Gérard de Nerval : Le Rêve et la Vie

Dernière mise à jour : 23 mars 2021


Aquatinte originale de Francis Mockel





Extraits de:


Arvède Barine


Névrosés (Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval)


1898




[Louise-Cécile Bouffé, dite Arvède Barine (1840 -1908), est une historienne et critique littéraire française. Elle publia des ouvrages historiques et des biographies littéraires, dont certains firent date, notamment ses études sur Alfred de Musset et George Sand.

Elle écrivit des articles d'histoire et de critique littéraire, contribua à de nombreuses revues, dont la Revue bleue, la Revue des deux Mondes, la Revue politique et littéraire, la Nouvelle Revue, le Figaro et la Revue de Paris. Wikipedia]




GÉRARD DE NERVAL



"Il est des hommes pour qui la vie n’est qu’un songe. Leur âme plane sur la réalité sans se résoudre à s’y poser. Tout au plus l’effleure-t-elle d’un coup d’aile quand un choc trop brutal l’a précipitée vers la terre, ou que l’appel inquiet d’une voix aimée l’a tirée de son rêve, mais elle repart aussitôt et remonte, toujours plus haut, jusqu’à ce que rien ne puisse plus la décider à redescendre. Le monde dit alors que cet homme est fou, mais lui, il pense qu’il est entré dans la vérité.


Gérard de Nerval a été l’un de ces êtres qui ouvrent les yeux à un songe en les ouvrant à la lumière du jour, et pour lesquels la mort n’est que le passage du rêve éphémère et borné au rêve éternel et infini qu’il leur a été donné d’entrevoir. Peu lui importait que le vulgaire, dans son ignorance, ou les savants, dans leur présomption, traitassent d’hallucinations les visions glorieuses où se révélait pour lui l’au-delà ; il restait voluptueusement dans les nuages, se refusant à admettre les idées de la foule sur ce qui est illusion et ce qui est réalité.


Il avait eu de très bonne heure la conviction que la foule se trompe, et que l’univers matériel, auquel elle a foi parce que ses yeux le voient et que ses mains le touchent, n’est que fantômes et apparences. Pour lui, le monde invisible était, au contraire, le seul qui ne fût point chimérique.


(...)


Gérard de Nerval était de ceux qui croyaient réellement au monde et aux sciences occultes. Personne n’avait en eux une foi aussi sincère. Il n’était jamais à court de légendes où les forces secrètes de la nature obéissent à des volontés mystérieuses, et il les murmurait avec des accents d’une persuasion irrésistible.


« Tous nous y avons cru, dit un contemporain, ne fût-ce qu’un instant, quand Gérard de Nerval nous en parlait. Il avait dans la voix des inflexions si douces qu’on se prenait à l’écouter comme on écoute un chant. Tous ceux qui ont entendu cette voix ne l’oublieront jamais. »


Pendant longtemps, cet univers invisible qui était le sien au cours de ses promenades solitaires ne fut peuplé que de visions gracieuses ; il suffisait de le regarder passer pour en être sûr :


« Je l’ai rencontré, dit un autre contemporain, plus souvent seul qu’en société, le pas alerte, traversant le jardin du Palais-Royal, l’œil souriant à ses imaginations intérieures.

On l’arrêtait ; sa physionomie changeait tout à coup ; c’était un homme qu’on tirait d’un rêve agréable et dont les yeux tenaient du réveil et de l’étonnement. »


L’altération du visage indiquait clairement la profondeur de la chute.


« Quelquefois, dit Gautier, on l’apercevait au coin d’une rue, le chapeau à la main, dans une sorte d’extase, absent évidemment du lieu où il se trouvait. Quand nous le rencontrions ainsi absorbé, nous avions garde de l’aborder brusquement, de peur de le faire tomber du haut de son rêve comme un somnambule qu’on réveillerait en sursaut, se promenant les yeux fermés et profondément endormi sur le bord d’un toit. Nous nous placions dans son rayon visuel et lui laissions le temps de revenir du fond de son rêve, attendant que son regard nous rencontrât de lui-même. »


(....)


En novembre 1841, une lettre de lui à Mme Alexandre Dumas nous apprend ce qu’il pensait des jugements du monde ou de la science sur son état :


« Le 9 novembre. — Ma chère madame, j’ai rencontré hier Dumas, qui vous écrit aujourd’hui. Il vous dira que j’ai recouvré ce que l’on est convenu d’appeler raison, mais n’en croyez rien. Je suis toujours et j’ai toujours été le même, et je m’étonne seulement que l’on m’ait trouvé changé pendant quelques jours du printemps dernier. « L’illusion, le paradoxe, la présomption sont toutes choses ennemies du bon sens dont je n’ai jamais manqué ! Au fond, j’ai fait un rêve très amusant et je le regrette ; j’en suis même à me demander s’il n’était pas plus vrai que ce qui me semble seul explicable et naturel aujourd’hui, mais comme il y a ici des médecins et des commissaires qui veillent à ce qu’on n’étende pas le champ de la poésie aux dépens de la voie publique, on ne m’a laissé sortir et vaquer définitivement parmi les gens raisonnables que lorsque je suis convenu bien formellement d’avoir été malade, ce qui coûtait beaucoup à mon amour-propre, et même à ma véracité. — Avoue ! avoue ! me criait-on, comme on faisait jadis aux sorciers et aux hérétiques, et pour en finir, je suis convenu de me laisser classer dans une affection définie par les docteurs, et appelée indifféremment Théomanie ou Démonomanie dans le dictionnaire médical. À l’aide des définitions incluses dans ces deux articles, la science a le droit d’escamoter ou réduire au silence tous les prophètes et voyants prédits par l’Apocalypse, dont je me flattais d’être l’un. Mais je me résigne à mon sort, et, si je manque à ma prédestination, j’accuserai le docteur Blanche d’avoir subtilisé l’esprit Divin. « … Je me trouve tout désorienté et tout confus en retombant du ciel où je marchais de plain-pied, il y a quelques mois. Quel malheur qu’à défaut de gloire, la société actuelle ne veuille pas toutefois nous permettre l’illusion d’un rêve continuel. »


(...)