Clodius Piat : L'homme qui « sait tout »





Extraits de :

Clodius Piat

L'intelligence et la vie

(1915)




L'ÉDUCATION DE L'INTELLIGENCE



"La chose importante n'est pas l'érudition, comme on pourrait le croire et comme le peuple le croit si facilement. A cet égard, les programmes actuels, plus ou moins imités de l'Allemagne et que domine encore l'esprit positiviste, représentent une grave et funeste déviation. Il ne s'agit pas du tout de savoir classer les cailloux qui roulent dans la forêt, ni de connaître les embranchements, d'ailleurs variés à l'indéfini, des espèces vivantes ; il ne s'agit pas non plus déposséder l'histoire de manière à pouvoir dire quel jour et à quelle heure tel capitaine fut tué dans telle bataille. Ces curiosités-là constituent des spécialités; elles ne concernent pas l'éducation. Il est bon, sans doute, qu'elles soient représentées dans le milieu social et que le pouvoir en favorise la culture; mais elles ne sont pas faites pour reniant, ni non plus pour le jeune homme, dont la tache est de se former l'intelligence. L'érudition, dans l'Ecole, réussit surtout à multiplier les demi-savants et les pédants, cette catégorie d'êtres détestables et souvent mauvais qui comptera toujours trop d'échantillons parmi nous.


« De vray, disait Montaigne en parlant de ses contemporains, de vray, le soing et la dépense de nos pères ne vise qu'à nous meubler la teste de science. Criez d'un passant à notre peuple : « O le savant homme ! Et d'un autre : « O le bonhomme! », il ne manquera pas à détourner les yeulx et son respect vers le premier. Il y fauldrait un tiers crieur : « O les lourdes testes ! » nous nous enquerrons volontiers : « Sçait-il du grec ou du latin ? Escritil en vers ou en prose ? » Mais s'il est devenu meilleur ou plus advisé, c'estait le principal, et ce qui demeure derrière. Il fallait s'enquérir qui est le mieulx savant, non qui est le plus savant... Nous ne travaillons qu'à remplir la mémoire, et laissons l'entendement et la conscience vuides... nous scavons dire : « Cicéron « dit ainsi; voilà les moeurs de Platon; ce sont « les mots d'Aristote. » Mais que disons nous nous mesmes ? Que jugeons nous ? Que faisons nous ? Autant en dirait un perroquet. »


Vraies du XVIe siècle, ces paroles s'appliquent aussi à tous les temps, plus encore au nôtre.

(...)

L'érudition ne vaut rien pour l'enfant dont elle embrouille le cerveau, fausse le jugement et développe la vanité. L'érudition ne vaut rien non plus pour le peuple qui n'a ni le temps, ni le don de se rendre compte des choses. L'érudition est essentiellement aristocratique. Instruire le peuple, l'élever autant que possible au-dessus de son niveau coutumier, y répandre assez de lumières pour que chacun puisse discerner la valeur de ses idées et de ses croyances : telle a été l'une des taches dominantes de Voltaire. On n'imagine rien de plus faux ni de plus pernicieux. Une science vulgarisée, mais c'est une science déformée, surtout quand les journaux se mettent de la partie. Une science vulgarisée, c'est un chaos de connaissances erronées ou incomplètes où l'on apprend à parler de ce qu'on ne sait pas bien, et qui vous inspire peu à peu l'audace de décider de tout. Une science vulgarisée, c'est à bref délai la corruption du bon sens public.


Voyez, pour juger du fait, ce qui se passe dans le moindre de nos villages. Pour les gens du peuple, il n'y a plus de questions qui les dépassent; tout le monde s'y croit assez fort pour parler de tout, et souvent avec d'autant plus d'assurance qu'on a moins d'esprit. L'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, le bien et le devoir, voire môme les problèmes si complexes et si délicats d'économie et d'instruction publique : autant de sujets que l'on aborde sans crainte et sur lesquels on se juge compétent. N'a-t-on pas lu quelque chose là-dessus, au moins dans un périodique ? Mais alors qu'entendez-vous ? la plus invraisemblable des cacophonies qui puisse affliger les oreilles d'un homme. Et comment voulez-vous que ce tintamarre perpétuel et circulaire ne finisse pas par troubler les convictions les plus fortes et les plus saines ? Voilà, pris sur le vif, le résultat naturel d'une science vulgarisée : c'est l'anarchie des idées.



Je me rappelle à ce propos un passage de Platon qu'il me semble utile de vous citer. L'Egyptien Theuth vint un jour chez le Pharaon Thamus, pour lui proposer un certain nombre de découvertes dont la principale était l'invention de l'écriture. « Parle, lui dit le roi; car, s'il t'appartient de faire I'éloge de tes travaux, c'est à moi déjuger de leur utilité. » Or, l'examen une fois terminé, voici ce que Thamus répondit au sujet de l'écriture.


« J'y vois deux inconvénients : d'abord, elle ne produira que l'oubli dans l'esprit de ceux qui apprennent, en leur faisant négliger la mémoire. Ils laisseront à ces caractères extérieurs le soin de leur rappeler ce qu'ils auront confie à l'écriture, et n'en garderont eux-mêmes aucun souvenir. Mais ce n'est là que le moindre désavantage de ton art. Tu n'offres à tes disciples que le nom de la science sans la réalité; lorsqu'ils auront lu beaucoup de choses sans maîtres, ils se croiront de nombreuses connaissances, tout ignorants qu'ils seront pour la plupart; et la fausse opinion qu'ils auront de leur science les rendra insupportables dans le commerce de la vie. Theuth, garde ta découverte ; elle me ferait un peuple de sophistes. »

Non, il est temps, trop temps de sortir de l'erreur où l'on s'attarde et dont la presse ne fait qu'aggraver les conséquences. Nous en avons assez de l'homme qui « sait tout » ; il est le fléau de la société. Ce qu'il faut faire prévaloir chez l'élève, ce n'est pas la mémoire, mais l'entendement; ce n'est pas la science, mais l'intelligence. Peu importe l'étendue de son savoir, pourvu qu'il sorte de la main de ses maîtres avec un esprit juste et solide. L'érudition, pour lui, n'est pas le but; ce ne peut être qu'une matière au service de sa formation.


De la dérive une nouvelle manière de concevoir les programmes. Non seulement il faut restreindre le nombre des auteurs que l'on propose à la jeunesse; mais il faut les choisir. C'est un devoir pour les maîtres de n'étudier avec leurs élèves et de ne recommander que les meilleurs génies dont s'honore la famille humaine, ceux dont la pensée est le plus forte et le mieux exprimée, ceux qu'on appelle les classiques. Et, au premier rang de cette galerie de l'immortalité, je n'hésite pas à placer les Grecs. Ils nous sont très supérieurs et par la robustesse de leurs pensées et par la finesse de leur sens esthétique et par la pureté de leur diction. Si loin que nous ayons poussé les mathématiques, à coté d'eux nous ne sommes encore que des barbares.

(...)

Le culte des classiques : voilà le vrai moyen d'obtenir la force dans la justesse. C'est également celui de donner à l'intelligence la souplesse voulue pour pénétrer dans les doctrines les plus diverses et discerner la part de vérité qu'elles contiennent. (...) Tenir l'élève en contact perpétuel avec les classiques, le faire pénétrer peu à peu jusqu'au fond de leur pensée, lui permettre ainsi de changer en sa propre substance ce qu'ils ont dit de « bon et de beau » : voilà le vrai rôle du maître."



* * *