"Campement dans l'obscurité", par Robert-Louis Stevenson


Voyage avec un âne dans les Cévennes

(Frontispice ; Walter Crane, 1879)




Extrait de :

Robert-Louis Stevenson

Voyage avec un âne dans les Cévennes

(1879)





LE HAUT GÉVAUDAN



Le chemin était fort fatigant parmi la poussière et les éclats de pierres ; il n’y avait pas dans toute la contrée une seule auberge ni une boutique de victuailles où se restaurer un peu.

Voyage du Pèlerin.




I – CAMPEMENT DANS L’OBSCURITÉ



Le jour suivant (mardi 24 septembre) il était deux heures de l’après-midi, avant que j’eusse terminé mon journal et rafistolé ma musette, car j’étais résolu à porter désormais mon havresac, et à ne plus m’encombrer de paniers. Une demi-heure plus tard, je partais pour le Cheylard-l’Évêque, localité sise à l’orée de la forêt de Mercoisre. On peut, m’avait-on dit, y parvenir en une heure et demie et j’estimais à peine présomptueux de supposer qu’un homme embarrassé d’un bourriquet pouvait couvrir le même trajet en quatre heures.


Durant tout le chemin sur la longue montée depuis Langogne, il plut et grêla alternativement. Le vent continua de fraîchir ferme, quoique peu à peu. Des nuages qui se bousculaient en abondance – certains remorquant des rideaux d’ondées à fil droit, d’autres tassés et lumineux qui semblaient annoncer de la neige – accoururent du nord et me suivirent le long de la route.


Je fus bientôt hors du bassin cultivé de l’Allier et loin des bœufs au labour, et des aspects de même ordre de la région. Des landes, des fonds vaseux à bruyères, des étendues de roches et de sapins, des bois de bouleaux nuancés par l’or de l’automne, çà et là, quelques minables chaumières et des champs mornes, telles étaient les caractéristiques du pays. Coteau et vallée suivaient vallée et coteau. De petits sentiers de chèvres, herbus et pierreux, sinuaient et s’entremêlaient, se divisaient en trois ou quatre, mouraient au lointain de creuses marécageuses et recommençaient d’essaimer, sporadiques, aux flancs des collines ou aux lisières d’un bois.


Il n’y avait pas de route directe jusqu’à Cheylard et ce n’est pas mince affaire de s’ouvrir un passage dans cette contrée rocailleuse à travers ce dédale intermittent de pistes. Il pouvait être quatre heures environ, lorsque j’atteignis Sognerousse et poursuivis mon chemin, tout heureux d’un point de départ certain. Deux heures plus tard, au soir tombant rapidement, dans une accalmie du vent, je débouchai d’un bois de sapins où j’avais longtemps erré pour trouver, non point le village que je cherchais, mais une autre creuse marécageuse entre des hauteurs escarpées et glissantes.


Pendant quelque temps, tout à l’heure, j’avais entendu devant moi tinter les clochettes d’un troupeau et, maintenant, tandis que je sortais des lisières du bois, j’aperçus à proximité une douzaine de vaches et peut-être encore plus d’êtres noirs que je présumais être des enfants, quoique le brouillard eût exagéré leurs silhouettes au point de les rendre presque méconnaissables.


Tous se suivaient les uns les autres en silence, tournaient en rond, tantôt se tenant les mains, tantôt brisant la chaîne et cessant les révérences. Une danse enfantine incite à des pensées fort plaisantes et pures. Toutefois, à la nuit tombante sur les marais, c’était un spectacle étrange et fantastique. Même moi, qui suis un lecteur assidu d’Herbert Spencer, je sentis comme un silence s’appesantir un moment sur mon âme. Aussitôt, j’accélérai de l’aiguillon la marche de Modestine et la guidai au large, comme un bateau sans gouvernail. Dans une sente, elle avançait résolue de son plein gré, poussée, eût-on dit, par un vent favorable, mais une fois sur l’herbe et parmi la bruyère, voilà la bête devenue folle. La tendance des voyageurs égarés à tourner tout rond, dans un cercle, s’était développée en elle jusqu’à la rendre démente. Elle requit toute la capacité de gouverne que je conservais en moi pour la diriger à peu près en ligne droite dans un simple champ.


Tandis que je louvoyais ainsi désespérément à travers la tourbière, enfants et bétail avaient commencé à s’égailler, si bien qu’il ne restait plus qu’un couple de fillettes en arrière. D’elles je tentai de connaître la direction de ma route.


Le paysan, en général, est peu disposé à renseigner un chemineau. Un vieux diable se retira tout bonnement dans sa demeure dont il barricada la porte à mon approche et j’eus beau frapper et appeler jusqu’à l’enrouement, il fit celui qui n’entend pas. Un autre m’ayant donné une indication que par la suite je reconnus inexacte, me regarda complaisamment m’engager dans la mauvaise direction, sans esquisser un geste. Il se souciait comme d’une guigne, si j’errais, la nuit entière, par les montagnes. Quant à ces deux jeunes filles, c’était une paire de péronnelles effrontées et sournoises,qui ne pensaient qu’à mal. L’une tira la langue devant moi, l’autre me dit de suivre les vaches et toutes deux se mirent à rire tout bas et à se pousser du coude. La Bête du Gévaudan a dévoré environ une centaine d’enfants de ce canton. Elle commençait à me devenir sympathique.


Laissant les fillettes, je poursuivis à travers la tourbière et parvins à un autre bois et à une route bien tracée. Il faisait de plus en plus sombre. Modestine soudain commençant à flairer quelque malice, pressa le pas d’elle-même et, dès ce moment, ne me causa plus aucun ennui. C’est le premier signe d’intelligence que j’eus l’occasion de remarquer chez elle. Au même moment le vent s’agita presque en tempête et une autre averse de pluie s’abattit accourant du nord.


De l’autre côté du bois, j’aperçus dans les ténèbres quelques fenêtres rougeoyantes. C’était le hameau de Fouzilhic, trois maisons à flanc de coteau, près d’un bois de bouleaux. Là, je trouvai un charmant vieillard qui m’accompagna un bout de chemin sous la pluie, afin de me mettre en bonne voie sur la route de Cheylard. Il ne prétendit pas entendre parler de récompense, mais il agita les mains au-dessus de sa tête en geste de dénégation et, avec une volubilité criarde dans un patois immodéré, il refusa. Tout semblait bien enfin. Mes pensées commençaient à s’aiguiller vers le dîner et un coin du feu et mon cœur se calmait agréablement dans ma poitrine. Et j’étais, hélas ! à deux doigts de nouvelles et plus grandes misères.


Brusquement, d’un seul coup, la nuit survint. Je m’étais trouvé, à l’étranger, dans maintes nuits obscures, mais jamais dans une nuit plus obscure. Une lueur de roche, une lueur de sentier aux endroits où il était bien frayé, une vague densité floconneuse ou nuit dans la nuit, produite par un arbre – voilà tout ce que je pouvais discerner. Le ciel au-dessus de ma tête n’était que ténèbres, même les nuages continuaient leur course, invisibles à l’œil humain. Je ne pouvais distinguer ma main, à longueur de bras, du chemin, ni mon aiguillon, à même distance, des prairies ou du ciel.


Bientôt la route que je suivais se divisa, à la façon campagnarde, en trois ou quatre tronçons dans une étendue de pré rocailleux. Depuis que Modestine avait montré un tel caprice pour les chemins battus, j’essayais d’orienter son instinct dans cet ordre d’idée. Mais l’instinct d’un âne est ce qu’on peut attendre de son nom. En trente secondes, elle grimpait en tournant et tournant autour de quelques roches rondes, comme tel bourriquet perdu qu’il vous eut souhaité voir. J’eusse campé depuis longtemps si j’avais été convenablement pourvu ; comme il s’agissait d’une fort courte étape, je n’avais emporté ni vin ni pain pour moi et un peu plus d’une livre pour ma pauvre amie.


Que l’on ajoute à cela que Modestine et moi étions généreusement trempés par les ondées. Maintenant, si j’avais trouvé de l’eau j’eusse campé aussitôt malgré tout. L’eau pourtant faisant totalement défaut, sinon sous les espèces de la pluie, je résolus de retourner à Fouzilhic et d’y quérir un guide me conduisant plus avant sur ma route – « un peu plus loin, prête-moi la main qui me dirige ». Chose facile à décider, difficile à réaliser. Dans ces ténèbres mugissantes, et denses, je n’étais plus certain de rien, sinon de la direction du vent. Je lui fis face.


La route a disparu et j’avance à travers le pays tantôt arrêté par des marécages, tantôt par des murailles inaccessibles à Modestine, jusqu’à ce que je revienne de nouveau devant quelques fenêtres rougeoyantes. Elles étaient, cette fois, différemment orientées. Ce n’était plus Fouzilhic, mais Fouzilhac, un hameau peu distant de l’autre dans l’espace, mais à des mondes plus loin quant à l’esprit de ses habitants. J’attachai Modestine à une grille et marchai à tâtons, trébuchant parmi les cailloux, plongeant à mi- jambes dans des fondrières jusqu’au moment d’atteindre l’entrée du village. Dans la première maison éclairée habitait une femme qui ne voulut pas ouvrir. Elle ne pouvait rien faire, me cria-t-elle à travers la porte, étant seule et infirme, mais si je voulais m’adresser à la maison voisine il y avait là un homme qui pourrait m’aider s’il avait du cœur.