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Ernst Jünger: La Forêt Symbolique

Mis à jour : avr. 8






Traité du rebelle ou le recours aux forêts


Ernst Jünger




Chap. XX



"La doctrine des forêts est antique comme l’histoire des hommes, et même plus vieille qu’elle. Elle se trouve déjà dans les témoignages vénérables que nous ne savons encore lire qu’en partie, dans les caractères gravés sur la pierre. Elle donne leur grand thème aux contes, aux légendes, aux textes sacrés et aux mystères. Si nous rattachons le conte à l’âge de la pierre, le mythe à l’âge du bronze et l’histoire à l’âge du fer, nous rencontrerons partout cette doctrine, pourvu que nos yeux se soient ouverts à elle. Nous la retrouverons dans notre ère uranienne, que l’on pourrait appeler l’âge des radiations.


Toujours et en tous lieux, chacun sait désormais que des centres de forces originelles sont contenus dans le paysage changeant, sous l’apparence passagère des sources de richesse, des pouvoirs cosmiques.



Ce savoir-là ne constitue pas seulement, pour les Eglises, un fondement symbolique et sacramentel, ne se prolonge pas seulement dans les gnoses et les sectes, mais fournit aux systèmes philosophiques leur noyau, quelle que soit d’ailleurs l’extrême diversité des mondes de leurs concepts. Ils visent essentiellement le même mystère, patent pour quiconque a reçu, ne fût-ce qu’une fois dans sa vie, l’initiation : qu’on le conçoive comme l’idée, la monade originelle, la chose en soi, l’existence dans le présent. En touchant l’être, même cette seule fois, on dépasse les franges où les mots, les notions, les écoles, les confessions ont encore quelque importance. Mais on a appris à vénérer ce dont elles tirent leur vie.


En ce sens, le mot de forêt, lui non plus, n’a pas d’importance. Ce n’est sans doute nullement par hasard que tout ce qui nous enchaîne au souci temporel se détache de nous avec tant de force, dès que le regard se tourne vers les fleurs, les arbres, et se laisse captiver par leur magie. La botanique devrait en recevoir un surcroît de dignité. Voici le jardin d’Eden, voici tes vignobles, les lys, le grain de froment des paraboles chrétiennes.

Voici le bois des contes, avec ses loups mangeurs d’hommes, ses sorcières et ses géants, mais où l’on trouve aussi le bon chasseur, les haies de roses de la Belle au Bois dormant, à l’ombre desquelles le temps suspend son vol. Voici les forêts des Germains et des Celtes, comme celle de Glasour, où les héros domptent la mort, puis encore Gethsémané et ses Olives.


Mais le même bienfait se cherche en d’autres lieux – des grottes, des labyrinthes, des déserts où demeure le Tentateur. Tout est résidence d’une vie robuste, pour qui en devine les symboles. Moïse frappe de son bâton la paroi de rocher, d’où jaillit l’eau de la vie. Un tel instant suffit alors à des milliers d’années.


Tant d’images ne sont qu’en apparence dispersées dans les plus lointains des espaces et des mondes disparus. En fait, elles sont latentes en tout homme et lui sont transmises sous forme de chiffres, afin qu’il se saisisse lui-même en ses pouvoirs les plus profonds, et plus qu’individuels.



C’est à quoi mène toute doctrine digne de ce nom. Si même la matière s’est épaissie en cloisons qui semblent nous fermer toute vue, l’abondance est bien proche, car elle vit en l’être humain comme le talent de la parabole, son héritage supra temporel. Selon qu’il te veut, il ne saisira le bâton que pour s’y appuyer dans son voyage terrestre, ou pour s’en faire un spectre.


Le temps nous pourvoit de nouveaux symboles. Nous avons trouvé l’accès de formes d’énergie infiniment supérieures à toutes celles que l’on connaissait jusqu’alors ; les formules que la science humaine tire des métamorphoses du temps ne ramènent jamais qu’à ce que nous savions de longue date. Les nouveaux luminaires, les soleils nouveaux, sont des protubérances passagères, détachées de l’esprit. Ils mettent à l’épreuve en l’homme son absolu, ses facultés miraculeuses. Sans cesse reviennent ces coups du destin qui appellent l’homme dans la lice, non plus comme porteur de tel ou tel nom, mais en tant qu’homme.


C’est encore le thème qui traverse la musique, comme son grand motif : les figures changeantes conduisent au point où l’homme se rencontre lui-même, dans des proportions contre lesquelles le temps n’a plus de pouvoir – où il devient pour lui-même son destin. Conjuration suprême, redoutable, permise seulement au maître qui guide les autres hommes, par les portes du jugement, vers la délivrance et le triomphe.


L’homme s’est enfoncé trop profondément dans ses constructions : Il se vend au-dessous de sa valeur, et perd pied. Il se rapproche ainsi des catastrophes, des grands périls, de la souffrance. Ils le poussent dans les provinces sans voies ; ils l’acheminent à sa perte.


Mais, fait étrange, c’est là justement, proscrit, condamné, fugitif, qu’il se rencontre lui-même, en sa substance impérissable et indivisible. Il perce alors à jour les fictions du temps et de l’esprit pour se connaître dans toute sa puissance.







Chap. XI


La forêt est secrète. Le mot est l’un de ceux, dans notre langage, qui recèlent ses contradictions. Le secret, c’est l’intime, le foyer bien clos, la citadelle de sécurité. Mais c’est aussi le clandestin, et ce sens le rapproche de l’insolite, de l’équivoque. Quand nous rencontrons de telles racines, nous pouvons être sûrs qu’elles trahissent la grande antithèse et l’identité, plus grande encore, de la vie et de la mort, que les mystères s’attachent à déchiffrer.


Sous cette lumière, la forêt est la grande demeure de la mort, le siège d’un danger d’anéantissement. C’est la mission du conducteur d’âmes que d’y mener par la main celui qu’il guide, afin qu’il surmonte la crainte.


Il le fait symboliquement mourir et ressusciter. Le triomphe voisine avec la destruction. Ce savoir permet de s’élever au-dessus de la violence temporelle. L’homme apprend qu’au fond elle ne peut rien sur lui, qu’elle est même uniquement destinée à le confirmer dans sa dignité sublime. L'arsenal de la terreur est dressé autour de lui, prêt à l’engloutir. Le spectacle n’est pas nouveau. Car les mondes nouveaux ne sont jamais que décalques d’un seul et même monde. Il était familier aux gnostiques, aux ermites de la Thébaïde, aux Pères et aux théologiens authentiques, dès l’origine. Ils connaissaient le mot qui peut abattre l’apparence. Le serpent de la mort devient la baguette, le sceptre de l’initié qui s’en saisit.


La crainte prend toujours le masque, le style d’un certain temps. L’ombre amassée au creux du ciel, les visions des ermites, les larves des Jérôme Bosch et des Cranach, les essaims des démons et des sorcières, au Moyen Age, ne sont que maillons dans l’éternelle chaîne d’angoisse qui enchaîne l’homme, bien plus fortement qu’il ne l’était sur le Caucase. Quels que soient les Olympes dont il se libère, la crainte l’accompagne, fertile en ruses. Et toujours elle frappe nos sens, comme une réalité suprême qui les paralyse.


Entrant, dans le strict univers de la connaissance, l’homme riait de l’esprit qui cherchait sa torture dans les chimères et les spectacles de l’enfer gothique. Il est loin de soupçonner qu’il est captif des mêmes liens. Sans doute, les chimères adoptent, pour s’approcher de lui, le style de la connaissance, la forme des faits scientifiques. On peut en prouver l’existence dans chacun des domaines de l’esprit, et en obtenir une image expérimentale, aussi cohérente que la hiérarchie des cercles dans n’importe quel empire des Démons.


L’antique forêt a pu se changer en domaine d’Etat, en exploitation économique du monde. Mais l’enfant perdu y erre toujours. L’univers est désormais livré aux armées des microbes ; l’Apocalypse est aussi menaçante que jamais, bien qu’elle utilise les formules de la physique théorique. La vieille folie continue de fleurir, en névroses, en psychoses.



Quant à l’enfer, on le retrouvera sous des déguisements transparents – et non pas seulement celui de l’exploitant ou du rabatteur, dans les horribles malaxeurs d’os et les battues de notre temps. Ce peut être, au contraire, celui du sérologue qui se demande, entre ses instruments et ses cornues, comment faire de la rate humaine, du sternum humain, les matières premières de breuvages magiques. Nous revoici au cœur de l’ancien Dahomey, du vieux Mexique.


Toutes ces notions ne sont pas moins fictives que l’édifice de n’importe quel autre monde de symboles, dont nous exhumons les ruines en un point quelconque du globe. Elles passeront comme eux ; elles tomberont en poussière et paraîtront incompréhensibles à des regards étrangers. Mais, à leur place, d’autres fictions monteront du sein inépuisable de l’être, aussi convaincantes, aussi multiples et cohérentes.


Pourtant, notre état présente cet avantage que nous ne traînons pas notre vie entière dans le vague de l’esprit. Nous nous élevons jusqu’à des points de vive conscience, mais aussi de stricte critique de nous-mêmes. C’est la marque des hautes cultures ; elles lancent des arches pardessus le monde du rêve. La prise de conscience et son style nous font atteindre des intuitions semblables à l’image du voile de Maya, chez les Hindous, ou à l’éternelle révolution des ères mondiales qu’enseigna Zoroastre.


La sagesse de l’Inde voit même dans l’avènement et la disparition des univers divins un aspect du monde de l’illusion – une écume temporelle. Quand Zimmer affirme que cette grandeur de perspectives nous fait défaut, nous ne saurions l’approuver. Mais nous les traduisons en style de conscience ; nous employons, pour les concevoir, un procédé qui réduit en poussière tout ce que nous saisissons : la critique de la connaissance. C’est par lui que transparaissent les limites du temps et de l’espace.


Ce même processus, plus rigoureux peut-être et plus fatal, se répète de nos jours dans notre passage de la connaissance à l’être. Le triomphe de la théorie cyclique de l’histoire achève ce tableau. Il faut toutefois qu’elle ait pour complément la connaissance de l’historia in nuce : du thème qui, dans l’infinie diversité du temps et de l’espace, se ramifie, mais demeure toujours le même : il n’y a donc pas seulement une histoire des civilisations, mais aussi une histoire de l’humanité, c’est-à-dire une histoire située dans la substance, le noyau, une histoire de l’homme. Elle se répète en toute vie humaine.


Nous revenons ainsi à notre sujet. La crainte humaine, en tous les temps, sous tous les deux, en chaque cœur, n’est jamais qu’une seule et même crainte : la peur du néant, les épouvantes de la mort. Nous l’entendons déjà de la bouche de Gilgamesh ; nous l’entendons dans le psaume XC, et nous en sommes demeurés là jusqu’à l’heure actuelle.


La victoire sur la crainte de la mort est donc, en même temps, le triomphe sur toute autre terreur ; elles toutes n’ont de sens que par rapport à cette question première. Aussi le recours aux forêts est-il, avant tout, marche vers la mort. Elle mène tout près d’elle – et, s’il le faut, à travers elle. La forêt, asile de la vie, dévoile ses richesses surréelles quand l’homme a réussi à passer la ligne. Elle tient en elle tout le surcroît du monde."