et la nécessité pour tous ces petits lords Byron en disponibilité de prendre un métier, celui-ci d'avocat, cet autre de professeur, un troisième de négociant; un quatrième de magistrat. Quelle chute du haut de leur chimère ! Quelle impossibilité d'accepter sans révolte l'humble labeur, l'étroitesse du sort, le quotidien des jours !


Et voilà pour Flaubert un second principe de déséquilibre intime. Il était, par naissance, un homme de lettres parmi des savants et des praticiens. Il fut, par éducation, un romantique au milieu des bourgeois et des provinciaux. Il fut aussi, et c'est la troisième influence qui achève d'expliquer sa conception de l'art, un malade au milieu de l'humanité saine et simple, la victime courageuse et désespérée d'une des plus cruelles affections qui puissent atteindre un ouvrier de pensée, car il souffrait d'une de ces infirmités qui touchent au plus vif de l'être conscient, toutes mêlées qu'elles sont de troubles physiques et de troubles moraux.


On peut regretter que Maxime Du Camp se soit reconnu, dans ses Souvenirs, le droit de révéler les attaques d'épilepsie qui, dès la vingt-deuxième année, terrassèrent Flaubert. La révélation est faite, et il y aurait une puérilité à paraître ignorer ce qui fut le drame physique, si l'on peut dire, de ce malheureux homme. Quand les premiers accès se furent produits, il eut le courage de prendre dans la bibliothèque de son père les livres qui traitaient du terrible mal. Il y reconnut la description exacte des symptômes dont il avait été victime et il dit à Maxime Du Camp:


« Je suis perdu. »

Dès lors, il vécut dans une préoccupation constante de l'attaque toujours possible, et ses habitudes furent toutes subordonnées à cette angoisse, depuis la plus légère jusqu'aux plus essentielles. Il prit en horreur la marche, parce qu'elle l'exposait à être saisi en pleine rue de la crise redoutée. Il ne sortait qu'en voiture, lorsqu'il sortait, et il lui arrivait de rester des mois enfermé, comme s'il n'eût éprouvé de sécurité qu'entre les mur protecteurs de sa chambre. Désireux de cacher une misère dont il avait la pudeur, il se concentra de plus en plus dans le cercle étroit de l'affection domestique.


Il se refusa toute espérance d'un établissement personnel, estimant qu'il n'avait pas le droit de se marier, de fonder une famille, d'avoir des enfants auxquels il eût risqué de transmettre une tare aussi certainement héréditaire. Les liens qui rattachent l'homme à la vie achevèrent de se rompre pour lui sous l'assaut de cette dernière épreuve, et, comme il l'a dit lui-même dans une formule singulière, mais bien profonde :


« Tous les accidents du monde lui apparurent comme transposés pour l'emploi d'une illusion à décrire, tellement que toutes les choses, y compris sa propre existence, ne lui semblèrent plus avoir d'autre utilité. »

Traduisez cette phrase dans sa signification précise. Vous y trouverez la définition même de l'artiste littéraire, pour qui la vie n'est qu'une occasion de dégager l'oeuvre d'art, devenue ainsi, non plus un moyen, mais une fur, non plus une image de la réalité, mais la réalité même et la seule qui vaille la peine de supporter la douleur d'être homme."




Source:

Bourget - Etudes et portraits (1905)
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