Flaubert, une vocation d'écrivain (par Paul Bourget)

Dernière mise à jour : 9 juin 2021






Paul Bourget


GUSTAVE FLAUBERT




[Texte d'une lecture donnée le 23 juin 1897 par Paul Bourget [1852-1935] sur l'invitation du Taylorian Institut, à Oxford.]



(...)


"Le premier volume des lettres commence par un billet, daté de décembre 1830, - il avait neuf ans - où il s'adresse en ces termes à l'un de ses camarades :


« Si tu veux nous associer pour écrire, moi j'écrirai des comédies et toi tu écriras tes rêves. »

Et le dernier volume de ces mêmes lettres s'achève en 1880, sur ces lignes griffonnées quelques jours, quelques heures presque avant sa mort :


« Je me flattais d'avoir terminé le premier volume de Bouvard et Pécuchet ce mois-ci. Il ne le sera pas avant le mois d'octobre. J'en ai probablement pour toute l'année. »

Et ces deux phrases encadrent un demi-siècle d'une correspondance qui n'est qu'une longue confession du même labeur toujours recommencé. Aucune vocation d'écrivain ne fut plus continûment prolongée, aucune ne fut plus précocement caractérisée. Pour comprendre dans quel sens cette il faut se représenter vocation se développa, d'abord avec exactitude le milieu social où l'écrivain se trouva placé par le hasard de la naissance, et le milieu intellectuel où il se trouva placé par le hasard de l'éducation.


Le père de Gustave Flaubert était chirurgien en chef à l'Hôtel-Dieu de Rouen. Les témoignages s'accordent à célébrer son génie professionnel, la droiture de son caractère, la sûreté de sa science, la généreuse ampleur de sa nature. Mais quel témoignage vaut le portrait fameux que son fils en a tracé sous le nom du docteur La Rivière et cette page où il le montre, arrivant dans la chambre de Mme Bovary mourante :


« les mains nues, de fort belles mains et qui n'avaient jamais de gants, comme pour être plus promptes à plonger dans les misères. »

Quelle touche de maître et qui fait penser à ces tableaux de Van Dick où toute une race tient dans la minceur ou la vigueur des doigts ! Et il ajoute :


« Son regard, plus tranchant que ses bistouris, vous descendait dans l'âme, et désarticulait tout mensonge à travers les allégations et les pudeurs. Et il allait ainsi, plein de cette majesté débonnaire que donnent la conscience d'un grand talent, de la fortune, et quarante ans d'une existence laborieuse et irréprochable. »

De ce père, qu'il admirait si profondément, Gustave Flaubert avait hérité cette précision dure, comme chirurgicale, de son analyse. Mais cette ressemblance intellectuelle ne devait apparaître que plus tard et, dans l'exécution, dans le tour de main de son oeuvre, au lieu que, durant les années d'apprentissage, un irréparable divorce d'idées s'établit entre le père et le fils dont celui-ci souffrit cruellement.


Voici pourquoi. Pareil à tant de spécialistes dont les facultés se condensent sur un point unique, le père Flaubert était d'une indifférence absolue à l'endroit de la littérature et de l'art. Maxime Du Camp, qui fut l'intime ami de Gustave à cette époque, rapporte dans ses Souvenirs quelques-uns des propos que tenait le vieux chirurgien lorsque son fils lui parlait de ses ambitions d'écrivain : « Le beau métier de se tremper les doigts dans l'encre ! Si je n'avais manié qu'une plume, mes enfants n'auraient pas de quoi vivre aujourd'hui... » Et encore : « Ecrire est une distraction qui n'est pas mauvaise en soi. Cela vaut mieux que d'aller au café ou de perdre son argent au jeu. Mais à quoi cela sert-il ? Personne ne l'a jamais su... »


De telles boutades, si elles n'entamaient pas la tendresse et l'admiration du jeune homme, paralysaient en lui tout abandon, toute confiance. Il s'habituait à considérer le monde profond de ses émotions esthétiques comme un domaine réservé qu'il fallait constamment défendre contre l'inintelligence de sa famille, contre celle de ce père d'abord, contre celle de son frère, héritier du bistouri et des préjugés du chirurgien, contre celle de sa mère qui lui disait : « Les livres t'ont dévoré le cœur. »


Ce père, ce frère, cette cette mère surtout, il les chérit d'une mère, grosse et large affection d'homme robuste qui contraste d'autant plus étrangement avec l'évidente réserve de son être intime chaque fois qu'il s'agit des choses de la littérature ou de l'art. Rien de plus significatif, de ce point de vue, que les lettres écrites à son plus cher confident, Alfred LePoittevin, durant un voyage en Italie entrepris avec toute cette famille durant sa vingtième année :


« Mon père a hésité à aller jusqu'à Naples. Comprends-tu quelle a été ma peur ? En vois-tu le sens ? Le voyage que j'ai fait jusqu'ici, excellent sous le rapport matériel, a été trop brut sous le rapport poétique pour désirer le prolonger plus loin. Si tu savais ce qu'involontairement on fait avorter en moi, tout ce qu'on m'arrache et tout ce que je perds... »

Remarquez, messieurs, la nuance du sentiment exprimé dans ces quelques mots. Il y a là bien autre chose que la mauvaise humeur du jeune homme dont les vingt-deux ans, fougueux parfois jusqu'au désordre, se rebellent contre les cinquante ans d'un père ou d'une mère, assagis jusqu'à la froideur. J'y reconnais la protestation douloureuse d'un talent veut qui durer, grandir, s'épanouir, qui veut vivre enfin, contre un milieu qui l'opprime en le protégeant, comme un vase trop étroit pour l'arbuste qui vient d'y pousser.