Fernand Séverin, l'indépendance poétique

"Heureux qui, déjouant l’énigme du destin, Du songe ou de la vie a préféré le songe ; Même la pureté de ce ciel enfantin, Au prix de ses pensers, n’est qu’un divin mensonge."

Fernand Séverin, "L’ombre heureuse"

Un chant dans l’ombre, 1895


Portrait de Fernand Séverin



Après Grégoire Le Roy, c'est à un autre poète belge que nous consacrons aujourd’hui cette note. Fernand Séverin, né le 4 février 1867 à Grand-Manil (commune aujourd'hui fusionnée avec la ville de Gembloux, dans la province de Namur), a d'ailleurs connu Le Roy ; ce dernier fut un grand ami de Charles Van Lerberghe, lui-même très proche de Séverin… Ils firent partie, avec Maeterlinck, Verhaeren, Giraud, Gilkin et Rodenbach — entre autres —, de ce cercle de grands poètes belges, symbolistes et parnassiens, dont la plupart sont malheureusement oubliés aujourd'hui.

La ferme de Penteville, au sein de laquelle grandit Séverin, cadre idyllique des premières rêveries d'enfance, fut propice au développement d'une vive sensibilité et d'un goût d'indépendance, pour toujours chère au poète. Loin des modes éphémères, envers lesquelles Séverin éprouve une certaine méfiance, sa poésie conserve un style résolument académique. Seul maître de son Art, le poète n'écrit que ce qui le guide intimement, et ce qui lui vient naturellement. "Pour lui, la poésie est une affaire de sentiments personnels, et non une recherche de langage effectuée au sein d'une école", précise Antoine Compagnon*. "Son style est une eau limpide ne reflétant que les splendeurs de la création et celles d’une âme altérée d’idéal", écrivait aussi Hélène de Golesco, dès 1920**. Adolescent sans histoire, doux et discret, mais déjà tourmenté, il passa d'abord quelques années en Allemagne, y reçut une solide éducation, puis revint ensuite étudier en Belgique ; à Namur, et à Bruxelles. Ce fut un élève modèle, très sérieux, et déjà tout entier dédié et dévoué à la poésie puisqu'il publia ses premiers vers dans La Jeune Belgique alors qu’il était encore étudiant. Le premier recueil publié vit le jour peu après cette consécration. Le Lys, paru en 1888, fut plus tard renié par son auteur en raison de ses inspirations symbolistes qui lui semblèrent encore trop prégnantes. Devenu professeur, il enseigna dans diverses villes, en France et en Belgique, tout en poursuivant simultanément sa carrière poétique. La Solitude heureuse (1904), l'un des deux recueils les plus mémorables du poète avec La Source au fond des bois (1924), est décrit par le poète Charles Guérin comme ayant un "charme inépuisable"***. Une nouvelle petite victoire pour Séverin qui, s'il chante les louanges de cette fameuse solitude, souffre également de celle-ci. L'indifférence du public, qui lui préfère ses collègues symbolistes, le peine particulièrement. Il peut heureusement compter sur le soutien des plus fidèles. Son ami Maurice Maeterlinck, lui-même alors au sommet de sa gloire, lui fit cadeau d'un bel éloge : "Je ne connais pas de poète qui donne comme Fernand Séverin l'impression d'une adorable et totale pureté. Il réunit dans une sorte de murmure suave et argenté l'incomparable musique de Racine, l'harmonie cristalline de Chénier, l'altière et plus sombre plainte de Vigny et tout cela, forme un chant dans une ombre angélique qui n'appartient qu'à lui, c'est-à-dire à l'un des plus nobles poètes de ce temps."****

En 1907, il se vit attribuer la chaire de littérature française de l’Université de Gand. En 1920, il était au nombre des premiers membres de L'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. De plus en plus isolé, selon son penchant naturel pour le silence et la contemplation, il travailla alors sur son dernier recueil, La Source au fond des bois, sorte de retour nostalgique vers l'Enfance. Fernand Séverin, "le plus racinien des versificateurs belges", selon Gérard Harry***, s'éteignit le 4 septembre 1931, à soixante-quatre ans, un an après avoir établi une édition définitive de ses poèmes (Poèmes : le Don d'enfance ; Un chant dans l'ombre ; les Matins angéliques ; la Solitude heureuse, 1930). L’élaboration de ce recueil lui permit de supprimer certains poèmes, qu'il jugeait encore un peu trop inspirés par les modes en vogue, et d’ajouter également quelques beaux inédits.

La notice nécrologique du Figaro du 14 septembre 1931 qualifie bien Fernand Séverin d'"excellent poète" : "[Il] tenta, très souvent avec bonheur, de faire chanter à la fois le cœur et la raison sur le rythme unique de son cœur à lui, voué dès toujours à une solitude de prix."... Cela ne suffit pas à faire changer d'avis les mauvaises langues. Méconnu de son vivant, critiqué même après sa mort et parfaitement oublié aujourd'hui, il fut pourtant remis à l'honneur dans les années cinquante. En 1953, une journée de commémoration à Grand-Manil, la "Journée Fernand Séverin", fut en effet l'occasion d'une exposition, d'une réception officielle, ainsi que de l'inauguration de plaques commémoratives et de l’attribution officielle d'une "avenue Fernand Séverin". Sa postérité n’en fut pas plus assurée. Notons d’ailleurs que ses œuvres se font rares, et circulent peu ; elles sont presque introuvables en ligne, ce qui ne contribue guère à leur découverte. Nous proposons donc un choix de poèmes de Fernand Séverin, insérés chronologiquement (significativement, les premiers vers sont plus faibles que les vers plus tardifs), à la suite de cette note. Puissent-ils donner envie au lecteur de se pencher sur la vie et l'œuvre de ce poète résolument en marge.

*Antoine Compagnon, "Séverin Fernand (1867-1931)", Encyclopædia Universalis [en ligne].

**La Jeune fille : journal hebdomadaire dirigé par des femmes du monde, 20 octobre 1900, "Impressions sur Poèmes Ingénus de Fernand Séverin".

***Les Annales politiques et littéraires, 6 juillet 1924, "La Source au fond des bois, par Fernand Séverin".

****La Wallonie en fleurs, numéro spécial sur Fernand Séverin.



--


Poésie


La joie des humbles

Le Don d'enfance (Juvenilia), 1890


Mon coeur est éperdu des étangs et des bois,

Comme s'il les voyait pour la première fois !

Mais je me sens troublé d'une étrange science,

Et mon coeur est pensif, malgré ce don d'enfance.


Et j'évoque un tableau de tout ce que je suis !

D'humbles gens de jadis, pâles de mes ennuis,

Et sans plus d'amertume en leur âme docile,

Revoient enfin les champs, aux portes de leur ville.

La nature est meilleure à qui l'a mérité !

Ils vont, comme en un songe, en sa sérénité,

Et les vallons, pour eux, sont pleins de primevères.

Après cet hiver morne en d'obscures misères,

Oh ! l'haleine des fleurs au large des grands bois !

Pense à tes nuits, mon coeur, pense aux jours d'autrefois :

Ils ont fui, comme toi, la nuit de leur jeunesse,

Et c'est la même joie et la même tristesse...

Tant ils osent peu croire à ce bonheur nouveau !

Tant le pur et le clair baiser du renouveau

Ne leur semble toujours qu'une grâce accordée !

Voilà bien la campagne en voile d'accordée,

Mais dans leur horizon se dressera toujours

Le jaloux souvenir des clochers et des tours.


Ah ! des fleurs, pour ces fronts que flétrirent mes fièvres,

Les plus fraîches des fleurs, comme de jeunes lèvres !

Tous ces pauvres d'esprits sont bien selon mon coeur !

Car j'ai souffert comme eux, et vous savez, Seigneur,

Si j'oubliai jamais mon humble destinée

Dans la félicité que vous m'avez donnée.



L'heureuse enfance

Un chant dans l'ombre, 1895


Mon souvenir s'en va vers ce pays plus doux

Où, dans un pur secret, j'ai grandi loin de vous !

Là, parmi la beauté des choses ingénues

Que vos plus fiers désirs n'auront jamais connues,

Etendu comme en rêve, au bord des bleus étangs

Qu'enchante le reflet du fabuleux printemps,

Pardonnez, âmes soeurs, à ce qui fut un songe !

J'aurais pu dédaigner le monde de mensonge

Où, parmi votre amour, l'exil est moins amer :

Et malgré les grands yeux dont le souvenir cher

M'aurait suivi longtemps dans ce vallon suprême,

Peut-être, chère enfant, vous oublier vous-même...

C'était assez pour moi du seul bonheur des yeux :

L'aspect, le seul aspect d'un monde harmonieux

Y contentait si bien ma plus lointaine envie !

Un horizon si clair environnait ma vie !


1893.


Le lac

Un chant dans l'ombre, 1895


Quel charme est dans son onde où le ciel se reflète !

Quand j'allais le quitter, quelle douceur secrète

M'a penché trop longtemps au bord de son miroir

Où le scintillement de l'étoile du soir

Se mirait, plus lointain et plus doux, comme un songe ?

D'où vient que, loin de lui, le charme se prolonge

Et laisse dans le coeur cet immortel regret ?

Ah ! sans doute, beau lac, un merveilleux secret

Repose, loin des yeux, sous ta nappe profonde ?

Quelle fée a jeté son anneau dans ton onde

Pour que ceux qui l'ont vue en restent enchantés ?...


Je ne sais... Depuis lors, des sites plus vantés,

Jardins clos d'Orient ou golfes d'Italie,

Ont parlé, tour à tour, à ma mélancolie :

Si beaux qu'ils soient, mes yeux n'ont pas voulu les voir...

Les malheureux que ronge un amour sans espoir

Mettent tout leur bonheur dans une image vaine.

Certes, c'est une peine étrange que ma peine !

Pourtant, à ces seuls mots, ceux-là m'auront compris,

Car ils portent en eux le mal dont je languis.


1898.



L'étoile

Les matins angéliques, 1899


O pèlerin tardif ! Tu ne l'atteindras pas,

Ce gîte que l'espoir montre à ceux qui sont las :

Le jour baisse et déjà voici le crépuscule...


Que te faut-il de plus, pauvre âme trop crédule ?

Songe, ah ! songe aux instants vainement dépensés !

Tant d'erreurs, tant d'arrêts ont dû t'apprendre assez

Que ton courage est lâche et ta force, débile...


Ceux-là seuls sont entrés dans l'éternel asile,

Qui, partis avec toi sous la garde de Dieu,

Ont su tenir leur âme au niveau de leur voeu.

Ils ont pris, comme toi, la morne et l'âpre route ;

Comme toi, tour à tour, le regret et le doute


Les a surpris, à l'heure où les vents attiédis

Apportaient le parfum des jardins interdits...

Lorsque la nuit tombait, lourde de lassitude,

Ils s'asseyaient, sans force, au bord du sentier rude

Où leurs pieds, si longtemps, s'étaient meurtris en vain,

Et pleuraient, comme toi, dans leur soif et leur faim.


Mais la foi, l'humble foi qui guide et qui redresse,

O pécheur, consolait jusque dans leur détresse

Ceux que n'égarait point ton frivole savoir ;

Et leurs yeux, clairvoyants d'un merveilleux espoir,

Sondaient éperdument la muette étendue

Où brillait, prophétique, une étoile inconnue...



Vers dorés

La solitude heureuse, 1904


Crois-moi, l'humilité sied au bonheur lui-même,

O mortel ! Tout comblé que tu sois par les dieux,

Ne t'enorgueillis point de la faveur suprême ;

Car tu réveillerais le destin envieux.


Ces dons que leur puissance a faits à ta faiblesse,

Le sage, tu le sais, les reçoit en tremblant ;

Il bénit dans son coeur la sublime largesse,

Mais son bonheur se cache et n'est pas insolent.


Ils ne te doivent rien, puisqu'ils t'ont donné l'être !

Si le malheur, un jour, entre dans ta maison,

Accueille-le sans haine, en songeant que, peut-être,

Ton bonheur, qui n'est plus, trouve en lui sa rançon...



Nox

La solitude heureuse, 1904


Tout dormira bientôt, dans le ciel et sur terre...

La forêt, dont le soir augmente le mystère,

Assombrit peu à peu les merveilleux étangs

Où se mirait tantôt la force du printemps...

Le couchant s'est éteint... Sous sa splendeur trop brève

Les lointains ressemblaient à des pays de rêve...

De toutes parts, du fond des bois enténébrés,

La nuit, l'auguste nuit, s'élève, par degrés,

Avec le calme et sûr élan d'une marée,

Jusqu'aux sommets, où flotte une clarté dorée.

Tout est noir... Au-dessus du noir horizon,

Au fond du ciel, que l'heure a rendu plus profond,

Tremble, presque indistincte, une première étoile...

Ton âme alors s'éveille, et, soulevant son voile,

Laisse errer sur le monde assoupi dans la nuit

Un regard douloureux, mais calme comme lui...



A un palais abandonné

La solitude heureuse, 1904


Toi qui t'ouvrais sans cesse à des hôtes nouveaux,

Tu ne connaîtras plus les gaîtés de l'accueil ;

Et l'herbe de l'oubli qui croît sur les tombeaux,

Disjoindra peu à peu les dalles de ton seuil.


Tu tressailles parfois, dans ton obscurité...

Ne crois pas, cependant, au retour d'un ami ;

Le vent d'automne seul, comme un hôte attardé,

Passe en heurtant du poing ta porte qui gémit.


Plus d'une fois encor, par ces soirs pluvieux

Où l'on sent mieux son deuil et son isolement,

Il viendra te troubler, l'appel mystérieux...

Mais ton attente est vaine et ton triste espoir ment...


D'heure en heure, le temps t'imposera sa loi ;

Avec le morne essaim des longs jours désolés

Tu verras l'abandon grandir autour de toi...

Ils ne reviendront pas, ceux qui s'en sont allés...


La porte est entr'ouverte et gémit sur ses gonds ;

L'ombre croît, par degrés, dans le chemin désert :

Le vent triste qui vient des sombres horizons

Chasse jusqu'à ton seuil le sable de la mer...



Art poétique

La solitude heureuse, 1904


Tu ne te trouveras nulle part, sauf en toi...

Pour avoir méconnu l'unique et simple loi,

Que maints autres, plus grands, ont humblement suivie,

Et cherché ton poème ailleurs que dans ta vie,

Voici que, dès le seuil, tu te prends à douter...


Ton âme parle : il te suffit de l'écouter.

Sa voix est douce ; elle est insinuante et tendre :

Parfois le bruit du monde empêche de l'entendre

Parce qu'étant une âme elle parle tout bas ;

Si tu l'écoutes bien, pourtant, tu l'entendras...



La vocation (Fragment)

La solitude heureuse, 1904


... Heureux qui, comme toi, libre d'inquiétudes

Et content de son humble et glorieuse part,

Sait trouver le bonheur dans un simple regard.


Songes-y bien, pourtant ! Ce n'est pas pour toi-même

Que tu reçus des dieux cette grâce suprême

De regarder le monde avec des yeux d'enfant.

Parmi la multitude immense des vivants

Que porte sur son sein la terre maternelle

Et qui, jeunes ou vieux, doivent rentrer en elle,

Combien peu l'ont reçu, cet adorable don !


C'est en vain que le jour, tombant des cieux profonds,

Illumine les eaux, les bois, les vertes plaines

Et caresse le flanc des collines lointaines ;

S'il brille, ce n'est pas pour ces infortunés ;

Pareils, dans leur disgrâce, à des aveugles-nés.

Ils passeront, les yeux ouverts sur la nature,

Sans avoir éprouvé dans leur pensée obscure

L'émoi religieux que cause la beauté.


Toi qui la vois, va-t'en vers ces déshérités

Comme un homme qui porte un bienheureux message,

Et, leur montrant les eaux, la terre, le nuage,

Immortellement beaux dans la splendeur du jour,

Fais que les malheureux l'admirent, à leur tour.


Telle est la mission que ton destin t'assigne.


Les dieux qui t'ont choisi parmi tous, bien qu'indigne,

Te demanderont compte un jour, pauvre être vain,

De l'emploi que tu fis de leur présent divin.

O coeur enfant ! O coeur perdu d'allégresse !

Si tu t'es réservé le fruit de leur largesse,

Si tu n'as pas été, pendant les jours bornés

Que tu vécus parmi tes frères résignés,

Le visiteur qui sème autour de lui la joie,

Que pourras-tu répondre au maître qui t'envoie ?...