Edmond Rocher, illustrateur et poète


"Pour moi, lamentable enfant du songe, il n'est d'autre bonheur que de vivre la minute, éperdument, sans rien prévoir : ni la faim, ni la trique ; de vivre, coûte que coûte, en-dehors de la vie tangible, une vie lyrique."

Edmond Rocher

L'Âme en friche (roman, 1922)



Edmond Rocher (1873-1948), orphelin très tôt placé en famille d'accueil, eut une enfance malheureuse. Il n'est pourtant pas l'un des fameux "poètes maudits", que nous évoquons souvent sur anthologia. Et pour cause ; son relatif succès lui offrit en son temps une belle renommée. Il ne paraît pas, en outre, avoir possédé le caractère ombrageux et torturé d’autres poètes de l'époque par nous évoqués — on pense à Léon Deubel, que Rocher connaissait d'ailleurs par l'intermédiaire de Louis Pergaud —. Bien que se dessinent dans l'œuvre d'Edmond Rocher une vive sensibilité et une forme de mélancolie, il semble qu'il ait pu combler les peines de ses premières années par une féconde carrière littéraire et artistique. Il faut également évoquer la consolante reconnaissance de ses pairs. Ses gravures, ses travaux lithographiques et les nombreuses illustrations qu'il donna pour des revues lui valurent d'être nommé premier Chef de Travaux de l'Ecole Estienne — où il fut également enseignant. On le décora également de la Légion d'honneur en 1927.

Outre ses talents de dessinateur, Edmond Rocher fut aussi écrivain et poète. Il publia une dizaine de recueils de vers entre 1896 et 1934, et des romans, dont L'Âme en Friche (1922), Les Pires Joies (1925) et Le Beau Misanthrope (1928). Il illustra lui-même les couvertures et les ornementations intérieures de ses ouvrages, dont nous donnons un aperçu en intercalant les illustrations du recueil Les Édens (1898) ci-dessous, avec quelques poèmes choisis.

Enfin, n'omettons pas la belle étude qu'il fournit en 1923 sur Louis Pergaud, Louis Pergaud, conteur rustique. Il y recueillit les souvenirs qu'il eut de ce "farouche, rude et tendre compagnon", et célébra sa courte existence. Rocher était aussi très proche d'Albert Samain, qui fut pour lui comme un mentor, et à qui il dédia le recueil Le Prestige du soir (1920). Douze superbes lettres de Samain à Rocher introduisaient déjà le recueil Le Manteau du Passé (1909). Le Maître, dès 1896 et alors que son disciple débutait, lui écrivit ces mots d'une justesse et d'une bonté rares : "Votre inspiration est mélancolique et douce avec une recherche particulière des sensations fines et un choix de sonorités mélodieuses où le Rêve se berce câlinement. Certainement votre âme a entendu toujours "Ces frôlements très doux de velours et de soie" [Samain fait ici référence à un poème issu des premiers essais poétiques de Rocher, "Frôlements"] qui sont, pour ceux qui savent jouir de la Terre, la divine musique des choses, et vos plus hautes et vos plus secrètes joies seront toujours d'essayer de les transposer dans le clavier précieux des mots (...)."

Le nom d’Edmond Rocher n'orne plus les anthologies littéraires, et ses illustrations ne sont plus connues du public. Ses multiples talents méritent cependant d'être salués. Certes, sa poésie est parfois inégale ; des poèmes d'une fulgurance esthétique inouïe, d'autres plus discrets, mais le tout forme un très bel ensemble, qui mérite d'être aujourd'hui redécouvert.


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"Vers hier"

Les Édens, 1898


Pour ce soir seulement je consens au voyage

En arrière ; je puis retracer le sillage

Où flottent des parfums inoubliés, je puis

Evoquer les vieux ciels où mes rêves ont fui

Et le caressement soyeux et lent des jupes ;

Je puis baiser encor les yeux des jours de dupe

Et les lèvres qui m'ont menti si calmement !

Mais je ne veux revoir de ce clair firmament

Que telle remembrance évocatrice encore

D'une plus fastueuse et plus probante aurore.

Car si je glane au seuil d'un couchant aboli,

C'est pour y retrouver ma jeunesse en oubli,

Et c'est pour exalter encor mon orgueil d'être !

Ce grand ressouvenir d'amour qui me pénètre,

Ce vent de l'accompli qui caresse mes sens,

N'est qu'une force prise à mes bonheurs absents

Pour inciter ma verve, en désarroi d'extase,

A frôler d'un élan les ailes de Pégase !

Illustration pour le recueil Les Édens (1898)

Edmond Rocher



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"Veillée funèbre"

Les Faces du songe, 1926


A ma chère Maman.


Pauvre chère maman dont je fus le petit,

Aucun de mes sanglots en toi ne retentit,

Te voici sur ton lit d'agonie étendue

Et là, toute glacée, au néant revenue,

Le grand sommeil t'a prise, et la mort a sculpté,

Rigide et blanc, ton visage d'éternité,

Ton grand se désespère à te voir immobile,

L'âme absente, les yeux fermés ; forme inutile,

Dont l'aspect fait surgir tant de jours révolus.

J'ai beau te regarder : tu ne bougeras plus.

La souffrance a vaincu ta chair exténuée,

Et tu gis là, parmi tes cheveux de nuée,

Sourde à mon désespoir sur ce funèbre lit.

Comme ce grand repos, ma mère, t'embellit !

Oh ! quelle austérité sur toi vient de descendre :

Masque de marbre où fut ton visage si tendre,

Une sérénité surhumaine envahit

Ta face où s'est figé le vieux guignon haï !

O Mort que tu es grande et combien tu m'effraies ! Mobile en ton visage une âme triste ou gaie

Pleurait ou souriait. Et c'était ta vertu

D'exalter un bonheur que tu n'as jamais eu.

Ma mère-enfant ton rêve errait à l'aventure :

Ta chance reculée était toujours future.

Dieu ! que tu savais bien rêver ! Et sur tes pas

Je gambadais vers la chimère, jamais las.

Songe creux ! Songe creux ! Tu l'as pourtant vaincue

Celle pour qui la vie est aujourd'hui vécue !

Tu ne m'appartiens plus ! maman ! maman ! maman !

Puisque tu vas dormir pour éternellement.



Illustration pour le recueil Les Édens (1898)

Edmond Rocher


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"Sagesse du Soir"

Les Faces du songe, 1926


Le secret du bonheur est de n'attendre rien.


Ecoute les conseils du temps magicien :

L'espoir et les regrets, la rancune et la haine

Ont troublé ton passé de leur ronde malsaine.

L'Amour a dévoré les fruits de ton été,

Et, seule, t'a conquis l'éternelle beauté.

Maintenant, sous tes pas, l'automne éclaire et dore

Les champs d'un avenir limité par la mort :

Vis l'heure, et ne souris qu'aux ombres de ton rêve.

Au seuil du paysage élyséen achève

La tâche de bonté que tu sus concevoir.

Etablis nettement la ligne du devoir,

Et tends à la souffrance, à la laideur plus triste,

Le réconfort serein de ton rêve d'artiste.

Et ne dis plus : la vie est amère. Vis-la,

Loin du monde orgueilleux dont la nargue troubla

De ton joyeux printemps le bel essor crédule.

Savoure la beauté calme du crépuscule

Où les vols migrateurs des vieux rêves s'en vont

Pour se perdre à jamais dans l'or du ciel profond.

Ouvre tout grand ton coeur à l'extase de vivre

Et, devant la nature ouverte comme un livre,

Sache comprendre enfin le sens du soir qui vient :


Le secret du bonheur est de n'attendre rien.


Illustration pour le recueil Les Édens (1898)

Edmond Rocher


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"Le Sens de la beauté"

Le Manteau du passé, 1909


Hors des mots, sais-tu bien, il existe un langage

Que savent proférer les poètes émus.

Si la Beauté s'impose à leurs sens, ils sont mus

D'un étrange frisson qui dompte leur courage.


Ils sont là, face à face avec la grande image :

L'ampleur d'un site où l'aube allume l'océan ;

Ou — promise à l'amour et promise au néant —

La pureté sublime et claire d'un visage.


Le magique miroir de leurs yeux large ouverts

Absorbe les splendeurs du rythmique univers.

L'âme héroïque monte à l'iris qu'elle affleure....


Et, dressé comme un dieu devant l'immensité,

L'homme enivré de joie et d'humble extase pleure

D'avoir compris le sens divin de la Beauté.


Illustration pour le recueil Les Édens (1898)

Edmond Rocher


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"Heurt"

Le Manteau du passé, 1909


Avoir une âme nue et belle de misère,

Grelottante et pudique à l'écart des carnages

Où s'exténue, en des fracas brusques d'orage,

L'hydre humaine tordue aux griffes des chimères.


Avoir une âme transparente où l'on se mire

Sans rougir de se voir misérable et meurtri,

Et, sans envie et sans mépris ; toucher la lyre

En l'amour de souffrir pour son rêve en péril.


***


Ayant heurté son rêve aux blocs de vie hostile

Dressés contre sa marche en leurs dédains cabrés,

Le poète rapporte une âme exténuée

D'avoir été semblable aux flottantes nuées

A l'entour des pics immobiles

Où leurs lambeaux sont demeurés.


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Illustration pour le recueil Les Édens (1898)

Edmond Rocher


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"Divinité"

Le Prestige du Soir (1920)


Être seul avec soi, dans l'ombre ou la lumière,

Dans l'espace et le temps, comme à l'heure première,

Tout nu, de l'âme au corps, et joyeux d'être né ;

Être seul ! oublier l'affront des servitudes,

Et, digne enfin d'errer au coeur des solitudes,

Dominer l'univers d'un front prédestiné.


C'est devant l'infini de l'ombre illuminée

Que l'homme veut sonder son âpre destinée.

Il réclame l'exil dans l'absolu du vrai ;

Mais pour fuir le mensonge est-il un temple encore ?

Une île vierge où l'Or n'ait pas sali l'aurore ?

Un Eden de lumière encore inexploré ?


L'homme à l'homme répond : "Descends en ta pensée :

Là, vit un paradis sous l'aube nuancée

Où les fleurs de ton choix naissent, tout en clarté ;

La nature s'y fait plus simple et plus sereine,

Et ton oeil plein de joie, à travers ce domaine,

Suit les jeux souverains de la Divinité.


Illustration pour le recueil Les Édens (1898)

Edmond Rocher


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"O mon Rêve !"

Le Prestige du Soir (1920)


O mon Rêve ! C'est toi que j'aime à travers tout.

C'est toi ! — Les amitiés et les amours : Mensonges !

Car rien ne vaut, sinon l'extase où tu me plonges.

Quand tout croule au néant, tu résistes, debout.


Ton prisme fulgurant me précède partout,

Me cachant la laideur sinistre que tu ronges.

— Coeur déçu, repais-toi de magie et de songes !

Regarde l'horizon avec la mort au bout.


Puisque l'erreur nous a conduits sur cette rive,

O mon rêve, apprends-moi, si tu veux que je vive,

La vertu d'ignorer la bêtise et le mal.


Enivre-moi d'amour sous un soleil de joie !

Et disloque à tes feux le dur manteau hiémal

Qui recouvre mon coeur et lentement le broie.



Illustration pour le recueil Les Édens (1898)

Edmond Rocher