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Eugène Delacroix à propos de Frédéric Chopin

Mis à jour : janv. 22


Rare manuscrit musical autographe signé Frédéric Chopin, May 1845





En 1842, Eugène Delacroix écrivait à Pierret :


« J’ai des tête-à-tête à perte de vue avec Chopin, que j’aime beaucoup et qui est un homme de distinction rare : c’est le plus vrai artiste que j’aie rencontré. Il est de ceux en petit nombre qu’on peut admirer et estimer. »

{Corresp., t. I, p. 262-263}




Journal d'Eugène Delacroix


Extraits


7 avril 1849


— Vers trois heures et demie, accompagné Chopin en voiture dans sa promenade. Quoique fatigué, j’étais heureux de lui être bon à quelque chose… L’avenue des Champs-Élysées, l’Arc de l’Étoile, la bouteille de vin de guinguette ; arrêté à la barrière, etc. Dans la journée, il m’a parlé musique, et cela l’a ranimé. Je lui demandais ce qui établissait la logique en musique. Il m’a fait sentir ce que c’est qu’harmonie et contrepoint ; comme quoi la fugue est comme la logique pure en musique, et qu’être savant dans la fugue, c’est connaître l’élément de toute raison et de toute conséquence en musique. J’ai pensé combien j’aurais été heureux de m’instruire en tout cela qui désole les musiciens vulgaires.


Ce sentiment m’a donné une idée du plaisir que les savants, dignes de l’être, trouvent dans la science. C’est que la vraie science n’est pas ce que l’on entend ordinairement par ce mot, c’est-à-dire une partie de la connaissance différente de l’art ; non ! La science envisagée ainsi, démontrée par un homme comme Chopin, est l’art lui-même, et par contre l’art n’est plus alors ce que le croit le vulgaire, c’est-à-dire une sorte d’inspiration qui vient de je ne sais où, qui marche au hasard, et ne présente que l’extérieur pittoresque des choses. C’est la raison elle-même ornée par le génie, mais suivant une marche nécessaire et contenue par des lois supérieures. (...)


20 octobre 1849


— J’ai appris, après déjeuner, la mort du pauvre Chopin. Chose étrange, le matin, avant de me lever, j’étais frappé de cette idée. Voilà plusieurs fois que j’éprouve de ces sortes de pressentiments. Quelle perte ! Que d’ignobles gredins remplissent la place, pendant que cette belle âme vient de s’éteindre !



28 février 1851


— De Liszt sur Chopin.

« Quelque regretté qu’il soit et par tous les artistes et par tous ceux qui l’ont connu, il nous est permis de douter que le moment soit déjà venu où, apprécié à sa juste valeur, celui dont la perte nous est si particulièrement sensible, occupera le haut rang que lui réserve probablement l’avenir. »

(...)


En se renfermant dans le cadre exclusif du piano, Chopin, à notre sens, a fait preuve d’une des qualités les plus essentielles à un écrivain, la juste appréciation de la forme dans laquelle il lui est donné d’exceller, et néanmoins ce fait, dont nous lui faisons un sérieux mérite, nuisit à l’importance de sa renommée. Difficilement peut-être un autre, en possession de si hautes facultés mélodiques et harmoniques, eût-il résisté aux tentations que présentent les chants de l’archet, les alanguissements de la flûte, les assourdissements de la trompette, que nous nous obstinons encore à croire la seule messagère de la vieille déesse dont nous briguons les subites faveurs.


Quelle conviction réfléchie ne lui a-t-il pas fallu pour se borner à un cercle plus aride en apparence et y faire éclore par son génie ce qui semblait ne pouvoir fleurir sur ce terrain ? Quelle pénétration intuitive ne révèle pas ce choix exclusif qui, arrachant les divers effets des instruments à leur domaine habituel, où toute l’écume du bruit fût venue se briser à leurs pieds, les transportait dans une sphère plus restreinte, mais plus idéalisée ?


Quelle confiante aperception des puissances futures de son instrument a dû présider à cette renonciation volontaire d’un empirisme si répandu qu’un autre eût probablement considéré comme un contresens d’enlever d’aussi grandes pensées à leurs interprètes ordinaires !


Combien nous devons sincèrement admirer cette unique préoccupation du beau pour lui-même, qui d’une part a soustrait son talent à la propension commune de répartir entre une centaine de pupitres chaque brin de mélodie, et qui de l’autre lui fit augmenter les ressources de l’art, en enseignant à les concentrer dans un moindre espace !



Frédéric Chopin, 1846/1847 (daguerreotype)



Loin d’ambitionner le fracas de l’orchestre, Chopin se contenta de voir sa pensée intégralement reproduite sur l’ivoire du clavier. Il atteignit toujours son but, celui de ne rien faire perdre en énergie à la conception musicale ; mais il ne prétendait jamais aux effets d’ensemble et à la brosse du décorateur.


On n’a point assez sérieusement et assez attentivement réfléchi sur la valeur des dessins de ce pinceau délicat, habitué qu’on est de nos jours à ne considérer comme compositeurs dignes d’un grand nom que ceux qui ont laissé au moins une demi-douzaine d’opéras, autant d’oratorios et quelques symphonies, demandant ainsi à chaque musicien de faire tout et un peu plus que tout. Cette notion, si généralement répandue quelle soit, n’en est pas moins d’une justesse très problématique. (...)


Or, on ne saurait s’appliquer à faire une analyse intelligente des travaux de Chopin sans y trouver des beautés d’un ordre très élevé, d’une expression parfaitement neuve et d’une contexture harmonique aussi originale qu’accomplie. Chez lui la hardiesse se justifie toujours, la richesse, l’exubérance même n’excluent pas la clarté ; la singularité ne dégénère pas en bizarrerie baroque ; les ciselures ne sont pas désordonnées, et le luxe de l’ornementation ne surcharge pas l’élégance des lignes principales.


Les meilleurs ouvrages abondent en combinaisons qui, on peut le dire, forment époque dans le maniement du style musical. Osées, brillantes, séduisantes, elles déguisent leur profondeur sous tant de grâce, et leur habileté sous tant de charme, que ce n’est qu’avec peine qu’on peut se soustraire à ce charme entraînant pour les juger à froid sous le point de vue de leur valeur théorique ; valeur qui a déjà été sentie, mais qui se fera de plus en plus reconnaître, lorsque le temps sera venu d’un examen attentif des services rendus à l’art, durant la période que Chopin a traversée.


C’est à lui que nous devons cette extension des accords, soit plaqués, soit en arpèges, soit en batteries ; ces sinuosités chromatiques et en harmoniques dont ses études offrent de si frappants exemples; ces petits groupes de notes surajoutées, tombant par-dessus la figure mélodique, pour la diaprer comme une rosée, et dont on n’avait encore pris le modèle que dans les fioritures de l’ancienne grande école de chant italien.


Recalant les bornes dont on n’était pas sorti jusqu’à lui, il donna à ce genre de parure l’imprévu et la variété que ne comportait pas la voix humaine servilement copiée par le piano, dans des embellissements devenus stéréotypés et monotones. Il inventa ces admirables progressions harmoniques qui ont doté d’un caractère sérieux même les pages qui, par la légèreté de leur sujet, ne paraissaient pas devoir prétendre à cette importance.


Mais qu’importe le sujet ? N’est-ce pas l’idée qu’on en fait jaillir, l’émotion qu’on y fait vibrer, qui l’élève, l’ennoblit et le grandit ?


Que de mélancolie, que de finesse, que de sagacité, que d’art surtout, dans ces chefs-d’œuvre de la Fontaine dont les sujets sont si familiers et les titres si modestes ! Le titre d’études et de préludes l’est aussi ; pourtant les morceaux de Chopin qui les portent n’en resteront pas moins des types de perfection dans un genre qu’il a créé, et qui relève, ainsi que toutes ses œuvres, du caractère de son genre poétique.


Écrits presque en premier jet, ils sont empreints d’une verve juvénile qui s’efface dans quelques-uns de ses ouvrages subséquents plus élaborés, plus achevés, plus savants, pour se perdre tout à fait dans ses dernières productions d’une sensibilité surexcitée, qu’on dirait être la recherche de l’épuisement.



Études op.10, no°2, partition annotée par Chopin




Si nous avions à parler ici en termes d’école du développement de la musique de piano, nous disséquerions ces magnifiques pages qui offrent une si riche glane d’observations ; nous explorerions, en première ligne, ces nocturnes, ballades, impromptus, scherzos, qui tous sont pleins de raffinements harmoniques aussi inattendus qu’inentendus ; nous les rechercherions également dans ses polonaises, mazurkas, valses, boléros… Mais ce n’est ni l’instant ni le lieu d’un travail pareil, qui n’offrirait d’intérêt qu’aux adeptes.


C’est par le sentiment qui déborde de toutes ces œuvres qu’elles se sont répandues et popularisées ; sentiment éminemment romantique, individuel, propre à leur auteur et néanmoins sympathique non seulement au pays qui lui doit une illustration de plus, mais à tous ceux que purent jamais toucher les infortunes de l’exil et les attendrissements de l’amour. (...)


Nous citerons l’adagio du second concerto, pour lequel il avait une prédilection marquée et qu’il se plaisait à redire fréquemment. Ses dessins accessoires appartiennent à la plus belle manière de l’auteur… Tout ce morceau est plein d’une idéale perfection, son sentiment tour à tour radieux et plein d’apitoiements. Il fait songer à un magnifique paysage inondé de lumière, à quelque fortunée vallée de Tempé qu’on aurait fixée pour être le lieu d’un récit lamentable, d’une scène attendrissante.


On dirait un irréparable regret, accueillant le cœur humain en face d’une incomparable splendeur de la nature. Contraste soutenu par une fusion de tons, une dégradation de teintes incomparable qui empêche que rien de heurté ou de brusque ne vienne faire dissonance à l’impression émouvante qu’il produit, et qui en même temps mélancolise la joie et rassérène la douleur.



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Source :

Eugène Delacroix ; Journal