Francis Jammes : "Ridicule et parfois charmant", selon Adolphe Retté


"Son âme sent la fleur de bambou, la fumée des paquebots, un peu l'opium ; dans ses yeux flottent des rêves bariolés, enluminés comme des chromos."

Adolphe Retté

"Des poètes", in Arabesques, 1899


Gauche : Adolphe Retté, entre 1900 et 1910

Droite : Francis Jammes, date inconnue



Nous l'avions observé dans notre article sur la correspondance Albert Samain/Francis Jammes : les lettres de Jammes, qui témoignaient de la profonde admiration qu'il avait pour son ami, dévoilaient aussi au grand jour le tempérament vaniteux dont il était doté. Si Samain fit toujours preuve d'une sincère bienveillance et d'un profond respect pour son ami, ("Que votre poésie qui ne ressemble, dans sa sincérité et par le miracle de sa sincérité, à aucune autre, m'émeut et me pénètre !") d'autres furent moins tendres avec Francis Jammes. Gide, qui entretint pourtant une relation affectueuse avec le natif de Tournay, avant leur éloignement mutuel, lui consacre toute une entrée dans son Journal : "L'orgueil de Jammes. Me gêne comme une rupture d'équilibre, comme un manque ; ne lui est permis que par l'ignorance complète de ce qui n'est pas lui. Tenir compte de ce qui n'est pas soi, il appelle cela : discuter, et naturellement la discussion lui fait horreur. Il y a une sincérité qui consiste à tâcher de voir vrai et celle-là Jammes ne la connaîtra jamais. (...) Il ne cherche pas non plus à voir vrai sur lui-même ; et du reste il aurait moins de génie s'il était moins convaincu d'en avoir."

Jammes divise : "on se chamaille autour de lui", écrit le poète Adolphe Retté. D'autres écrivains évoquent Francis Jammes dans leurs ouvrages et leurs correspondances. Retté les mentionne en début d'extrait de son article "Des Poètes" (ci-dessous) : Henri de Régnier, Maurice Leblond, Remy de Gourmont, Stuart Merrill... Mais il y eut aussi François Mauriac : "Francis Jammes était un des plus grands poètes français, peut-être le plus grand, et il le demeure à mes yeux."* Proust écrit à son ami Louis de Robert que Jammes est "l’écrivain qu'il admire le plus" **. Quant à Paul Claudel, à qui l'on demanda un jour si la poésie de Jammes ne lui semblait pas un peu répétitive : "Eh bien... Que voulez-vous. Le clocher de mon village donne toujours le même son, mais je l'écoute toujours avec le même plaisir...".


Francis Jammes et François Mauriac : photographie prise lors de la venue à Paris de Jammes pour les "Mardis littéraires de l'Exposition universelle", 26 octobre 1937

(Bibliothèque Municipale de Bordeaux)



Michel Haurie, spécialiste de Francis Jammes, reconnaît néanmoins le paradoxe : Jammes, qui est avant tout le "poète de la simplicité", est aussi un "homme pétri d'orgueil". "Il avait sentiment qu'il allait être et qu'il était un grand poète. Il a fait lui-même sa propre promotion, toute sa vie. (...) Il allait à la gare [d'Orthez] le jour où il n'avait pas de visites, pour voir si par hasard il y avait un visiteur inconnu qui aurait demandé où habitait le poète..."***

Jammes est-il un génie incompris, comme semble le penser son ami Albert Samain ? L'élève médiocre, qui devait échouer au baccalauréat, se rêvait en tout cas en poète consacré. Il souffrit sans doute beaucoup de la critique, et du portrait un peu caricatural que l'on a fait de lui. Son originalité et sa sensibilité poétique sont pourtant incontestables. Le Jammisme rompt de façon précoce avec le symbolisme et le décadentisme de la fin du XIXe siècle, et apporte cette fraîcheur dépouillée, cet appétit du vivant, du grand air, des sens exaltés. La poésie, Jammes l'a aimée comme nul autre, il s'y est accroché toute sa vie. Ce sensitif, ce grand sensible, amoureux des animaux et de la nature, a trouvé dans la poésie un refuge éternel à la douleur de vivre.



"Le Jammisme", un manifeste littéraire de M. Francis Jammes

(Source : Gallica/BNF)



L'extrait que nous publions ci-dessous est tiré de l'article "Des Poètes" paru pour la première fois dans la revue La Plume du 1er août 1898. Il fut repris dans le livre d'Adolphe Retté, Arabesques, publié un an plus tard (1899) aux éditions de La Plume.




Irène de Palacio


* Lettre de Mauriac au Maire de Tournay, envoyée à l’occasion du centenaire de la naissance du poète.

** Les lettres de Proust sur Jammes sont citées dans la Revue de France des 1er et 15 janvier 1925, et dans Comment débuta Marcel Proust (collection « Une Œuvre, un Portrait » Gallimard, 1925).

*** « Une Vie, une Œuvre »,13 novembre 2008, France Culture.




Des Poètes

Adolphe Retté


(...)

M. de Régnier, qui étudie la nature en jouant de la flûte sous les fenêtres de l'Institut, le trouve sublime. Maurice Leblond le trouve déplorable. Rémy (sic) de Gourmont, ce petit manteau bleu des génies inconnus, le trouve virgilien. Et Stuart Merrill "n'accepte pas son esthétique". Comment s'y reconnaître ?...

Pour moi, M. Francis Jammes est un phénomène surprenant. Je me le figure comme un vieux petit Chinois exilé chez nous. Il porte un uniforme de lycéen, trop court aux poignets et aux chevilles. Un bouquet d'iris mauves fleurit sa boutonnière. Il se fourre les doigts dans le nez, puis fait de l'aquarelle, assis sur un tas de fumier, à l'entrée d'un village en bois peint, pareil à ceux qu'on trouve dans les boîtes de joujoux qui viennent de Nuremberg. Son âme sent la fleur de bambou, la fumée des paquebots, un peu l'opium ; dans ses yeux flottent des rêves bariolés, enluminés comme des chromos.

Il a du talent, mais un talent hétéroclite : costume de gala d'un pavillon-jaune. Il est ridicule et parfois charmant. Voici de ses vers :


... J'ai réfléchi. J'ai lu des romans

et des vers faits à Paris par des hommes de talent.

Ah ! ils n'habitent pas auprès des sources douces

Où vont se baigner les bécasses en feuilles mortes.

Qu'ils viennent avec moi voir les petites portes

des maisons des bois abandonnées et crevées.

Je leur montrerai les grives, les paysans doux,

les bécassines en argent, les luisants houx.

Alors ils souriront en fumant dans leur pipe,

Et s'ils souffrent encore, car les hommes sont tristes,

Ils guériront beaucoup en écoutant les cris

des éperviers pointus sur quelque métairie. (I)


Décoction de thé faible qu'on absorbe, sans enthousiasme, les jours où l'on se sent un peu gâteux.

Il est de plein coeur :


Ce petit chat m'a rempli d'une tristesse grise :

il miaulait sous la grande porte de la mairie...


C'était affreux ce pauvre petit veau qu'on traînait

tout à l'heure à l'abattoir et qui résistait...


Cette personne a dit des méchancetés :

Alors j'ai été révolté...


Citations pour Mme Séverine et pour la Coppée clapoteuse...

Eh bien ! ce Jammes n'est tout de même pas le premier venu.

Tels de ses poèmes : Un jour, la Naissance du Poète et surtout celui qui commence par ces mots : la gomme coule, l'unique du volume ou le rythme soit perceptible, contiennent des vers exquis que lui seul pouvait faire. Alors ? — Alors, lisez-les...

Il me semble que je n'ai pas observé jusqu'au bout la règle indulgente que je m'étais imposée. C'est qu'aussi le temps vient de se mettre à l'orage. Le vent souffle par bouffées ardentes : la poussière valse, comme une folle, sur la route. Les bouleaux et les peupliers s'épouvantent et sanglotent. Là-bas, au sud-ouest, un nuage noir gronde comme un pédagogue...

N'importe, je vous aime tous, chers poètes chimériques. Ne vous laissez pas décorer, ne fondez pas d'écoles, ne fréquentez pas chez les journalistes influents, n'envoyez pas vos livres aux vieillards mous des Académies, restez les parias radieux que vous devez être, ne vous prenez pas pour des Eschyle ou des Salomon, — et je vous distribuerai, encore un de ces jours, des brins de laurier cueillis, spécialement pour vous, au bord d'un Permesse que j'ai découvert et qui a bien son mérite.