Flaubert : Lettres à Mlle Leroyer de Chantepie

Dernière mise à jour : juin 20


Portrait de Gustave Flaubert vers 1865-1869





Extraits de la Correspondance de Flaubert avec Mlle Leroyer de Chantepie.




[Marie-Sophie Leroyer de Chantepie (1800-1888) est une écrivaine française. Ses parents s'installent à Angers en 1807. Elle héritera, à leur mort, une confortable fortune. Célibataire, profondément croyante, elle souffrira toute sa vie d'obsessions intérieures : scrupules liés à la religion ; conflits domestiques.


L'art, dont elle est passionnée, lui apporte quelques consolations. Grande lectrice, amatrice de peinture, de musique, elle se désespère du néant de la vie culturelle de province. (...) Pour pallier les angoisses qui la minent, elle correspond, entre autres, avec George Sand, et durant 19 ans, avec Gustave Flaubert. Wikipedia]




Sophie Leroyer de Chantepie (anonyme)





À Marie-Sophie Leroyer de Chantepie


[Croisset, 6 juin 1857]


(...) Vous me demandez quels livres lire. Lisez Montaigne, lisez-le lentement, posément ! Il vous calmera. Et n’écoutez pas les gens qui parlent de son égoïsme. Vous l’aimerez, vous verrez. Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non. Lisez pour vivre. Faites à votre âme une atmosphère intellectuelle qui sera composée par l’émanation de tous les grands esprits.


Étudiez, à fond, Shakespeare et Goethe. Lisez des traductions des auteurs grecs et romains, Homère, Pétrone, Plaute, Apulée, etc., et quand quelque chose vous ennuiera, acharnez-vous dessus. Vous le comprendrez bientôt, ce sera une satisfaction pour vous. Il s’agit de travailler, me comprenez-vous ? Je n’aime pas à voir une aussi belle nature que la vôtre s’abîmer dans le chagrin et le désœuvrement. Élargissez votre horizon et vous respirerez plus à l’aise.


Si vous étiez un homme et que vous eussiez vingt ans, je vous dirais de vous embarquer pour faire le tour du monde. Eh bien ! faites le tour du monde dans votre chambre. Étudiez ce dont vous ne vous doutez pas : la Terre. Mais je vous recommande d’abord Montaigne. Lisez-le d’un bout à l’autre et quand vous aurez fini, recommencez. Les conseils (de médecins, sans doute) que l’on vous donne me paraissent peu intelligents. Il faut, au contraire, fatiguer votre pensée. Ne croyez pas qu’elle soit usée. Ce n’est point une courbature qu’elle a, mais des convulsions. Ces gens-là, d’ailleurs, n’entendent rien à l’âme. Je les connais, allez ! (...)


Adieu, et comptez toujours sur mon affection. Je pense très souvent à vous, et j’ai grande envie de vous voir. Cela viendra, espérons-le.


*



[Croisset, 4 novembre 1857]


Comme je suis honteux envers vous, ma chère correspondante ! Aussi, pour me prouver que vous ne me gardez aucune rancune, répondez-moi tout de suite. N'imitez pas mon long silence, le motif n'en a pas été gai, je vous assure. Si vous saviez comme je me suis ennuyé, rongé, dépité ! Il faut que j'aie un tempérament herculéen pour résister aux atroces tortures où mon travail me condamne.


Qu'ils sont heureux, ceux qui ne rêvent pas l'impossible ! On se croit sage parce qu'on a renoncé aux passions actives. Quelle vanité ! Il est plus facile de devenir millionnaire et d'habiter des palais vénitiens pleins de chefs-d’œuvre que d'écrire une bonne page et d'être content de soi. J'ai commencé un roman antique, il y a deux mois, dont je viens de finir le premier chapitre ; or je n'y trouve rien de bon, et je me désespère là-dessus jour et nuit sans arriver à une solution. Plus j'acquiers d'expérience dans mon art, et plus cet art devient pour moi un supplice : l'imagination reste stationnaire et le goût grandit. Voilà le malheur. Peu d'hommes, je crois, auront autant souffert que moi par la littérature.


Je vais rester, encore pendant deux mois à peu près, dans une solitude complète, sans autre compagnie que celle des feuilles jaunes qui tombent et de la rivière qui coule. Le grand silence me fera peut-être du bien, espérons-le ! Mais si vous saviez comme je suis fatigué par moments ! Car moi qui vous prêche si bien la sagesse, j'ai comme vous un spleen incessant, que je tâche d'apaiser avec la grande voix de l'Art ; et quand cette voix de Sirène vient à défaillir, c'est un accablement, une irritation, un ennui indicibles.


Quelle pauvre chose que l'humanité, n'est-ce pas ? Il y a des jours où tout m'apparaît lamentable, et d'autres où tout me semble grotesque. La vie, la mort, les larmes et la joie, tout cela se vaut, en définitive. Du haut de la planète Saturne, notre univers est une petite étincelle. Il faut tâcher, je le sais bien, d'être par l'esprit aussi haut placé que les étoiles. Mais cela n'est pas facile, continuellement.


Avez-vous remarqué comme nous aimons nos douleurs ? Vous vous cramponnez à vos idées religieuses qui vous font tant souffrir, et moi à ma chimère de Style qui m'use le corps et l'âme. Mais nous ne valons peut-être quelque chose que par nos souffrances, car elles sont toutes des aspirations. Il y a tant de gens dont la joie est immonde et l'idéal si borné, que nous devons bénir notre malheur, s'il nous fait plus dignes.


(...)


Comment s'est passée votre jeunesse ? La mienne a été fort belle intérieurement. J'avais des enthousiasmes que je ne retrouve plus, hélas ! des amis qui sont morts ou métamorphosés. Une grande confiance en moi, des bonds d'âme superbes, quelque chose d'impétueux dans toute la personne. Je rêvais l'amour, la gloire, le Beau. J'avais le cœur large comme le monde et j'aspirais tous les vents du ciel. Et puis, peu à peu, je me suis racorni, usé, flétri.


Ah ! je n'accuse personne que moi-même ! Je me suis abîmé dans des gymnastiques sentimentales insensées. J'ai pris plaisir à combattre mes sens et à me torturer le cœur. J'ai repoussé les ivresses humaines qui s'offraient. Acharné contre moi-même, je déracinais l'homme à deux mains, deux mains pleines de force et d'orgueil. De cet arbre au feuillage verdoyant je voulais faire une colonne toute nue pour y poser tout en haut, comme sur un autel, je ne sais quelle flamme céleste... Voilà pourquoi je me trouve à trente-six ans si vide et parfois si fatigué ! Cette mienne histoire que je vous conte, n'est-elle pas un peu la vôtre ? (...)


Gardez-moi toujours une bonne place dans votre cœur et croyez bien à l'affection très vive de celui qui vous baise les mains.



*



[Croisset, 11 juillet 1858]


J'ai trouvé en arrivant ici votre dernière lettre, chère correspondante. Vous me demandez des consolations ; ne vous ai-je pas assez rabâché les mêmes choses. Travaillez excessivement à un travail dur et long. Tout amuse quand on y met de la persévérance : l'homme qui apprendrait par cœur un dictionnaire finirait par y trouver du plaisir ; et puis voyagez, quittez tout, imitez les oiseaux. C'est une des tristesses de la civilisation que d'habiter dans des maisons. Je crois que nous sommes faits pour nous endormir sur le dos en regardant les étoiles. Dans quelques années, l'humanité (par le développement nouveau de locomotion) va revenir à son état nomade. On voyagera d'un bout du monde à l'autre, comme on faisait autrefois, de la prairie à la montagne : cela remettra du calme dans les esprits et de l'air dans les poumons.


Enfin, mon conseil permanent est celui-ci : voulez ! En avez-vous essayé ? Prenez donc un parti ! Ne soyez pas lâche envers vous ! Mais non, vous caressez votre douleur comme un petit enfant chéri que l'on allaite et qui vous mord la mamelle. J'ai passé par là et j'ai manqué en mourir. Je suis un grand docteur en mélancolie. Vous pouvez me croire. Encore maintenant j'ai mes jours d'affaissement et même de désespérance. Mais je me secoue comme un homme mouillé et je m'approche de mon art qui me réchauffe. Faites comme moi, lisez, écrivez et surtout ne pensez pas à votre guenille. Si je vous parle tant de volonté, c'est que je suis sûr que cela seul vous manque. Ayez un idéal de vous-même et conformez-y votre personne.


J'ai songé à vous quelquefois, là-bas, sur la plage d'Afrique, où je me suis diverti dans un tas de songeries historiques et dans la méditation du livre que je vais faire. J'ai bien humé le vent, bien contemplé le ciel, les montagnes et les flots. J'en avais besoin ! j'étouffais, depuis six ans que je suis revenu d'Orient. J'ai visité à fond la campagne de Tunis et les ruines de Carthage, j'ai traversé la Régence de l'est à l'ouest pour rentrer en Algérie par la frontière de Keff, et j'ai traversé la partie orientale de la province de Constantine jusqu'à Philippeville, où je me suis rembarqué. J'ai toujours été seul, bien portant, à cheval, et d'humeur gaie.


Et maintenant, tout ce que j'avais fait de mon roman est à refaire ; je m'étais complètement trompé. Ainsi, voilà un peu plus d'un an que cette idée m'a pris. J'y ai travaillé depuis presque sans relâche et j'en suis encore au début. C'est quelque chose de lourd à exécuter, je vous en réponds ! pour moi du moins. Il est vrai que mes prétentions ne sont pas médiocres ! Je suis las des choses laides et des vilains milieux. La Bovary m'a dégoûté pour longtemps des mœurs bourgeoises. Je vais, pendant quelques années peut-être, vivre dans un sujet splendide et loin du monde moderne dont j'ai plein le dos. Ce que j'entreprends est insensé et n'aura aucun succès dans le public. N'importe ! il faut écrire pour soi, avant tout. C'est la seule chance de faire beau.


Vous devriez (si aucun sujet ne vous vient) écrire vos mémoires. Nous reparlerons de cela. Il me semble que dans une de mes dernières lettres je vous avais indiqué plusieurs lectures. Les avez-vous faites ?

Adieu, à bientôt. Je vous serre les mains bien cordialement et je vous baise au front.



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[Croisset, 31 octobre 1858]

Vous devez me croire mort, chère Demoiselle. J'ai été, il est vrai, si souffrant tous ces temps-ci, que je remettais de jour en jour à vous écrire. La maladie noire m'avait repris ; j'éprouvais des maux d'estomac atroces qui m'ôtaient toute énergie ; c'est ce maudit Carthage qui en était cause. Enfin, à force d'y songer et de me désespérer, je commence à entrevoir le vrai, et j'ai maintenant bon espoir, jusqu'à un découragement nouveau. Personne, depuis qu'il existe des plumes, n'a tant souffert que moi par elles. Quels poignards ! et comme on se laboure le cœur avec ces petits outils-là ! (...)


Parlez-moi de vous ; moi, j'ai été dans des états déplorables, physiquement, moralement et intellectuellement parlant. À quoi bon vous ennuyer avec le récit de tout cela ? Chacun a sa croix ; il est inutile d'en surcharger les autres ; mais quelle chose incomplète que la vie ! et pourtant quelle complication ! Je passe alternativement par de grands abattements et par de grands enthousiasmes ; cela est une double folie. Rien ne vaut la peine d'être triste ni d'être joyeux.

Adieu ; mille cordialités et croyez-moi tout à vous.



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[Croisset, 18 février 1859]

Chère Demoiselle,


Mes malles sont faites et je vous écris sur ma table désencombrée de ses livres et de ses paperasses. Demain matin je pars pour Paris où je vais rester trois mois. Mais je ne veux pas m'en aller sans répondre à votre dernière lettre. (...)


Combien votre lettre m'a ému avec la description de votre vieille maison pleine de tableaux de famille. Comme cela fait rêver, les vieux portraits ! Je vous aime pour cet arbre, ce noyer que vous aimez. Pauvre chose que nous ! Comme nous nous attachons aux choses ! C'est surtout quand on voyage que l'on sent profondément la mélancolie de la matière, qui n'est que celle de notre âme projetée sur les objets. Il m'est arrivé d'avoir des larmes aux yeux en quittant tel paysage. Pourquoi ? (...)


Moi, dans ces derniers temps, je suis revenu incidemment à ces études psycho-médicales qui m'avaient tant charmé il y a dix ans, lorsque j’écrivais mon Saint Antoine. À propos de ma Salammbô, je me suis occupé d'hystérie et d'aliénation mentale. Il y a des trésors à découvrir dans tout cela. Mais la vie est courte et l'art est long, presque impossible même lorsqu'on écrit dans une langue usée jusqu'à la corde, vermoulue, affaiblie et qui craque sous le doigt à chaque effort.


Que de découragements et d’angoisses cet amour du Beau ne donne-t-il pas ? J'ai d'ailleurs entrepris une chose irréalisable. N'importe ; si je fais rêver quelques nobles imaginations, je n'aurai pas perdu mon temps. Je suis à peu près au quart de ma besogne. J'en ai encore pour deux ans.


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